Feminisme et syndicalisme : et pourtant ça rime!

Mercredi 14 mai 2014, s’est tenu à la Sorbonne un colloque Les amphis du MAGE rassemblant chercheuses (sociologues, économistes, politologues) et syndicalistes sur la situation contemporaine de syndicalisation des femmes. C’était une initiative du réseau de recherche international et pluridisciplinaire « Marché du travail et genre » (ou MAGE), dirigé par la sociologue Margaret Maruani.
Les travaux de recherches préparatoires de ce débat sont accessibles sur la revue du MAGE : Travail, genre et société (www.travail-genre-sociétés.com)
Le débat était introduit par Sophie Pochic (sociologue, CNRS-EHESS) et Rachel Silvera (économiste, Université Paris Ouest Nanterre). Quatre interventions se sont succédées : Sophie Béroud (politiste, Université Lumière Lyon 2), Cécile Guillaume (sociologue, Université Lille 1), Yannick Le Quentrec (sociologue, Université Toulouse 1) et Vanessa Monney (politiste, Université Lausanne 1).

 

Féminisé…féminisme
L’aspect novateur de cet échange a résidé dans la présence de la quasi-totalité des organisations syndicales de salariés : CGT, CFDT, FO, CGC, FSU, Solidaires, ainsi que du Collectif national de défense des droits des femmes (CNDF), qui fédère depuis 1995 syndicalistes, associations féministes, forces politiques. Un deuxième aspect novateur a été le regard international avec deux tableaux : la Grande Bretagne et la Suisse. Où on découvre des situations très déconcertantes pour qui est marqué par la tradition militante franco-française : la judiciarisation par exemple (Angleterre) comme outil extérieur au syndicalisme pour faire avancer la cause des femmes. Un troisième aspect (et un paradoxe) aura été pointé par Margaret Maruani avec une question : et le féminisme dans tout cela ? Autant en effet des mesures sont prises parfois au forceps pour faire progresser la syndicalisation et la place des femmes dans le syndicalisme, autant le sens collectif de ces expériences reste assez flou pour les actrices de ces pratiques, malgré la « rime » des mots féminisme et syndicalisme. Dans les questions posées aux intervenantes, Sophie Pochic résume cela ainsi : « Une syndicalisme plus féminisé change-t-il vraiment les choses ou les consciences ? »

femmes-quotas et souffrance militante
Le premier exposé, de Vanessa Monney, rend compte de la situation en Suisse depuis quelques années. Un syndicat national (UNIA) très masculin (organisant le bâtiment, l’industrie, le tertiaire, etc) décide en 2004 de prendre des mesures de quota pour syndiquer les femmes et mieux les représenter dans les instances dirigeantes. Les femmes représentant moins de 20% des effectifs syndiqués, il est décidé un taux de 25% dans les instances, puis de passer à 33% en 2008. Ce sont des groupes de femmes militantes qui ont imposé cette décision dans un congrès, en même temps d’ailleurs que des mesures du même type poussées par des groupes de salariés migrants. Ce volontarisme a donné des résultats dans le secteur tertiaire, en développement. Par ailleurs, la figure du « permanent » syndical masculin s’est transformée grâce à l’embauche directe d’étudiantes pour occuper des fonctions dirigeantes ou, en tout cas, au sein de l’appareil syndical, solution déroutante pour des traditions françaises (mais les confédérations embauchent aussi des « experts »…). V. Monney trace les limites de ces mesures : division sexuée maintenue entre postes administratifs et politiques, progrès nationaux mais « plafond de verre » maintenu dans les régions (2 femmes dirigeantes pour 14 régions). Elle signale également un fait dont on ne parle d’ailleurs jamais pour le militantisme masculin : des cas de souffrances et de burn out dans le militantisme, dans la difficulté de « bien faire ». Elle conclut en disant que si les quotas ne sont pas accompagnés de changements plus profonds, ils peuvent avoir « des effets pervers ».
Yannick Le Quentrec a conduit une recherche pour la Fédération de la santé et de l’action sociale CGT en France. Laquelle a aussi décidé des mesures volontaristes prises pour les temps forts de la vie de l’organisation : délégations aux congrès, candidatures aux élections. Là aussi, le constat est que cela ne fonctionne pas si ce n‘est pas accompagné de mesures de « parainages » ou de « marainages ». Notamment en vue de dégager des « disponibilités » spécifiques pour rendre possible l’activité militante. Par exemple : accepter des variations de l’investissement militant, faire respecter le droit syndical, introduire des liens de solidarité entre femmes (notion de « sororité ») afin de prendre en compte les personnes dans leur ensemble (question rarement posée pour les hommes), et qu’il faut réduire l’écart entre discours et actes. Elle constate aussi que le volontarisme national ne produit pas beaucoup d’effets « au plus bas » de l’organisation, et que les postes occupés par des femmes n’ont pas un effet automatique sur la conscience féministe.

Justice ou syndicalisme?
Cécile Guillaume décrit une situation totalement déconcertante de militantisme de femmes en Angleterre, qui prend une forme juridique prédominante, et se heurte aux traditions masculines, y compris parfois malgré la bonne volonté des syndicalistes «hommes ». La situation est bien sûr marquée par un recul général des droits syndicaux depuis des années. Trois périodes sont distinguées. Entre 1968 et 1980, une base militante « féminine, mais non féministe », s’active pour demander des reclassifications d’emplois tendant vers plus d’égalité salariale. Ce projet déstabilisait la globalité du système des classifications avec le poids masculin dans les grilles salariales. Une deuxième période émerge ensuite avec l’apparition d’une sorte de « Haute autorité » contre les discriminations, utilisant judicieusement le droit européen. Des plaintes de femmes salariées débouchant dans les tribunaux ont fait évoluer l’approche des syndicalistes hommes. Surgit cependant un problème à la fois juridique et revendicatif : comment vraiment évaluer ce qu’on appelle « valeur égale » dans le travail ? Troisième période à la fin des années 1990, avec le retour des travaillistes au pouvoir (Blair). Les classifications sont remises à plat dans ce contexte politique, mais avec des clauses maintenant des discriminations et avec des négociations donnant-donnant ou à somme nulle : certains avancent quand d’autres reculent. Pour certain-ES, un petit progrès, pour certainS, un recul ! On voit bien tous les problèmes que cela peut poser… Par ailleurs, des avocats réellement féministes attaquent des syndicats pour obliger à négocier des discriminations positives, par exemple pour les cantinières face aux éboueurs sur un même site. Des groupes de femmes se mobilisent, atteignant jusqu’à 3000 plaignantes. Les procès gagnants parviennent à récupérer jusqu’à 3 millions de livres sterling pour les femmes. En 2007, 70 000 plaintes sont déposées pour attaquer les inégalités salariales, contre 15 seulement en France…

Mouvement social sexué?
L’exposé de Sophie Béroud retrace une expérience volontariste de construction d’un syndicalisme dans un salariat féminin totalement précaire et éclaté, mais à partir d’échanges sur la réalité du travail vécu. Ces précaires (98% de femmes) sont des aides à domicile. Des militantes CGT ont construit cette campagne, qui peut s’analyser comme un début de reconnaissance d’un « mouvement social sexué ». Pas un mouvement au sens classique, mais un mouvement quand même : le chemin vers la syndicalisation et la formulation revendicative. Tout démarre dans une Union locale (UL) CGT qui « cherche une femme » pour s’adresser à ces aides à domicile. Une postière est volontaire et prend ce travail à cœur. L’UL donne carte blanche. La grande difficulté est qu’il n’existe aucun lieu collectif de travail, qui se fait à domicile. Le « patron » non plus n’est pas classique : c’est une association qui marche au bénévolat. Elles choisissent donc de faire des réunions le soir dans les villages. On y parle d’abord du travail, et pas de syndicalisation. Un « entre-soi » entre femmes se construit. C’est donc par l’échange sur le travail, sa réalité concrète, que se construit une pratique militante. Au bout du compte, la syndicalisation n’est pas fulgurante, mais semble réelle. Et une formulation revendicative en a résulté. Le soutien volontariste de l’interpro CGT a joué un rôle important, car la tradition syndicale spontanée ne porte pas à dégager des forces et du temps vers ce salariat quasi invisible, mais qui au total, regroupe du monde.
Compte rendu rédigé par Dominique Mezzi

  • L’Humanité du 26 mai 2014 publie également des tribunes d’une partie des intervenantes à ce colloque:

cliquez : Egalite salariale H_F_justice

 

 

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