Une note de lecture de Jean Magniadas

Jean Magniadas, économiste,  fut directeur de l’Institut syndical d’études et de recherches économiques et sociales (ISERES) de la CGT. Il a publié plusieurs ouvrages dont : Le patronat (éditions Messidor), Migrations et mondialisation (Le temps des cerises), et, avec René Mouriaux, Le syndicalisme au défi du 21ème siècle (Syllepse). Il participe à la fondation Copernic. Il publie des notes de lectures sur le site du Parti communiste français (www.pcf.fr), dont celle-ci sur Nouveau siècle, nouveau syndicalisme. Nous l’en remercions.

 

Nouveau siècle NOUVEAU SYNDICALISME, note de lecture de Jean MAGNIADAS

Ouvrage collectif coordonné par Dominique MEZZI- Editions SYLEPPSE, 2013

Cet ouvrage appelle au débat, certaines de ses propositions peuvent être contestées. Mais il fournit des éléments d’appréciation utiles sur la situation du syndicalisme en France. Il retrace l’ampleur et les caractères de l’offensive développée contre lui par le patronat, mais aussi l’initiative dangereuse du pacte gouvernemental. Il évoque des perspectives possibles d’essor du syndicalisme et pour son unification. Evolutions, questions, dans lesquelles les militants du mouvement ouvrier et démocratique sont directement concernés.

Cet ouvrage composé par les contributions de chercheurs porte sur les problèmes du syndicalisme principalement en France, mais aussi en Europe et comporte la participation de dirigeants syndicaux. D’emblée, le coordonnateur indique clairement qu’il se situe dans une interrogation sur l’avenir du syndicalisme dans le mouvement de lutte de classes, dont celui-ci est né.

Jean-Marie Pernot, chercheur à l’IRES, traite de la situation actuelle du syndicalisme en France et dans d’autres pays, du recul des effectifs syndicaux et s’attache à répondre à la question de savoir s’il s’agit d’une phase provisoire, cyclique ou d’un processus plus profond ? Il rejette les explications superficielles ou tendancieuses et considère que les syndicats, comme d’autres organisations ou institutions, se trouvent placés présentement dans un rapport d’extériorité, analysé par le sociologue Robert Castel. Le chômage et les différentes faillites de la gauche gouvernementale l’ont renforcé. Il appartient donc aux syndicats, non seulement, de répondre aux attentes des salariés mais d’en susciter d’autres. Il examine aussi l’évolution des formes de socialisation dans leurs rapports avec la syndicalisation.

Dans leur contribution, Sophie Béroud et Karel Yon éclairent les notions d’institutionnalisation et de bureaucratisation montrant aussi qu’elles sont souvent abusivement appliquées aux syndicats. Ce qui ne signifie pas que ceux –ci sont sans défauts et que leurs pratiques ne peuvent pas progresser. Les auteurs dénoncent les manœuvres patronales pour isoler les syndicalistes des salariés, en pesant notamment sur leur emploi du temps.

La contribution de Corinne Gobin et Kevin Crochemore introduit la dimension internationale et européenne dans le débat. Ils analysent positivement les dernières restructurations syndicales internationales dont les effets ne peuvent être immédiats et ils montrent aussi l’importance des grands processus de restructuration capitaliste et l’essor de la sous-traitance internationale. Ils critiquent l’euro syndicalisme et estiment qu’il est cadré par le système « contre- démocratique » de l’Union européenne. Ils considèrent que l’euro- syndicalisme ne comprend pas la nature véritable du capitalisme en Europe et regrettent l’ambiguïté de certaines de ses initiatives.

Le politologue et historien René Mouriaux retrace l’histoire complexe de la CFTC, créée à l’origine par un catholicisme inscrit dans l’univers de la démocratie chrétienne. Il décrit les étapes successives, les évolutions idéologiques, sociologiques et politiques. Il analyse la formation et l’organisation d’une minorité qui, à partir de 1952, va accroître son influence, conquérir la majorité et devenir une nouvelle confédération : la CFDT. Celle- ci portera des contradictions entre un syndicalisme de transformation sociale et un syndicalisme de régulation qui s’exprime, aujourd’hui, dans le choix affirmé du réformisme.

Raphaël Szajnfeld, retrace l’histoire de la création de la FSU dont il a été un acteur important. Celle- ci est née de l’exclusion du SNES et du SNEP de la FEN (fédération de l’éducation nationale). La FEN avait fait, à son origine, le choix de l’unité et de l’autonomie, lors de la scission de 1947 de la CGT. Ce qui lui vaudra alors une place particulière dans le paysage syndical de notre pays. L’auteur examine les raisons de son déclin et ses initiatives plus récentes qui la conduiront à former une nouvelle centrale : l’UNSA, dans la double visée de reconquérir une hégémonie dans son secteur et de constituer un nouveau pôle syndical avec la CFDT et, si possible FO, pour faire pièce à la CGT. Cela ne lui permettra pas d’arrêter le déclin ; tandis que la nouvelle organisation qu’est la FSU va connaître un essor rapide et apparaît, aujourd’hui, comme une organisation dynamique et capable d’initiatives.

Le sociologue Jean-Michel Denis étudie l’Union syndicale Solidaires avec notamment la question de l’autonomie, une particularité du syndicalisme français. Pour lui cette pratique peut à la fois agir comme un frein ou un moteur. . Les résultats d’une enquête menée auprès des délégués du dernier Congrès, montrent que Solidaires est composée aujourd’hui pour une part de militants venus de SUD après la rupture avec la CFDT et d’autres qui n’ont pas connu cet itinéraire. Il en résulte des différences, l’auteur cherche à dégager quelles en seraient les conséquences dans l’avenir.

Dans la dernière partie de l’ouvrage, des dirigeants syndicaux anciens et/ou actuels répondent à des questions avancées par le coordinateur de l’ouvrage portant notamment sur l’unité.

Pour Gérard Aschieri, ancien secrétaire général de la FSU, l’aspiration à l’unité est une constante dans les mouvements sociaux, mais la crainte existe aussi qu’elle se fasse formellement ou n’aboutisse qu’à un compromis mou, les exemples dans l’histoire ne manquent pas. Il n’y a pas eu en France, selon lui, de centrale syndicale qui serait une sorte de matrice originale qu’il faudrait reconstituer. Dans le mouvement syndical existe des conceptions différentes, mais l’émiettement actuel est très négatif pour la syndicalisation, comme pour la construction des rapports de force et l’élaboration d’alternatives. Pour lui, il faut inventer du nouveau, l’avenir de toutes les organisations est désormais posé et il faut éviter la tentation d’un regroupement autour de deux grands ensembles, l’un réformiste et un autre, difficile à qualifier. Cette construction devrait trouver des formes nouvelles de démocratie.

Annick Coupé, porte-parole de l’Union syndicale Solidaires, rappelle que l’existence en Grande-Bretagne d’une seule centrale n’a pas empêché des défaites, elle affirme néanmoins que la multitude des organisations serait loin d’être un gage d’efficacité. Elle rappelle les raisons de la création de son organisation et sa conviction que l’on ne peut pas faire l’économie de débats de fond. Les rencontres intersyndicales sont utiles même lorsqu’elles ne débouchent pas sur des actions, car elles permettent la compréhension des positions en présence. Cela est vrai aussi pour d’autres espaces de rencontres à d’autres niveaux. Le débat et les divergences sur l’unité doivent être portés devant les salariés pour les dépasser.

Maryse Dumas, ancienne Secrétaire de la CGT souligne, que depuis ses origines, la CGT a fait le choix d’un syndicalisme de classe et de masse, qualificatifs qui ne sont pas antinomiques, mais à comprendre dialectiquement. La recherche de l’unité d’action, voire de l’unification, est posée par l’émiettement actuel. La stratégie d’un » syndicalisme rassemblé » permet le débat sur le contenu des revendications et sur l’action commune, même si des divergences subsistent sur d’autres aspects. Elle a prouvé son efficacité. Les moments forts ne doivent pas masquer les moments plus difficiles. La tentation existe de ne rassembler que des organisations considérées comme idéologiquement proches, qui peuvent certes servir de locomotives, mais ne doivent pas faire perdre de vue la nécessité d’une unité plus large. Pour la CGT, la conquête d’un nouveau statut du travail et d’une sécurité sociale professionnelle exprime bien la nécessité syndicale d’intervenir dans le champ politique et social.

L’ancien secrétaire général de la FGTE/CFDT Guy Le Coq estime que l’unité d’action est indispensable, mais se heurte aux références identitaires, aux objectifs, à l’appréciation des résultats. Les particularités du système français concernant la représentation encouragent à mettre en avant l’identité et les postures propres à chaque organisation. La réforme des règles de la représentativité va complexifier ces rapports. Ce qui pose avec force la nécessité de renforcer l’unité d’action pour la défense des salariés. Il suggère de renforcer la structuration de l’intersyndicale par un Conseil national permanent du syndicalisme français.

Se fondant sur le conflit, en 2007, à la SNCF portant sur les régimes spéciaux de retraite , Tony Fraquelli, reproche aux syndicats, craignant, non sans raisons, d’être piégés, de s’être mal engagés dans les discussions sur la pénibilité du travail. Il estime qu’à partir du métier on peut mettre en cause la subordination, modifier les conditions de travail, alors que les négociations sont demeurés au niveau de la compensation financière de la pénibilité. Selon lui, les militants investis dans les comités d’hygiène et de sécurité ou instances similaires ont un rôle méconnu par les cadres syndicaux les plus responsables, alors que les directions s’appuient souvent sur des experts très qualifiés. L’importance de cette question a conduit l’intervenant à s’investir personnellement dans la psychologie du travail. Il relève comme facteur favorable un certain nombre d’initiatives intervenues dans le cadre de la CGT. Il suggère une coopération plus étroite entre les scientifiques, spécialistes du travail, et les syndicalistes et la création d’un lieu d’échanges permanent entre ces deux mondes, tout en relevant qu’il ne s’agit pas de transformer les syndicalistes en spécialistes de l’ergonomie ou autres disciplines scientifiques et que l’apport des syndicalistes est lui-même utile à la connaissance. Pour lui, la CGT dispose des ressources indispensables pour innover sur les questions du travail et du militantisme.

L’ouvrage se poursuit par un échange sur l’avenir de la CGT entre Dominique Mezzi et René Mouriaux. Dominique Mezzi, après avoir donné son interprétation de certaines données, exprime un certain nombre de regrets : l’absence d’une continuité de propositions publiques en direction des partenaires syndicaux pour pérenniser l’unité, considérant que les évolutions structurelles envisagées par la CFDT et l’UNSA posent la question d’une politique plus audacieuse de rapprochements unitaires. Il estime que la CGT a connu des épreuves politiques coûteuses et les a surmontées. Mais il considère qu’elle peine à assumer la portée politique indépendante du syndicalisme et regrette, également, l’insuffisance de véritables débats politiques et de vie démocratique. Il pense que le moment communiste qui a été une des formes de dialectique sociale et politique du 20e siècle est aujourd’hui achevé laissant la place à une dialectique nouvelle, incluant la tradition communiste et d’autres rassemblements car la gauche est un ensemble complexe. Il avance un certain nombre de suggestions: accepter le pluralisme ; viser le rassemblement des forces qui refusent de s’incliner devant l’état de choses des conséquences du capitalisme, en dépassant le découpage entre pole radical et pole réformiste.

René Mouriaux souligne que la stratégie patronale repose sur le chômage de masse et la concurrence hyper libérale et combine trois méthodes : la corruption, la répression, l’intégration du syndicalisme. La Fondation Copernic a utilement créé un Observatoire de la répression et de la discrimination syndicale significative de la répression patronale.

Il rappelle qu’historiquement, la loi Le Chapelier, fondée sur le dogme du libéralisme a interdit les syndicats, cette tradition sera ultérieurement poursuivie sous d’autres formes. L’offensive de Reagan et de Thatcher s’inscrit dans cette filiation. L’histoire montre aussi que lorsque le syndicalisme s’avéra comme un danger, le patronat n’hésita pas à susciter et à soutenir la création d’organisations complaisantes ou de scissions. L’auteur relève que des campagnes médiatiques sont constamment menées contre le syndicalisme de transformation sociale, accusé d’archaïsmes, tandis que les projets consensuels, réactionnaires sont acclimatés par des échanges avec les dirigeants syndicaux favorables au » dialogue social ». Faute de pouvoir supprimer le syndicalisme le patronat choisit de l’intégrer. L’intervenant donne une rapide histoire de ces tentatives et souligne que la limitation du champ d’action des syndicats inscrite dans la loi du 1884 a été poursuivie sous la forme du paritarisme. L’autonomisation de la démocratie sociale promise à partir de 1980 a été amplifiée après la création du Medef. Sarkozy n’a pas caché sa volonté de briser la CGT, de la canaliser et n’a cessé d’opposer sa légitimité électorale pour disqualifier la résistance syndicale. Il a multiplié les dispositions pour isoler la CGT, en légitimant le consensus social et en exaltant le pragmatisme sous le drapeau du » donnant/donnant ». La CGT a su se sortir du piège du « sarcophage ». Elle a stoppé le recul numérique, développé ses analyses, ses objectifs, amélioré ses pratiques sans doute encore insuffisamment. Son avenir dépend de plusieurs conditions selon l’auteur : s’implanter dans l’ensemble du salariat, développer une pratique démocratique autogestionnaire, pratiquer l’autonomie politique et l’unité d’action, conjuguer le quotidien et une vision transformatrice anthropo-écologique. S’agissant de l’unité, une CGT audacieuse ne peut que favoriser le rassemblement et l’unité d’action, celle- ci réclame d’être prolongée à l’échelle internationale. Une CGT unifiante s’épanouira d’autant plus qu’elle reliera le local au mondial, la lutte pour la feuille de paie aux grands enjeux collectifs.

 

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