Syndicalisme et politique : l’interpellation du 12 avril 2014

L’annonce de la marche du 12 avril 2014 (« ça suffit, marchons contre l’austérité » : Signature en ligne : www.marche12avril.org) à l’appel de 200 personnalités, de syndicalistes, de militant(e)s associatifs, de responsables politiques, provoque un débat nourri dans le syndicalisme, notamment dans la CGT, la FSU, et Solidaires. Le choc brutal des municipales à gauche, après les coups de semonce  des manifestations de la droite extrême depuis plusieurs mois, créé un réveil et un réflexe : « il faut faire quelque chose ».  Un grand nombre de structures et de responsables CGT s’engagent, signent l’appel, mobilisent leurs unions départementales ou leurs fédérations. Ce qui ne va pas sans de vives interrogations dans la CGT. Des débats similaires existent aussi dans la FSU, très partagée,  et dans l’Union syndicale Solidaires, qui a consulté ses structures locales et fédérales. Les questions posées au syndicalisme sont les suivantes : faut-il apparaitre comme rejoindre ou refuser une initiative qui apparait clairement comme ayant été lancée par des responsables politiques? faut-il que le syndicalisme, tout en gardant son indépendance, assume la portée politique de son combat devant une crise grave des valeurs ? comment le concrétiser ? faut-il manifester un jour sans lendemain assuré, au risque de paraître instrumentalisé, surtout dans une période située entre deux élections politiques cruciales ? faut-il (et comment) préparer alors d’autres échéances associant plus durablement mouvement social et forces politiques?

Nous publions ci-dessous une tribune de responsables CGT appelant à la manifestation du 12 avril (souvent avec l’aval de leurs structures fédérales ou départementales), parue dans l’Humanité du 4 avril 2014. Nous reproduisons aussi le lien vers la lettre que Thierry Lepaon, secrétaire général de la CGT, a envoyé à la direction du PCF lorsque l’initiative du 12 avril a fait l’objet d’un première réunion unitaire. Nous reproduisons aussi un article paru dans le Monde.fr sur les débats suscités dans la CGT par cette initiative.

 

 

 

TRIBUNE IDÉES
Contre l’austérité, pour l’égalité et le partage des richesses
Depuis plusieurs années, le contexte est dominé par la violente crise du système capitaliste. Elle trouve son origine dans l’accélération de la financiarisation de l’économie et la nécessité pour le capital de continuer de faire croître sa rémunération, au détriment du travail. Elle engendre mise en concurrence des salarié-e-s, explosion du chômage et de la précarité, restructurations, délocalisa- tions, casse du droit du travail, des services publics, de l’industrie, de la protection sociale, aggravation des conditions de travail
Alors que la situation nécessiterait en France comme en Europe un pro- jet ambitieux mettant en œuvre des politiques de rupture, nous vivons depuis mai 2012 une régression d’ampleur historique : une majorité se réclamant de la gauche prend le pouvoir et tourne immédiatement le dos à l’ambition du progrès social.
Non seulement l’alternance ne s’est pas traduite par des avancées sociales mais le président de la République et le gouvernement s’inscrivent dans la continuité des politiques d’austérité initiées par la droite, au profit du patronat et des possédants. Cela engendre colère, désillusion et défiance à l’égard du politique. Comme le démontrent les municipales, ce climat délétère conduit en particulier à une montée de la droite la plus réactionnaire, de l’extrême droite raciste et xénophobe. Ces forces se nourrissent de la désespérance sociale et des renoncements de la majorité gouvernementale. Elles comptent bien remettre en cause toute les conquêtes sociales des salariés et menacer la démocra- tie. Face à cette situation, les forces de progrès doivent passer à l’offensive. Dans ce cadre, les responsabilités du mouvement syndical sont particulièrement importantes.
Le syndicalisme doit alimenter le débat au sein du monde du travail sur l’urgence et la possibilité d’opérer d’autres choix en matière économique, sociale et environnementale. La manne des plus de 230 milliards d’euros de fonds publics dont bénéficient les entreprises constitue de ce point de vue un gisement considérable de moyens mobilisables pour une autre politique. Il doit rassembler les salariés, retraités, jeunes et privés d’emploi pour construire les luttes et développer le rapport de forces indispensable pour en finir avec l’austérité. Cette construction doit s’opérer en premier lieu dans l’entreprise, au cœur de la confrontation de classe et de l’affrontement des intérêts antagonistes du patronat et des travailleurs. Elle doit s’ancrer autour du travail et des enjeux dont il est porteur en termes de création et de partage des richesses, de conditions de vie des salariés, d’émancipation. Il y a urgence à rompre avec les logiques capitalistes qui nous ont conduits à la crise actuelle !
Militantes et militants de la CGT, nous sommes déterminé-e-s à œuvrer en ce sens. C’est au nom des urgences sociales et économiques que dans plusieurs pays d’Europe, des forces de progrès s’unissent pour frayer une voie rassemblée face aux situations extrêmes vécues par les peuples. Cela nous conforte dans la recherche en France de ces voies de rassemblement. Ce n’est certes pas le chemin le plus facile mais renoncer serait laisser grande ouverte la voie aux stratégies d’accompagnement, au bénéfice du capital et de l’extrême droite, qui progresse partout sur le continent. Nous estimons également indispensable de poursuivre la construction d’un syndicalisme de lutte et de transformation sociale progressiste, y compris en créant les conditions d’un rassemblement des organisations qui agissent dans ce sens. Nous pensons que la stratégie unitaire du syndicalisme doit être fondée sur la volonté de retrouver la voie des conquêtes sociales, sur la défense farouche du fruit des luttes et donc sur le refus de négocier les conditions des reculs sociaux. La bataille contre le pacte de responsabilité est de ce fait une priorité de la période et, en ce sens, nous réitérons notre attachement à la Sécurité sociale basée sur le salaire socialisé et la solidarité intergénérationnelle.
Nous revendiquons l’indépendance du syndicalisme. Dans le respect du rôle et des prérogatives de chacun, nous jugeons incontournable de contribuer à la construction de réponses politiques à la hauteur des enjeux. La situation historique dans laquelle nous sommes appelle la mise en mouvement convergente de tous ceux qui veulent agir pour trouver une issue à la crise. Dans cette perspective, il y a urgence à développer le dialogue et les convergences entre le syndicalisme et les forces de gauche portant l’ambition de transformer la société. Un tel dialogue et de telles convergences, arrimés au développement des luttes sociales et politiques, ont été la condition des grandes phases d’avancées sociales de notre histoire récente (conquêtes du Front populaire ; mise en œuvre du programme du Conseil national de la Résistance à la Libération ; avancées sociales du début des années 1980).
C’est à partir de cette vision des enjeux de la période que nous nous engageons dans l’appel à manifester le 12 avril sous le mot d’ordre « Maintenant ça suffit ! Marchons contre l’austérité, pour l’égalité et le partage des richesses ». Cet appel rassemblant personnalités et forces du mouvement social, associatif, politique et syndical est à nos yeux une étape importante pour rouvrir le champ des possibles et faire grandir l’ambition collective de la transformation sociale.
 Les signataires : Jean-Marc Canon ; Mireille Chessa ; Christophe Couderc ; Christophe Delecourt ; Lina Desanti ; Pascal Joly ; Denis Lalys ; Valérie Lesage ; Camille Montuelle ; Daniel Sanchez ; Baptiste Talbot ; Céline Verzeletti ; Gisèle Vidallet.

 

 

  • Le Monde (03 avril 2014):  Confusion à la CGT autour de la marche contre l’austérité du 12 avril
  • « La CGT ne participera pas à la « marche contre l’austérité » organisée par plusieurs formations de la gauche de la gauche – Front de gauche, Nouveau Parti anticapitaliste (NPA), Ensemble, Alternative libertaire, etc. – le 12 avril à Paris. Dans une réaction aux élections municipales, diffusée mercredi 2 avril, où elle affirme que « les réponses apportées par le président de la République sont en total décalage avec les enjeux qui sont devant nous », elle appelle les salariés à « agir et manifester pour le progrès social le 4 avril et le 1er mai« .  Le 4 avril, Thierry Lepaon, son secrétaire général, participera à Bruxelles à une « euro-manifestation » organisée par la Confédération européenne des syndicats (CES), à laquelle sont attendues 50 000 personnes. Le « patron » de la CGT défilera aux côtés de son homologue de la CFDT, Laurent Berger, et des représentants des organisations françaises membres de la CES – FO, CFTC, UNSA – ainsi que de la FSU. Les syndicats reconnaissent qu’il a été difficile de mobiliser pour cette initiative. « Il s’agit d’une mobilisation essentiellement militante« , dit-on à la CGT. Bien résolue à ne pas mélanger les genres depuis qu’en 2001, Bernard Thibault, alors secrétaire général de la CGT, avait rompu les derniers liens privilégiés avec le Parti communiste, la centrale cégétiste est fidèle à sa ligne. Elle avait déjà refusé, en 2013, de s’associer à la marche de Jean-Luc Mélenchon pour « une révolution fiscale ». Mais il y a un gros cactus. Dans l’appel de 200 personnalités, publié par L’Humanité du 2 avril, en faveur de cette « marche contre l’austérité » figurent – aux côtés de nombreux syndicalistes de Solidaires et de la FSU et de deux militants de FO – 36 responsables cégétistes. Et non des moindres. On y retrouve deux anciens secrétaires généraux de la CGT, Georges Séguy et Bernard Thibault, des militants d’entreprises « en lutte » (Mory-Ducros, Fralib, Conti, Prestalis). Parmi les signataires – il va sans dire, à titre personnel – apparaissent surtout plusieurs secrétaires généraux de fédérations CGT – Equipement-environnement, Union générale des fédérations de fonctionnaires, industries chimiques, Fédération des travailleurs des industries du livre, du papier et de la communication, services publics – de quelques unions départementales (Ariège, Pas-de-Calais, Seine-Saint-Denis, Haute-Garonne) ou encore de l’union régionale d’Ile-de-France. Des responsables de fédérations, comme les finances, l’agroalimentaire, les spectacles, qui sont souvent dans l’opposition à la direction confédérale, s’inscrivent dans cette démarche sur fond de sourde contestation de Thierry Lepaon. Le 6 mars, l’union départementale CGT de Paris s’est alarmée après des propos du « patron » de la CGT au Nouvel économiste où il assurait qu' »il n’existe à la CGT aucune opposition de principe face au patronat. L’entreprise est une communauté composée de dirigeants et de salariés. Ces deux populations doivent pouvoir réfléchir et agir ensemble dans l’intérêt de leur communauté ». Dans un texte, adopté à l’unanimité, l’UD de Paris estime que « ces déclarations remettent en cause les fondements mêmes de la CGT« . Elle interpelle Thierry Lepaon sur « sa conception du mandat de secrétaire général confédéral« . « Ce type de démarche peut-il perdurer ? », interroge-t-elle, en réaffirmant que « le salariat n’a aucun intérêt commun avec le capital » et en soulignant que « le pacte de responsabilité n’est ni amendable ni négociable, il doit être retiré ».  Mardi 1er avril, lors de la réunion de la commission exécutive de la CGT, Thierry Lepaon, dans une intervention que Le Monde s’est procurée, est revenu sur le sujet. Il a d’abord estimé qu’il fallait prendre « un peu de temps et de recul » pour tirer les enseignements des élections municipales et de la nomination de Manuel Valls à Matignon. « Ne brûlons pas l’étape de l’analyse », a-t-il lancé, en mettant en avant « quatre mots clé« : l’abstention « populaire« ; la « sanction d’ampleur » contre François Hollande et la « droitisation« ; et, « quatrième phénomène »: « Il y avait un espace à gauche de la gauche pour essayer de faire mesurer qu’il était possible dans notre pays d’avoir une gauche différente que celle qui exerce le pouvoir. Le moins que l’on puisse dire c’est qu’elle n’a pas recueilli des suffrages à la hauteur des espérances que l’on pouvait peut-être attendre ici ou là ». S’inquiétant de la « montée des positionnements individuels, au détriment d’un positionnement collectif« , Thierry Lepaon a souligné que « les organisations ont besoin d’autonomie, de réflexion, d’action, de positionnement mais on a besoin aussi de responsabilité et de cohérence« . Et le « patron » de la CGT a enchaîné à propos de la manifestation du 12 avril : « Je me mets à la place des gens qui vont regarder la télévision le soir du 12 avril, qui vont voir des banderoles et des drapeaux CGT dans le cortège et qui auront entendu Thierry Lepaon sur RTL ou vu sur France 2 [où il doit s’exprimer le 10 avril] dire : ‘la CGT n’appelle pas à la manifestation’. Je pense qu’on ajoute à la confusion et que des camarades se réfugient derrière le syndicat, la CGT, pour ne pas s’engager politiquement. » »C’est plus facile sans doute, a poursuivi Thierry Lepaon, dans des périodes d’y aller avec un autocollant CGT qu’un autre. Mais la CGT, ce n’est pas le rempart pour se masquer, il faut assumer ses engagements. Il faut que chacun et chacune, en tant que citoyen, puisse dire ce qu’il pense, afficher tout ce qu’il a envie d’afficher, mais surtout, faisons attention à notre organisation qui peut se sentir ou être fragilisée. Notre rapport au politique, dans cette période, est un peu trouble dans la tête de certains camarades« . Il y a en effet fort à craindre que ce trouble fragilise encore la CGT pendant quelque temps.

 

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