Syndicalisme et travail : une tribune de syndicalistes

Quand on explore un peu ce qui se passe dans les réflexions syndicales, on découvre une véritable recherche de nouvelles voies pour l’émancipation, même si elles sont encore très minoritaires. La CGT remet la réduction du temps de travail à l’ordre du jour (Solidaires ne l’avait jamais abandonnée), des syndicalistes et salarié-es remettent en marche des entreprises en SCOP ou d’autres moyens « autogérés », et d’autres encore estiment que la porte d’entrée d’une nouvelle pratique syndicale se trouve dans la volonté de reconstruire la « cité » démocratique par la maîtrise collective des relations de travail, et de ce qui s’y passe au quotidien. A condition bien sûr d’en délibérer.

La tribune ci-dessous est parue dans l’Humanité du vendredi 10 avril.

 

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Fichier : Les travailleurs sont les véritables

Les travailleurs sont les véritables « experts »

Par Yves Bongiorno, Tony Fraquelli, Christophe Godard et Jean-François Naton, militants syndicaux.

 

Pour ouvrir une nouvelle ère 
de la démocratie et des droits de l’homme
Les négociations sur le dialogue social se sont soldées le 21 janvier dernier par un échec cuisant pour le patronat. Au nom de la sacro-sainte compétitivité des entreprises, celui-ci avait pour ambition d’amputer les droits des salariés, de les désarmer sur-le-champ de la qualité du travail et des conditions de travail. Une conception de la compétitivité fondée sur une telle régression n’est qu’un expédient sans valeur et sans avenir. S’étant faite sur l’essentiel, l’unité des confédérations syndicales a déjoué la stratégie du Medef. Le gouvernement annonce sa volonté de légiférer. Aussi le mouvement syndical doit-il rester mobilisé, prolonger son effort pour faire prévaloir les droits et les moyens nécessaires à un dialogue social enfin utile au monde du travail et efficace pour le développement économique et social du pays.
La « crise » est maintenant souvent qualifiée d’indissolublement économique, sociale et environnementale, ce qui est en soi un progrès. Mais elle est rarement interrogée à partir du travail. Et si la crise, au tout début du « big bang », était d’abord celle du travail ? À force de sacrifier le travail sur l’autel de la lutte pour l’emploi en imposant la précarité, en segmentant les parcours professionnels, au mépris de toute logique d’apprentissage ; à force de négliger le débat sur la qualité du travail bien fait et l’efficacité du travail utile, le mal-travail et son cortège de pathologies, de souffrances, « explosent » les dépenses, ravagent l’économie, plombent le social, disloquent le vivre-ensemble et la démocratie ; pour finir par compromettre gravement l’efficacité et la qualité des productions et des services, en minant la compétitivité vraie, celle de la coopération et de la compétence. Un outil a été créé, le CHSCT, pour promouvoir la compréhension et la transformation des situations de travail. Le patronat ne s’y est pas trompé : sa volonté (et celle à peine voilée d’une partie du gouvernement) reste de dissoudre les CHSCT à un moment où il faudrait au contraire les généraliser ! Le droit de penser, de dire et d’agir sur son travail est à préserver et bien plus encore à conquérir…
Penser le travail pour « panser » le travail doit être notre priorité syndicale. Cela ne peut se faire sans donner la parole aux véritables experts du travail, aux créateurs de richesses : les travailleurs eux-mêmes. En effet, lorsqu’il travaille, l’individu retravaille toujours ce qui lui est prescrit, il n’est jamais simple exécutant soumis. Les femmes et les hommes ne sont jamais totalement victimes de la parcellisation des tâches, des modes d’organisation du travail. Ils ne sont jamais totalement assujettis à la gestion, au marketing, à la communication… Car le travailleur recentre toujours le cadre prescrit de son activité professionnelle autour de ses propres normes de vie. Ainsi, au travers du moindre de ses actes, dans son activité réelle, il se construit, tisse des liens avec les autres, produit du lien social, de la solidarité, de la société… et de la subversion ! Nous touchons là le cœur d’une désobéissance susceptible de faire surgir la perspective des renversements à venir.

« S’occuper du travail, c’est croire en l’être humain, en son génie, pour construire « la cité » où chaque travailleur devient citoyen »

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p style= »text-align:left; »>C’est un formidable potentiel pour le syndicalisme et l’ensemble des forces sociales progressistes qui souhaitent qu’adviennent enfin une véritable liberté et une démocratie au travail… Et au-delà ! S’occuper du travail, c’est croire en l’être humain, en son génie, pour construire « la cité » où chaque travailleur devient citoyen. Cette ambition impose le droit à la parole, à l’écoute, au respect, à la vérité, et exige la participation de toutes et tous à partir des réalités de leur travail. C’est dans le travail, par la possibilité de s’exprimer directement sur son travail, qu’il faut restituer à l’être humain son pouvoir et sa capacité d’agir : il y trouvera des outils individuels et collectifs pour « construire en santé » une dimension essentielle de sa personnalité.
Les métiers sont l’aboutissement des collectifs construits par les travailleurs pour bien faire leur travail. Même si ces collectifs ont été mis à mal, les métiers ignorés, bafoués, ils sont toujours là, les travailleurs ne cessent de les construire et reconstruire dans l’invisibilité. Grâce à cela, encore des trains roulent, l’électricité arrive dans nos maisons, les services publics résistent malgré toutes les coupes claires. Les travailleurs font des miracles chaque jour. Même en voie d’affaiblissement, ce potentiel considérable ne sera jamais mort, il est le reflet de cette recherche d’émancipation des travailleurs. Mais il doit être maintenant mis en visibilité et reconnu. Permettre aux travailleurs d’exprimer leurs savoir-faire devenus des métiers, les valoriser, les transmettre aux plus jeunes, c’est se donner les moyens d’un nouveau développement du pays, que ce soit dans l’industrie ou les services.
Affirmer les liens entre les enjeux du travail, ceux de la santé et de l’organisation des solidarités dans la cité. Une telle volonté nous amène logiquement à penser la sécurité sociale d’aujourd’hui et de demain, celle qui garantira une sécurité sociale « santé », et une sécurité sociale « professionnelle ». Cette exigence d’un nouveau plan complet de mise en sécurité sociale s’inscrit dans une dynamique de prévention de la précarité et de 
la désinsertion professionnelles, une dynamique de lutte contre 
les inégalités, contre tous les processus d’exclusion ; un nouveau plan de sécurité sociale afin de se dégager d’une culture réparatrice, « compensatrice » du méfait accompli, c’est-à-dire d’une forme abusive de déni de la responsabilité par la redistribution, pour s’engager dans des démarches de prévention, d’éducation et de promotion du travail et de la santé. La recherche de solutions à la crise du vivre-ensemble ne passe pas par la casse du Code du travail, des IRP, et par la remise en cause des prérogatives des différents acteurs du travail et de la santé. Au contraire, nous devons conquérir de nouveaux droits.
La citoyenneté, la liberté dans, par et avec le travail doivent s’installer dans toutes les entreprises et services de ce pays. Pour cela, le droit à la représentation collective pour tous les travailleurs, quelle que soit la taille de leur entreprise, est incontournable. Il s’agit d’ouvrir une nouvelle ère de la démocratie et des droits de l’homme au travail, de réinterpréter le sens et le rôle de l’entreprise, en l’affranchissant de la tutelle étroite et discrétionnaire des employeurs et des actionnaires, en accomplissant une nouvelle étape de l’émancipation du travail et des travailleurs.

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