Syndicalisme et projet pour le pouvoir

La tribune ci-dessous est parue dans l’Humanité du 14 février 2014. En ces temps où le recul réactionnaire semble dominer sans réaction, elle lance un appel à un sursaut à gauche. En même temps, elle expose la réflexion d’un syndicaliste à propos de la démocratie en perdition, et propose l’articulation nécessaire entre citoyenneté et chambre sociale. Patrick Brody est en charge de la syndicalisation à la CGT.

Va-t-on laisser la rue et les débats d’idées à la droite radicalisée ?

Nous, les invisibles, devons reprendre la parole et le pouvoir

Par Patrick Brody, syndicaliste.

Au milieu des années trente, Victor Serge nous avertissait : « Il est bientôt minuit dans le siècle. » Dans les rues de Paris, le 23 janvier, des dizaines de milliers de personnes ont défilé en hurlant leur haine de l’autre : « Immigrés, juifs hors de France » ; « Faurisson a raison, les chambres à gaz c’est du bidon ». Le lendemain, il s’est trouvé un bon nombre de députés de l’UMP, ceux-là mêmes qui sont toujours prompts à dénoncer les grévistes luttant contre des licenciements, pour comprendre la colère de cette manifestation de la honte. Dans le même temps, très peu de réactions à gauche, des intellectuels. Paralysés ? !

Pourtant, prenons garde, c’est « dans le vide de la pensée que s’inscrit le mal » (Hannah Arendt). La droite se radicalise, la gauche se droitise, faisant ainsi mois après mois le lit de l’extrême droite. Dans une telle situation, le peuple deux fois trahi pourrait se laisser tenter par la déraison. Il est plus que temps à gauche de tirer la sonnette d’alarme, de ne pas laisser la rue, les débats d’idées, à la droite radicalisée et à l’extrême droite. Devant la gravité du moment, la gauche doit se ressaisir, cesser immédiatement les petits calculs boutiquiers et autres jeux d’appareils minables, les combats de petits chefs pour revenir à l’essentiel.

Ne soyons pas naïfs, il est probable que ce message ne sera pas entendu, malheureusement. C’est donc d’en bas que peut venir le réveil salutaire. Disons ensemble, syndicalistes, associatifs, citoyens, électeurs de gauche de toutes tendances que nous voulons que celle-ci soit de gauche quand elle est au pouvoir. Comme le dit si bien Paul Krugman au New York Times, « ce qui est choquant chez Hollande, c’est sa façon d’accueillir favorablement les doctrines de droite qui ont été discréditées ». Non, François Hollande n’est pas social-démocrate mais libéral, comme Blair, Schröder ou Hartz. Le problème de la société française n’est pas le coût du travail, mais le coût du capital. Lorsqu’on est de gauche, on commence par là si on veut s’attaquer aux causes des inégalités sociales, des injustices.

Si le peuple, nous les « coûts », nous les « charges », nous les invisibles à qui on ne demande jamais rien, nous ne nous mêlons pas de ce qui nous regarde, ils nous feront boire le calice jusqu’à la lie. Car pour le Medef et la droite radicalisée, après avoir noté de concert que le président allait dans le bon sens, ce n’est évidemment pas assez, Pierre Gattaz, oubliant aussitôt son million d’emplois auquel bien sûr il ne croyait pas, et l’UMP d’embrayer lors de sa convention comme programme « social » en devenir : fin du Smic, 39 heures payées 35, remise en cause de la Sécurité sociale.

Il faut arrêter ces folles politiques austéritaires. Les invisibles que nous sommes devons reprendre la parole et le pouvoir par la démocratie. La grave crise économique et sociale que nous traversons et qui s’amplifie est aussi une crise de la démocratie. L’enquête annuelle du Cevipof, les différents sondages le montrent, les citoyennes et les citoyens n’ont plus le sentiment d’être représentés. Un Parlement aux ordres, et ce n’est pas nouveau ; une monarchie républicaine, bel oxymore, où on passe son temps à commenter la vie privée du roi du moment montre que la Ve République est à bout de souffle et qu’il faut en changer. La démocratie, c’est la souveraineté du peuple, cette idée sous les coups de boutoir de la mondialisation capitaliste éclate au profit d’institutions, de mécanismes qui décident à la place des peuples. Les États n’ayant au final que peu de marges de manœuvre.

Le mariage forcé, grâce à la volonté des peuples, entre le capitalisme et la démocratie se délite. Il nous faut reprendre la main, à la fois pour être réellement représentés et contrôler la représentation, y compris le pouvoir économique. En effet, pour quelles raisons laisserions-nous nous dicter des lois qui seraient indépassables, gravées dans le marbre à jamais. Nous avons l’intelligence collective, comme l’ont fait nos aînés, de reprendre le contrôle de la société, de son fonctionnement, n’en déplaise à tous les colloques de Davos de la terre. Face à la dé-démocratisation de la société à laquelle nous assistons, notre objectif doit être la démocratisation totale. Aux sceptiques, aux cyniques, à ceux qui pensent que jamais rien ne changera, aux forces économiques, nous affirmons avec Aristote que « chaque fois que les hommes détiennent le pouvoir en raison de leur fortune, c’est une oligarchie, et quand le peuple fait la loi, il y a démocratie » !

Il nous faut donc, et vite, changer de République, supprimer le Sénat, chambre peu représentative et pas élue au suffrage universel direct, le remplacer par une chambre sociale qui elle, élirait des représentants au suffrage universel et deviendrait la deuxième chambre du pays. Pour aller vers ce premier objectif, il sera nécessaire d’élire une Assemblée constituante et le peuple, n’en doutons pas, y verra le signal de prendre en main ses affaires et le pouvoir. Nous pouvons remporter cette lutte pour la démocratie parce que nous en avons la force nécessaire. Même si aujourd’hui les perspectives ne nous apparaissent pas optimistes, c’est le chemin que nous devons prendre et combiner luttes sociales et issues démocratiques. Plutôt que d’envisager un sauveur, ou nous laisser tenter par le repli sur soi ou la haine de l’autre, refaisons société, rebâtissons du commun ou le je sera pris en compte, réaffirmons haut et fort et concrètement tous les jours, dans nos lieux de travail, nos quartiers, les valeurs de solidarité, d’égalité, de fraternité. Après tout, ce sont les mouvements sociaux qui ont fait naître la démocratie moderne, ici, en France en 1789, en passant par 1848 mais aussi partout dans le monde. Au fondement de la République était la question sociale. En cette année anniversaire de la mort de Jean Jaurès, certains semblent l’avoir oublié. Il est de notre devoir de nous en souvenir.

 

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