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Position du courant syndical META sur la situation en Grece

Le courant syndical META est celui qui en Grèce se reconnaissait dans l’expérience Syriza. En Grèce, le syndicalisme, et notamment les directions des deux confédérations, est fortement lié aux courants et forces politiques qui structurent le débat public. Nous publions ci-dessous l’analyse très critique du courant syndical META depuis le compromis passé en juillet entre Alexis Tsipras et l’Union européenne.

META signifie :Front de Classe des Ouvriers et salariés pour le Renversement et se définit comme une organisation syndicale nationale et interprofessionnelle.

 

Grèce : Communiqué de META : Les tâches du mouvement syndical après le 3éme mémorandum

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Après le vote du 3e mémorandum, en août 2015, et l’adoption des lois pré requises entre temps, les conditions de la lutte contre l’austérité et pour la libération du pays des chaînes  de la soumission et de la tutelle ont radicalement changé.

Le sentiment d’espoir qui animait le peuple, le 25 janvier, espoir que les memoranda peuvent être annulés, les politiques de ces memoranda renversées, ce sentiment s’est mué, au soir du 20 septembre, en une sorte de fatalisme teinté de mélancolie. On a vu resurgir les dilemmes du passé, le sentiment que l’adversaire est tout-puissant, que rien ne peut véritablement changer dominait encore ; cela jouera de façon négative, durant la période à venir, sur le développement des luttes et des mobilisations ouvrières.

Le META, dès le 14 juillet 2015, appelait « tous les ouvriers, les syndicats et le peuple grec à ne pas donner leur accord au nouveau pillage des droits, et à lutter pour le renversement de l’austérité et des politiques néolibérales anti-ouvrières… » et à « poursuivre leur lutte jusqu’à la pleine réalisation de leurs espoirs et de leurs visions.

Après les élections du 20 septembre, le nouveau mémorandum et les exigences des créanciers rendent plus difficiles encore la lutte contre les nouvelles mesures barbares, les privatisations et le bradage des biens publics et de la richesse de notre pays aux créanciers, mesures qui mèneront à l’aggravation de la paupérisation de l’écrasante majorité de la société, mais aussi à la marginalisation du pays sur la scène internationale.

Le nouveau train de mesures qui découlant des engagements mémorandaires et les pré requis des évaluations périodiques  visant à s’assurer de l’application fidèle des engagements contraints doivent rencontrer la résistance des branches et des groupes sociaux les plus touchés.

Á travers le projet de loi relatif aux pré requis est lancée une nouvelle attaque fiscale contre les revenus de la large majorité populaire, avec le maintien et même l’extension de l’ENFIA (impôt foncier unifié), y compris pour les revenus nuls, la suppression des facilités de paiement instituées lors du dernier semestre pour les assurés sociaux, le relèvement de l’âge minimal de départ à la retraite, l’augmentation des cotisations salariales, la baisse des retraites, et, si les dernières informations sont avérées, on discute même de la sortie  de certaines branches d’activité de la catégorie des Professions Pénibles et Insalubres et du relèvement, pour ces mêmes professions, de l’âge de départ à la retraite comme des termes de celui-ci.

Des régulations sont également promues pour faciliter les privatisations dans le secteur des Chemins de Fer (TRAINOSE) et des transports publics athéniens (OASA).

Conséquences des nouvelles mesures pour les travailleurs

  1. Fiscalité: l’augmentation du taux de TVA sur les produits de première nécessité, de consommation populaire, le maintien de l’impôt foncier unifié (ENFIA) et l’imposition des agriculteurs, des indépendants et des PME constituent en fait une aggravation de l’austérité, alors même qu’une charge supplémentaire sera placée sur une part importante des revenus des travailleurs et des classes populaires, intensifiant les phénomènes de récession dans l’économie, et menant à la misère et à la marginalisation de larges pans de la société.
  2. Chômage : tous ces éléments, combinés à l’absence d’un programme courageux d’investissements publics de production et d’injection de liquidités dans l’économie, vont aggraver les phénomènes de récession, menant à la fermeture encore davantage de PME, et à l’augmentation du chômage. Les créations d’emplois annoncées correspondent en fait à des postes de travail précaires, principalement des CDD de 5 mois et des « vouchers » qui ne font que recycler le chômage et ne contribuent pas véritablement à la reconstruction productive.3
  3. Couverture sociale – retraites : les travailleurs et les retraités n’ont pas encore réalisé l’ampleur des bouleversements intervenus cet été dans le champ de l’assurance maladie. Baisse dramatique du niveau des retraites, augmentation des cotisations, relèvement de l’âge minimal de départ à la retraite, application de la clause de déficit nul, gel du financement public des caisses d’assurance maladie, annulation des lois adoptées durant les 7 premiers mois de 2015 (loi Stratoulis), introduction d’un lien entre cotisation et prestations, suppression progressive de l’EKAS (Revenu de Solidarité Sociale des Retraités), suppression de toutes les taxes en faveur de tiers lies au financement des caisses d’assurance maladie à compter du 31 octobre. Ces mesures, combinées aux coupes claires dans les dépenses pour la santé et la prévoyance, conduisent non seulement les retraités au désespoir, mais placent aussi l’ensemble des assurés sociaux dans une situation très difficile.

Cette politique des retraites et d’assurance maladie ne pourra faire face aux problèmes essentiels du système, puisque sa philosophie se base sur la même recette néolibérale, à savoir les coupes claires dans les prestations et la remise en cause de son caractère public, social et redistributif, au lieu de prendre en compte la nécessité de trouver de nouvelles ressources et de lutter contre le chômage, le travail au noir et non déclaré et la fraude aux cotisations. La seule certitude, c’est que cette politique mènera à l’introduction de l’assurance privée , à l’heure où des milliers de retraités s’apprêtent à voir leurs pensions dramatiquement amputées, alors que les travailleurs devront travailler jusqu’à 67 ans, voire davantage, et où la majorité des indépendants se verra toujours privée de couverture, puisqu’ils se verront dans l’incapacité de verser leurs cotisations.

  1. Privatisations : ce sujet constitue un facteur crucial pour l’avenir de notre pays, et ce n’est pas un hasard s’il jouit du consensus politique le plus large parmi les forces qui ont conclu le 3e mémorandum.

En une nuit, cet été, il a été décidé la vente de 14 aéroports du pays, la cession des ports du Pirée et de Salonique est en tête de liste des privatisations, avec l’ODIE, l’Helléniko, l’Astéras de Vouliagméni, la DEI, etc

Ce qui a été convenu par le gouvernement, dans le texte de l’accord, mais aussi dans le 3e mémorandum, avec la volonté marquée de faire avancer à grand pas la procédure de privatisations, conduit à la liquidation des biens publics et communs du peuple et du pays.

Ces privatisations, même sous la forme de contrats de location de longue durée et de ΣΔΠ, auront par ailleurs pour résultat l’augmentation des prix de biens publics de base tels que l’énergie, l’eau et les transports, et l’exclusion d’une partie importante de la société de l’accès à ces biens.2

2- Travail

Les mesures votées et les exigences des créanciers qui sont désormais en négociation, doivent faire l’objet de luttes et de revendications immédiates des syndicats, soit pour empêcher leur application, soit pour obtenir leur annulation de fait, soit pour les reverser grâce aux luttes à la résistance des travailleurs.

Les principaux points, déjà adoptés ou encore en négociation, sont les suivants :

  • réexamen sévère et réforme des négociations collectives, sur la base des meilleures pratiques néolibérales de l’Union Européenne, ce qui signifie qu’on ne réintroduit pas le système des conventions collectives, de l’arbitrage, etc. qui étaient en vigueur en Grèce depuis 1990 ;
  • par ailleurs, abandon de la réintroduction du salaire minimum aux niveaux pré-mémorandaires, c’est-à-dire 751 euros, puisqu’on ne parle plus désormais que d’ « augmentation progressive du salaire minimum »…
  • adoption de réformes sur le marché du travail avec un planning pour l’application des boîtes à outils 1 et 2 de l’OCDE, ce qui signifie, en pratique, l’ouverture des magasins le dimanche, la dérégulation des professions protégées, l’autorisation des licenciements collectifs, la fermeture de PMI et l’augmentation du chômage ;
  • la modification de la réglementation syndicale actuelle, avec pour principal objectif la limitation du droit de grève, etc. ;
  • changements dans le secteur public, avec « pour objectif la dépolitisation » (p. 1032 du J.O. de la République Hellénique, 94/14-8-2015) et une nouvelle grille des salaires et de l’évolution des grades, évaluation des structures et des travailleurs, mobilité obligatoire, etc…
    3- Emprunts « rouges », banque et habitat populaire : Une fois encore, les banques sont renflouées avec des fonds publics, elles passent aux mains du privé et l’État grec n’aura plus aucune possibilité d’intervention. Ceci, en combinaison avec la modification du Code de Procédure Civile, ouvre la voie et accélère même les procédures de saisie de la résidence principale, des comptes d’épargne, des salaires et des retraites.

    L’action des syndicats dans les temps à venir – hiérarchisation des revendications

Après le vote de confiance à ses déclarations programmatiques, le gouvernement  procède, selon des modalités fast track, à la mise en œuvre des engagements mémorandaires et à l’imposition des mesures anti-populaires et anti-ouvrières. Il est compréhensible que ces mesures soient confrontées à la réaction de tout le monde du travail, des retraités, des agriculteurs, des indépendants et de la jeunesse.

Naturellement, nous rencontrerons des difficultés en raison du climat défaitiste et attentiste qui domine parmi la majorité des travailleurs, c’est pourquoi les syndicats, dans la programmation de leurs actions, doivent prendre ces difficultés en compte.

Les directions des organisations syndicales de PASKE et de DAKE [Syndicats proche du pasok et de la droite (ND) ], principalement au niveau de la GSEE, veulent une confirmation de la tactique qu’elles ont adoptée ces dernières années, une tactique en somme de justification des mesures mémorandaires, et veulent utiliser les reculades du gouvernement actuel et la signature du 3e mémorandum pour justifier leur choix !

Ces directions sont passées sur le front des nos adversaires de classes – on l’a bien vu plus clairement avec leur prise de position en faveur du OUI lors du référendum, aux côtés du SEB et de l’élite économique et politique locale et européenne et qui, c’est clair aujourd’hui, se réservent une relation privilégiée avec les choix du gouvernement, puisque ce sont elles qui détiennent le know-how du syndicalisme gouvernemental et de la cogestion.

Le PAME [Syndicat proche au PC grec ] poursuit la même tactique de division, contre l’union, alimentant ainsi l’inefficacité des luttes et le fatalisme. Il ne fonctionne pas selon les termes et les besoins de la masse, pour l’élargissement du front de luttes et de revendications, mais selon les besoins et les priorités définis par le parti, renvoyant la résolution des problèmes spécifiques et le renversement des politiques de memoranda aux lendemains socialistes, qui s’éloignent de plus en plus du fait de la politique qu’il suit.

Avec les forces des rassemblements, nous devons examiner les possibilités d’action commune au sein des syndicats ou d’initiatives de coordination des organes syndicaux de base et des fédérations tout en combattant les points de vue, bien représentés dans leurs rangs et s’apparentant souvent à ceux du PAME, en particulier pour le choix des formes de lutte qui bien souvent ne prennent pas en compte les vrais besoins et les capacités du mouvement.

Il nous faudra, dans la période à venir, non seulement faire une évaluation des différences de points de vue –en raison de l’intensification des problèmes-, mais aussi étudier la possibilité d’émergence de mobilisations centrales, promouvoir la coordination à partir de la base, à travers des comités de coordination, au niveau des organisations de base et des fédérations, en tirant profit de l’expérience positive du passé et en se gardant de reproduire ou de transposer le fonctionnement bureaucratique et partisan qui sévit à la tête du mouvement syndical comme à sa base.

La coordination à partir de la base doit se faire selon des termes de mouvement, de participation collective et démocratique des membres des organisations de base, une culture de la participation active et de l’action des travailleurs eux-mêmes, ce qui nous différenciera de la pratique prévalente de délégation et de subordination au parti.

Il nous faut aussi veiller à éviter que des luttes spécifiques de branches ne mènent à une impasse et à la déception : notre expérience récente montre que la mobilisation d’une branche ou d’une classe sociale pour le renversement des memoranda ne suffit pas, mais qu’il est nécessaire d’avoir des luttes pan ouvrières et pan populaires.

Cela ne signifie pas que nous ne devons pas être à la pointe de luttes spécifiques, les renforcer et les soutenir. Au contraire, nous devons prendre toutes les mesures pour l’information et la coordination des travailleurs, la mise en lumière des conséquences des politiques des memoranda, y compris sur d’autres couches sociales, avec pour objectif constant l’élargissement du front des revendications.

Par conséquent, il faut que les formes de lutte choisies en chaque circonstance correspondent à la réalité et aux dispositions des travailleurs ; pour cette raison, nous devons travailler à intensifier l’information et le contact avec les travailleurs et à mettre en évidence  l’acuité des problèmes et la nécessité de sortir de l’étau des politiques de memoranda.

Dans la période à venir, les questions centrales autour desquelles devront s’organiser les mobilisations sont les suivantes :

  • la couverture sociale et les retraites

  • la sur fiscalisation des couches faibles de la société

  • la lutte contre le chômage

  • les privatisations

  • le droit du travail et

  • les questions relatives à la protection du logement populaire.

Dans ce cadre, nous devons prendre des initiatives pour informer et mobiliser les travailleurs et les retraités. Notre syndicat doit organiser des discussions et des débats sur les bouleversements causés dans le système de couverture sociale afin qu’émergent des mobilisations sur ce thème.

En ce qui concerne la privatisation des ports du Pirée et de Salonique, des 14 aéroports de province, des chemins de fer, des transports publics d’Athènes comme de la DEI, inscrite parmi les priorités immédiates, il nous faudra œuvrer pour le développement de la coordination des actions au niveau syndical, en élargissant le front à d’autres acteurs : Centrales Ouvrières et Sections Régionales de l’ADEDY (syndicat du secteur public) des zones où il existe des ports, de celles par où passent les trains, etc.

Parallèlement, la question des privatisations a d’autres dimensions qui touchent à la cession au privé de compétences ou de services entiers de la fonction publique, renforcée par le fait qu’il n’y a pas d’embauche de personnels titulaires, en particulier dans les secteurs de la santé, de l’enseignement, de la Prévoyance, des collectivités locales, etc . qui sont délibérément dénigrées par le pouvoir central pour faciliter l’introduction d’acteurs privés.

La défense des biens fondamentaux que sont la santé, l’enseignement et la couverture sociale doit revêtir un caractère beaucoup plus large, car la question ne concerne pas seulement les travailleurs de ces secteurs, mais avant tout les usagers de ces services et la société grecque tout entière.

Pour la défense des relations de travail, il faut mettre en avant partout la couverture des besoins permanents par des personnels titulaires et des relations de travail stables, avec la suppression des sous-traitances et de la location de travailleurs, la défense de la semaine de 5 jours, la défense du repos dominical et la diminution des heures de travail, sans diminution des salaires, pour créer davantage d’emplois.

Après 5 ans de diminution des salaires dans les secteurs public et privé, il faut, cette année, poser la revendication de l’augmentation des rémunérations et de la réintroduction immédiate du salaire minimum à 751 euros, de la réintroduction de l’institution des négociations collectives, de l’arbitrage et de la signature de convention collectives et de leur extensibilité obligatoire, du dégel de la grille des salaires dans le secteur public, etc.

Enfin, les forces du META, dans le privé comme dans le public, doivent accorder leur attention à l’ensemble de la classe ouvrière, particulièrement aux chômeurs et aux travailleurs précaires et saisonniers, qui se trouvent hors du mouvement syndical organisé, grâce à la formation de comités pour la défense de leurs droits et à leur intégration au sein d’organes ou à la création de nouveaux organes, là où il n’en existe pas déjà.

Notre action auprès des travailleurs « hors les murs » est absolument indispensable, puisque 1,5 millions de chômeurs et des milliers de travailleurs du secteur public avec des relations de travail précaires ne sont actuellement pas représentés par les syndicats.

Il faut faire de même auprès des retraités, en tirant profit de l’extension de la Loi 1264/1982 à leurs organes représentatifs, avec pour objectif la création d’organisations syndicales uniques indépendamment de la caisse d’assurance de chacun, puisque la crise a mené tous les assurés quasiment au même point, quelles que soient leurs caisses respectives.

Les forces du META doivent poursuivre leur action d’avant-garde, à l’intérieur des syndicats, pour la défense des intérêts des travailleurs, pour la lutte contre le syndicalisme patronal, gouvernemental et partisan, et pour le renforcement du caractère de classe de l’action syndicale.

Cela signifie qu’il nous faut confirmer chaque jour ce que nous avons conquis au cours des années précédentes, à savoir notre autonomie politique et organisationnelle, la priorité aux besoins de classe de la classe ouvrière et de tout le monde du travail, notre fonctionnement basé sur la défense des conquêtes, la lutte pour le renversement des politiques de memoranda qui écrasent nos vies, et notre fermeté face aux partis et aux gouvernements, sur la base non pas de ce qu’ils disent ou prônent, mais de leurs actes, et si cela sert les intérêts de notre classe.

Nous devons donc, dans les temps à venir, organiser la résistance des travailleurs et bâtir de larges alliances sociales pour le renversement des politiques néolibérales dans notre pays comme en Europe, pour l’annulation des memoranda et l’établissement de liens entre la lutte syndicale avec le combat pour l’annulation de la dette, pour la propriété publique et le contrôle social des banques, pour l’imposition sur la richesse et la reconstruction productive du pays, au profit du peuple et de la terre.

Traduction du grec : Marie -Laure Veilhan

 

Source: Association Grèce-France Résistance, Solidarité avec les luttes du peuple grec:  https://grecefranceresistance.wordpress.com/2015/10/25/grece-communique-du-secretariat-du-meta-les-taches-du-mouvement-syndical-apres-le-3eme-memorandum/?blogsub=pending#subscribe-blog

 

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Syndicalisme: cinq défis à relever, vu par Le Monde

 Michel Noblecourt, journaliste au Monde, chargé notamment de la rubrique « vie syndicale », nous a communiqué son article de commentaire sur le livre : Syndicalisme : cinq défis à relever, paru dans Le Monde du 17 février 2015. Nous l’en remercions. 

130201-logo-le-monde« Syndicalisme : cinq défis à relever. Unissons-nous ! » Ouvrage collectif coordonné par Jean-Claude Branchereau et Patrick Brody, Editions Syllepse, 140 p., 10 euros

Ils sont onze syndicalistes d’horizons divers – CGT, CFDT, CFTC, FSU, UNSA – qui ont au cœur une même préoccupation : le syndicalisme se délite et apparaît « de moins en moins crédible ». Se disant à la fois « radicaux » – « nous œuvrons pour un changement où le travail prendrait le pouvoir sur le capital » – et « réformistes » – ils cherchent à « changer en mieux, obtenir des améliorations » –, ils ont choisi, dans une démarche inédite, de s’exprimer ensemble, sous la houlette de deux militants cégétistes, Jean-Claude Branchereau (banque) et Patrick Brody (commerce) pour changer le syndicalisme. Ce livre n’est pas un cri de détresse. Il ne brise pas tous les tabous. Mais il avance des propositions décapantes.

Ce « syndicollectif » identifie cinq défis à relever d’urgence. Le premier, c’est la revendication « en lien avec les salariés ». Plus radicaux que réformistes, les auteurs défendent « un syndicalisme offensif de résistance et de progrès ». Critiques sur l’accord de 2013 sur l’emploi, signé par la CFDT, ils invitent à « bien distinguer compromis, avancées partielles et reculs ».

Sur le défi de l’unité, ils jugent que les raisons historiques de la division syndicale sont« pour certaines obsolètes » et ironisent sur ces forces qui agissent ensemble à la Confédération européenne des syndicats et à la Confédération syndicale internationale et se battent entre elles en France. Leur idée de créer un « conseil national permanent du syndicalisme » ne manque ni d’audace ni d’utopie…

« Changement de paradigme »

Le troisième défi est celui de la démocratie qui doit être « réellement participative », ce qui suppose que « les syndiqués doivent pouvoir décider, être consultés », d’abord dans l’entreprise. Sur la sacro-sainte indépendance, ils préconisent un « dialogue ouvert au grand jour » afin de réinventer les liens entre syndicalisme et politique : « Ni subordination, ni instrumentalisation, ni indifférence, c’est un rapport d’égal à égal qu’il convient de construire. » Enfin – cinquième défi –, ils plaident pour un « changement de paradigme », en intégrant la dimension européenne « depuis l’élaboration des revendications jusqu’à la négociation en passant par la définition des modes d’action ».

Pour Pierre Héritier, ancien secrétaire national de la CFDT, à son aile gauche, le syndicalisme « est menacé d’assèchement. Il doit retrouver sa place là où sont les salarié(e)s ». Gérard Aschiéri, ancien secrétaire général de la FSU, juge « mortifère »le clivage entre réformistes et radicaux : « Le syndicalisme qui se réclame de la transformation sociale a aussi besoin d’efficacité à court terme et de victoires partielles, tandis que le syndicalisme qui se dit réformiste se trouve vite bloqué par des marges qui ne font que se rétrécir s’il se contente de s’y inscrire. » Ce manuel est souvent discutable. Mais il est utile à méditer pour qui veut redonner de la crédibilité au syndicalisme.

Michel Noblecourt

Marianne et les cinq défis du syndicalisme

Article paru dans Marianne. 

Réinventer le syndicalisme, et vite…: cinq défis à relever.
Ouvrage coordonné par Jean- Claude Branchereau et Patrick Brody, Syllepse, 140 p., 10 €.

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Comment relever le déf du syndicalisme au XXIe siècle ? L’affaiblissement et la crise de confiance que traversent les organisations syndicales donnent une idée de l’enjeu. Un vaste chantier auquel des militants de la CGT, de la FSU, de l’Unsa, de la CFDT et de la CFTC, qui se présentent comme « radicaux et réformistes », se sont attaqués dans un ouvrage collectif. En commençant par établir la liste des erreurs et des renoncements. En privilégiant aussi la proximité avec les institutions – patronat et pouvoirs politiques –, les centrales syndicales ont délibérément mis de la distance avec les salariés qu’elles prétendent défendre.
Elles ont produit « des militant(e) s indéboulonnables qui gardent le même mandat pendant des années sous prétexte qu’il n’y a personne pour les remplacer ». Et elles sont passées à côté des mutations du monde du travail en en désertant des pans entiers : ouvriers et employés des PME et des TPE, travailleurs précaires ou sans papiers. Sans oublier, les divisions, les dispersions : « Aujourd’hui, explique Gérard Aschieri, ex-secrétaire général de la FSU, le spectacle qu’offre le mouvement syndical est celui d’un éclatement illisible, qui donne le sentiment d’un spectaculaire retour en arrière. » A cela s’ajoute une perte de confiance généralisée dans l’efficacité collective. La confiance s’est délitée. Comment vaincre le sentiment d’impuissance qui s’est emparé de l’opinion, et renouer avec un syndicalisme de masse menacé d’assèchement ? Si les auteurs ne donnent pas de solutions clés en mains, ils ouvrent des pistes de réflexion : « démocratiser les pratiques » par la consultation permanente des salariés ; privilégier l’unité ; « ouvrir grand les portes et
les fenêtres aux jeunes » ; développer « un syndicalisme d’adhérents ».
Mais aussi « réinventer des liens entre syndicalisme et politique » ; lutter « syndicalement » contre une extrême droite qui progresse dans le monde salarial… Faute de quoi, mettent-ils en garde, le syndicalisme risque de devenir « au mieux un corps intermédiaire de médiation sociale qui accompagne les décisions prises “en haut”, au pis un conglomérat d’appareils ne touchant pas l’ensemble du salariat ». ■
par Perrine Cherchève

CGT : comment vivre sans le PCF?

Vivre sans le PCF: la question peut paraitre saugrenue. Elle est cependant souvent évoquée comme arrière-plan de la crise CGT actuelle. Ceci nous offre l’occasion de revenir sur ce que nous écrivions au moment du 47ème congrès CGT de 2003 à Montpellier, où cette question était prégnante dans les débats.

Suivant pour l’hebdomadaire Rouge les questions sociales et syndicales, j’avais titré un dossier sur  le congrès par cette question. Après le congrès,  un article dans la revue Critique communiste s’intitulait : « Le paquebot largue les amarres« . Car face aux questions posées, la CGT était contrainte de trouver les réponses par ses ressources propres, ce qui n’était pas facile. Ce n’était certes pas la première fois que la direction de la CGT  montrait une prise de distance avec le PCF. Ce fut le cas dans les années 1990 par la démission ou le non renouvellement des mandats de dirigeants (Louis Viannet, puis Bernard Thibault) aux instances nationales du PCF . Si ces décisions furent très commentées, elles ne produisirent pas de vraies difficultés dans le corps militant.Il est également important de préciser qu’en 2003, nous étions à la fin du mandat de Robert Hue (qui n’a pas laissé une marque très positive dans le PCF !), et que c’est à partir de 2005 (Traité constitutionnel européen) puis 2008-2009, qu’une stratégie nouvelle de rassemblement a vu le jour, dans laquelle le PCF a pris une part active.

En 2003, les problèmes s’étaient accumulés dans la CGT : définition d’un projet syndical propre et indépendant, rapport au salariat, et prises de décisions très délicates sur le fonctionnement organisationnel (centralisation des cotisations, début de redéfinition des structures…), le tout sans arbitrage « du » parti. Les débats du congrès de 2003 furent vifs et Bernard Thibault a dû monter  à la tribune pour rappeler à la raison une assemblée turbulente, le tout dans une assez grande confusion. La décision précise sur les cotisations (non traitée ici) a dû être reportée au congrès suivant (2006), même si le « principe » était acquis.

Mais justement, l’autorité personnelle de Bernard Thibault ne posait pas problème en 2003. Il lui a fallu cependant encore une fois « larguer les amarres » en 2012-2103, pour gérer sa succession. On sait que cela s’est mal passé, malgré une vraie consultation des structures.

Tous ces épisodes sont aussi racontés avec plus de détail dans le livre de Leila de Comarmond (journaliste aux Echos) : Les vingt ans qui ont changé la CGT (Denoël impacts, 2013), livre difficile à trouver au 50ème congrès de la CGT en mars 2013 à Toulouse.

 

47°  CONGRES DE LA CGT (2003)
Comment vivre sans le PCF ?

 

Le mensuel Liaisons sociales de mars 2003 titre : « Comment Thibault rame pour manœuvrer le paquebot CGT ». Estimant que les adhérents CGT sont « moins politisés qu’il y a quelques années », Bernard Thibault, dans une interview, n’hésite pas à enfourcher le thème du « recentrage » pour caractériser son projet : « Si vous entendez par recentrage le fait d’avoir une appréhension plus syndicale des problèmes, alors oui. » En 1978-1979, après la défaite de l’Union de la gauche aux législatives, telle était presque mot pour mot l’argumentation mise en avant par la direction de la CFDT rangée derrière Edmond Maire. Cessons de dépendre du politique et faisons notre boulot syndical avec réalisme ! On connaît la suite pour la CFDT. L’histoire va-t-elle bégayer ? Après la claque de la gauche plurielle le 21 avril 2002, après la deuxième « chute du mur » du PCF, [dont le candidat est] passé derrière la LCR et Lutte ouvrière à la présidentielle, la CGT est assurément forcée de trouver une voie «indépendante » et de rompre radicalement avec sa culture historique commune d’avec le PCF. Mais pour quel projet ?

Enterrement ou rupture
Lors des récentes obsèques d’Henri Krasucki (secrétaire général de la CGT de 1981 à 1992), Bernard Thibault déclare : « Tout le monde comprend qu’un nouveau chapitre est ouvert dans l’histoire de la CGT, mais il est loin d’y avoir unanimité sur la façon de l’écrire » (Liaisons sociales, mars 2003). Le débat est donc ouvert. Si en effet un dirigeant confédéral a personnifié avec force la dépendance totale de la CGT aux soubresauts de la politique du PCF, c’est bien Henri Krasucki entre 1979 et 1992. Pourtant, la direction CGT avait déjà réfléchi, dans les années 1970, aux conséquences du suivisme syndical face aux partis politiques. Et Georges Séguy, au congrès de 1978, en avait tiré des conclusions très audacieuses : prendre de la distance avec le PCF et proposer de construire un « Comité unitaire d’action syndicale » avec une CFDT à l’époque encore marquée par 1968.
Mais la CFDT refuse (recentrage naissant), et d’autre part, H. Krasucki fait tout, contre Georges Séguy, pour relayer dans le syndicat la politique du PCF et faire de la CGT un appendice suiviste des tournants de Georges Marchais : depuis la rupture de toute unité, le « bilan globalement positif » des pays de l’Est, jusqu’à l’entrée de ministres communistes au gouvernement de Mitterrand en 1981, leur sortie fracassante, etc. La CGT y a perdu les deux tiers de ses adhérents. A tel point que le dernier combat de Krasucki a justement été, en 1991, de tenter lui aussi de prendre de la distance avec certains cadres du PCF qui se considèrent « en mission » dans la CGT.
Pour Jean-Louis Moynot, ancien dirigeant de la CGT, le projet de Thibault (qu’il soutient visiblement à fond, si l’on se réfère au Monde du 14 mars 2003) serait en quelque sorte le parachèvement de celui de G.Séguy en 1978, plus de « vingt ans après ». Ce qu’il y a de vrai ici, c’est la nette volonté de Thibault d’extraire la CGT de la stricte dépendance du PCF, en sautant d’un tandem dont le pilote serait en perdition. C’est en effet pour la CGT une question de vie ou de mort. Avec 32,9 % aux prud’homales de décembre 2002, la CGT (dont le bureau confédéral est paradoxalement composé aux trois quart de membres du PCF, soit plus qu’il y a vingt ans) reste la première confédération, mais elle continue à subir une érosion, surtout dans l’industrie, où la CFDT progresse. Le seul secteur en progrès est le commerce, comme à Paris, après les luttes phares des derniers mois (non sans tensions entre les secteurs militants de terrain et la direction), et l’entrée dans la CGT de syndicalistes en rupture avec la politique pro-libérale de la CFDT.
Mais justement, la question stratégique posée aux congressistes CGT est de savoir si cette rupture symbolique avec le PCF va se faire dans une optique anticapitaliste plus claire et plus mûre (que l’ancienne phraséologie du PCF) ou, au contraire, vers une forme d’accompagnement du système, dont on ne pourrait changer qu’à la marge les choix principaux. Malheureusement, plusieurs événements prouvent que la CGT est plutôt en train d’amplifier la crise de ses repères, sous prétexte du refus de la « globalisation » et des anciennes consignes « qui partent d’en haut ».
Comment expliquer par exemple que le bilan d’activité confédérale depuis le congrès de Strasbourg de janvier 1999 ne contienne pas une ligne de commentaire sur la politique du gouvernement Jospin soutenu par le PCF ? Par l’indépendance de la CGT ? Au congrès de Strasbourg, les 35 heures étaient la question clé. Mais la CGT n’a jamais su (pour certains) ni voulu (pour ses dirigeants) tracer une vraie ligne indépendante sur ce point, par exemple, en disant clairement que la loi Aubry n’était «pas un point d’appui » (débat vif sur ce point au congrès de la fédération des métaux CGT en 2000) pour agir contre le patronat. Maryse Dumas a refusé, à Strasbourg, de soutenir un amendement engageant une bataille contre les reculs du Code du travail en matière de flexibilité, facilités par la loi Aubry.
Sur les licenciements, pendant la vague de luttes coordonnées du printemps 2001 (biscuits Danone, magasin Mark and Spencer, Air liberté), la CGT appelle seule à une journée d’action le 22 mai (passée presque inaperçue), premier jour du débat parlementaire sur la loi dite de « modernisation sociale ». Mais elle refuse, le 9 juin – alors que ce même débat parlementaire, prolongé, en était à une phase décisive -, de prendre part à la manifestation des entreprises en lutte, soutenues par les organisations de chômeurs et des partis politiques (PCF, Verts, LCR, LO, AL). Or, une solide implication confédérale dans cette manifestation réussie l’aurait faite passer au stade de confrontation avec le gouvernement, débouchant sur une radicalisation politique nécessaire à gauche. La CGT ne l’a pas voulu, prétextant encore l’indépendance. Mais par rapport à qui ? Au PCF et à « l’extrême gauche », peut-être, mais au gouvernement Jospin, c’est moins clair !
Quant à l’appui donné à Denis Cohen, secrétaire général de la fédération mines-énergie (par une lettre de J.-C. Le Duigou à la fédération mines-énergie, ce qui signifie forcément le feu vert de Bernard Thibaud) pour accepter l’accord [sur le régime des retraites] négocié avec la direction d’EDF-GDF, peut-on le justifier par l’indépendance ? Si un dirigeant CGT a été dans la dernière période un partisan caricatural de Robert Hue, allant jusqu’à figurer sur sa liste aux européennes de 1999, c’est bien Cohen ! Et la justification du compromis sur le régime des retraites d’EDF-GDF ne peut absolument pas être argumentée par un quelconque problème urgent de solvabilité du régime, mais uniquement par la stratégie de privatisation voulue par les comptables du capitalisme mondialisé [privatisation effective en 2004].
[…]
Nouveau siècle, nouveau syndicalisme ?
Le sectarisme de certains, le suivisme vis-à-vis de certains partis, un syndicalisme prétendant donner des ordres aux salariés ou réguler (CFDT) par-dessus leur tête « l‘intérêt général » plutôt qu’encourager leur initiative, ont abouti au repli des syndicats sur des appareils à la recherche d’une nouvelle légitimité. La CGT n’y échappe pas. A la croisée des chemins, elle reste traversée par les aspirations à un syndicalisme de lutte de classe, d’unité, d’ouverture aux mouvements de contestation du néocapitalisme (Forum social mondial et européen fin 2003), de pratiques nouvelles en phase avec les aspirations démocratiques du salariat d’aujourd’hui. Bref, une confédération unitaire pour un siècle nouveau, dans un contexte radicalement différent de 1902, où la CGT s’est affirmée.
L’histoire tumultueuse de son lien au PCF a besoin d’une révision complète, non pas au profit d’autres allégeances politiques, mais pour inventer, dans le pluralisme, un projet syndical neuf et mobilisateur […].
Dominique Mezzi (Rouge, mars 2003)

 

APRES LE 47e CONGRES CGT

Le « paquebot » largue les amarres

L’image d’un lourd « paquebot » CGT très difficile à faire bouger est régulièrement présente chez des commentateurs qui attendent une adaptation « réaliste » de la CGT. A la veille du référendum EDF-GDF de janvier 2003, où Denis Cohen, secrétaire général de la fédération énergie, approuvé en interne par Jean-Christophe Le Duigou (et donc par B. Thibault), donnait son feu vert à une « réforme » des retraites (désavouée ensuite massivement par les syndiqués et les salariés lors d’un référendum), Michel Noblecourt (dans Le Monde) décrivait cette « épreuve de vérité » pour la CGT. Il répertoriait trois « mutations » préparatoires à un recentrage assumé, comparable à celui de la CFDT de 1978 : la rupture du rapport au politique, et notamment au PCF ; la volonté d’une politique « contractuelle » (signature d’accords) ; et une avancée vers « les réformes », dont celle des retraites.
Le 47ème congrès s’est-il déroulé selon ce schéma ? […] L’orientation voulue par la direction confédérale est approuvée confortablement (75%), mais le pourcentage des contre et des abstentions a quand même doublé depuis le 46ème congrès, où le rapport général totalisait 91% des mandats. Certains votes d’amendements ont enregistré des résultats significatifs. Bernard Thibault lui-même a dû monter au filet à deux reprises pour appeler le congrès et « la majorité des 75% » à la responsabilité, devant un débat houleux qui menaçait d’échapper à la maîtrise de la direction.
Il y a donc bien un débat d’orientation qui s’affirme. Quoi de plus normal par ailleurs dans un congrès syndical ? Sauf que dans la CGT, la confrontation d’orientations différentes est certes possible, tolérée, tant qu’elle est émiettée ou individualisée. Mais lorsqu’elle prend la forme d’un débat structuré, avec des cohérences visibles entre syndicats différents, fédérations différentes, villes différentes, elle met vite en situation de fragilité le système de cohésion interne, habitué à l’unanimisme, au sentiment puissant de former un « corps commun ».
Dans Critique Communiste du printemps 2001, nous décrivions ainsi la bifurcation devant laquelle se trouvait la CGT : « Dès lors, deux voies s’engagent : celle d’une nouvelle CGT brisant le moule d’origine stalinienne, mais sans rompre avec l’identité lutte de classe, en tentant de la refonder dans les mouvements sociaux d’aujourd’hui ; ou celle d’une CGT s’adaptant empiriquement … à l’énorme puissance de séduction du capitalisme moderne. » Nous disions que si les débats depuis 1989-91 avaient mis en évidence des « croisements entre ces deux voies, des interrogations et des déchirements », « rien n’était encore bloqué dans un sens ou dans l’autre ». Après le 47ème congrès, peut-on dire que la page est tournée ? […].
L’éco-système

Pour comprendre le mécanisme historique d’évolution de la CGT, plusieurs entrées sont possibles. Mais celle de la rupture d’équilibre de ce qui fut appelé, par Georges Lavau, « l’éco-système » CGT-PCF, est probablement une des plus pertinentes […].
Dans un dossier de Rouge du 20 mars 2003, nous posions, en forme de boutade, la question suivante pour résumer le congrès CGT : « Comment vivre sans le PCF ? ». Cette façon de voir peut être d’autant plus questionnée que depuis le 46ème congrès, nous assistons à un paradoxe étonnant: alors que la direction CGT fait tout ce qu’elle peut pour ne plus paraître liée au PCF, sa haute direction est de plus en plus monocolore : probablement 75% de membres du PCF au bureau confédéral après le 46ème congrès, et peut-être 80% après le 47ème (contre 50% autrefois). Parallèlement, à la Commission Exécutive confédérale, restreinte numériquement, le pluralisme politique est quasiment nul. Et il semble bien qu’une semblable évolution se vérifie dans pas mal d’organisations nationales CGT. C’est moins vrai pour les organisations plus proches du « terrain », où se vérifie parfois l’inverse : la désertion, ou la disparition du PCF de l’animation syndicale concrète. Certains militants ressentent à nouveau ce qui semblait avoir disparu depuis le début des années 1990 : la chasse aux sorcières, ou l’intimidation idéologique (« Tu n’es pas dans la démarche CGT ») […].
Notre hypothèse est donc que la direction CGT a besoin, pour fonder son avenir en tant que première centrale syndicale (32,9% aux prud’homales, mais érosion maintenue, contre 3,3% pour le PCF aux présidentielles en 2002), de souder son système d’implantation, de direction et d’orientation de manière à ne plus dépendre directement des évolutions du PCF (et surtout de ses non réponses, comme en témoigne le récent congrès du PCF, qui ne débouche sur rien d’autre que la gestion de l’appareil sans offre politique). On peut même risquer l’hypothèse que la manière dont la CGT résoudra (ou non) le problème de l’assise et du renouvellement de ses bases matérielles de développement, associés aux orientations qui donnent une cohérence stratégique à ce projet pour son réseau militant, pourra servir de test et de « modèle » de réflexion pour la crise de la gauche tout entière, et du PCF en même temps.
On voit d’ailleurs les prémisses d’un scénario de ce type, au-delà du PCF, dans l’intérêt porté par le Parti socialiste au concept de « sécurité sociale professionnelle » débattu au congrès CGT (thème qui parcourt par ailleurs pas mal de réseaux militants, et dont il faut reconnaître qu’il reproduit aussi, sous une autre forme, une élaboration issue du secteur économique du PCF à travers la « sécurité-emploi-formation », proposée par Paul Boccara (Une sécurité d’emploi et de formation, P. Boccara, Le temps des cerises, 2002).
Ce n’est pas la première fois que la « courroie de transmission » fonctionne quelque peu à l’envers. C’était déjà le cas au milieu des années 1990, quand la CGT de Louis Viannet paraissait plus innovante, avec ses « modernistes » comme porteurs d’idées (que L.Viannet a repris sans l’avouer), qu’un PCF sortant d’une phase classiquement sectaire. Dans Politique La revue (octobre-décembre 1996, numéro spécial PCF), nous écrivions : « Les deux directions sont maintenant contraintes de négocier indirectement leur positionnement, (…), de tenir compte de leurs besoins réciproques, et d’éviter de se nuire». Or, à plusieurs reprises, dans les croisements d’intérêts entre les deux organisations, se sont produits des conflits publics. Depuis le 46ème congrès de Strasbourg en 1999, nombreux et à chaque fois très médiatisés (y compris volontairement), ont été les signes de prise de distance de la CGT avec la direction du PCF. Le PCF, pour sa survie politique, a parfois pris des initiatives intempestives qui ont beaucoup irrité la direction CGT, laquelle n’avait pas toujours été consultée.
On se souvient par exemple que la CGT a refusé de soutenir la manifestation du 16 octobre 1999 sur l’emploi, initiée par le PCF [alors au gouvernement], soutenue par la LCR et Lutte ouvrière, ainsi que d’autres organisations (chômeurs), en plein débat sur les licenciements et la loi Aubry des 35 heures. L’affaire était certes compliquée et a donné lieu à des remous dans tout le mouvement social sur « les rapports au politique ». Mais la CGT a par la suite été incapable (sauf sur les cadres) de lancer ses propres initiatives nationales sur cette question [des 35 heures], ayant sur la loi Aubry une approche de critique bienveillante, justifiée au congrès de Strasbourg par l’idée qu’il ne faut pas toujours être contre tout.
Le problème était beaucoup plus simple sur la manifestation nationale du 9 juin 2001 contre les licenciements, initiée cette fois par des entreprises (Danone, M&S) et des syndicats, soutenue par des associations et un panel politique pluriel allant du PCF à la LCR, LO, AL en passant par les Verts. Mais la CGT a également refusé, non sans débats internes houleux, certains responsables syndicaux membres du PCF soutenant plutôt cette participation.
La consécration politique de cette orientation a été médiatisée par la sortie de B. Thibault du Conseil National du PCF (lors d’un congrès extraordinaire de celui-ci en 2001, alors que parallèlement Jacqueline Lazarre et Christine Puthod, membres du bureau confédéral, y faisaient leur entrée, mais n’ont pas été reconduites au nouveau bureau issu du 47ème congrès), et sur la rencontre de juillet 2001 entre les deux directions (Bernard Thibault et Robert Hue présents), à l’issue de laquelle les documents échangés ont été reproduits in extenso dans la Nouvelle Vie ouvrière. On y lit notamment ceci : la CGT est « pleinement disposée à débattre en permanence avec tous les partis démocratiques », y compris d’objectifs revendicatifs, mais en excluant « toute attitude de soutien ou de co-élaboration d’un projet politique quel qu’il soit ». On y lit aussi cette idée intéressante de rejet de « toute suprématie naturelle de l’ordre du politique » qui impliquerait la « subordination du syndicalisme ». Mais notre interprétation de ce passage […] rejoint plutôt celle du livre collectif de dirigeants de la CGT en 1995 : Faut-il réinventer le syndicalisme (Gérard Alezard, Lydia Brovelli, Gérard Delahaye, Jean-François Leterrier) où on lisait : « Paradoxalement, le syndicalisme se retrouve trop « politisé » pour ne pas l’avoir été suffisamment, c’est parce qu’il n’a pas bâti lui-même son propre projet syndical qu’il s’est inscrit dans celui des autres » (par ailleurs, bien des propositions de ce livre sont devenues aujourd’hui celles de la CGT).
Ainsi le 9 juin 2001, la CGT pouvait apporter son propre projet syndical contre les licenciements, y compris la sécurité sociale professionnelle, mais elle a préféré, sous prétexte de ne pas se mélanger aux politiques, éviter au gouvernement Jospin une crise sévère. Une certaine façon de défendre l’indépendance peut ainsi conduire à d’autres…dépendances. Comme le dit aussi l’historien Michel Dreyfus (Histoire de la CGT, éditions Complexes, 1995), la thématique de l’indépendance, magnifiée depuis la Charte d’Amiens de 1906, cache mal un certain « refoulement » du politique […]
Une autre interprétation est encore possible du refus (« refoulé ») de la politique. Il faut un projet, mais après le 21 avril 2002, il n’est pas près d’émerger à gauche. Il n’y a pas d’alternative politique. Selon certains militants extrêmement démoralisés du PCF et de la CGT, seul un « populisme » avec variantes de droite et de gauche (« gauchiste ») serait aujourd’hui l’émanation de la crise sociale. Selon certaines hypothèses, le nouveau projet sérieux passera par une sorte de confédération souple autour du PS (avec des « volontaires » du PC, des Verts ?). En attendant, Raffarin et Chirac vont gouverner et le syndicalisme ne pourra que limiter les dégâts [selon cette conception démoralisée]. Comme le disait déjà L. Viannet en décembre 1995, à un jeune manifestant qui voulait faire tomber Juppé : « Mais par qui le remplacer ? » […]

Venons-en à la crise d’implantation sociale.

L’ « éco-système » CGT-PCF reposait sur un substrat social et historique commun : le développement d’une classe ouvrière industrielle et de grandes entreprises nationales (Renault, EDF…). Et l’accession de la classe ouvrière française, grâce à la phase de luttes ou de grands évènements (1936-1946) à un statut de reconnaissance nationale, mais aussi d’intégration dans le tissu politique historique, avec tout ce que cela implique de fierté collective, de sentiment de force, d’avenir possible, etc. CGT et PCF représentaient « la » classe ouvrière.
Le déclin a commencé en 1968, il est long et cruel. Mais le PCF, s’il conserve des réseaux militants précieux et combatifs, n’est pas enraciné dans les potentialités nouvelles du salariat, notamment sa jeunesse. Politiquement, il le subit depuis longtemps, et de plein fouet. La CGT est menacée également, parce que son appareil matériel n’est assis que sur cinq ou six grandes fédérations du secteur public, et quelques grandes branches industrielles affaiblies. La CGT a un besoin impératif de renouveler son rapport à la classe ouvrière du secteur privé ou employé (services, commerce, communication, techniciens, PME), quitte à mettre un bémol à certaines traditions revendicatives du « public » pour paraître mieux entendue de certaines couches ayant subi les reculs des dernières années […] On ne peut […] comprendre autrement les hésitations et tergiversations autour de la revendication du retour aux 37,5 annuités pour tous sur les retraites, qui peut être ressenti comme faisant trop la part belle au secteur public.
La CGT se voit donc contrainte, sous peine d’asphyxie, de renouveler sa base sociale. Ce faisant, elle est fascinée par les résultats indéniables obtenus par la CFDT […], au prix du recentrage vers le syndicalisme du possible (prédéterminé par les choix patronaux essentiels). Elle opte donc pour un pragmatisme revendicatif […].
Il ne faudrait pas, par ailleurs, se tromper de débat. Que la CGT se présente comme le syndicat des «conquêtes sociales » et valorise les avancées concrètes, n’est pas critiquable. Un syndicat, c’est d’abord cela. La CGT a trop vécu sur la base de consignes venues d’en haut, de slogans ronflants et creux. Mais le monde a changé. La jeunesse, les salariés, ne croient plus aux discours seulement généraux. Il faut inventer un langage et une pratique nouvelle, efficace, mesurable, s’appuyant sur une culture démocratique beaucoup plus forte, sur l’intelligence collective. Il faut se coltiner les salariés du secteur privé d’aujourd’hui, qui n’est plus le même que dans les années 1950. Or une partie importante du corps militant CGT n’est pas formée à cela […].
Il en va ainsi de l’objectif d’un « statut du salarié » et de la « sécurité sociale professionnelle », avec lequel la direction CGT tente de redonner une cohérence à son action. Bien des équipes ne comprennent pas et sont désappointées […].
Au total, le 47ème congrès de la CGT a donc été le théâtre de deux crises entrelacées, quoique distinctes : celle du projet politique de la CGT, et celle de son implantation sociale, comme facteur d’affaiblissement de son appareil matériel [au centre du congrès lui aussi]. Le dénouement est à venir […].
Dominique Mezzi (Critique Communiste, mai 2003)

 

 

Syndicalisme : débattons, c’est urgent !

Une nouvelle contribution collective au débat contemporain sur le syndicalisme vient de paraitre. Elle invite au débat, alors allons-y !

21ème siècle et syndicalisme : cinq défis à relever
Unissons-nous !
Ouvrage collectif coordonné par Jean-Claude Branchereau et Patrick Brody, avec la participation de Michel Angot, Gérard Billon, Alain Bonnet, Antoine Cathelineau, Gilles Desseigne, Elisabeth Labaye, Hervé le Fiblec, Thomas Petit, Jean-Marie Roux. Mais aussi : Joel Le Coq, Pierre Héritier, Gérard Aschieri, Christophe Delecourt, Jean Dunois.
Editions Syllepse, Paris, 2014, 10 euros.couv

Commençons par saluer les œillets rouges de la couverture, qui nous rappellent (clin d’œil) les tulipes rouges d’un autre petit livre (Nouveau siècle, nouveau syndicalisme, Syllepse, 2013) dont la publication a servi d’impulsion au blog Syndicollectif, lancé simultanément. L’œillet rouge, rappelons-le, symbolise la fête des travailleurs. Lesquels, aujourd’hui, ne sont pas à la fête. C’est le moins qu’on puisse dire et ce livre en porte la trace inquiète, plus encore que celui de 2013.
Autre différence, c’est un livre écrit par des syndicalistes exclusivement. Il devrait toucher plus large. Ils et elles viennent de la CGT, de la CFDT, de l’UNSA, de la FSU, de la CFTC, ce qui est déjà une réussite. Mais on peut regretter l’absence de Solidaires et de FO.
C’est aussi un livre qui met les pieds dans les plats, qui à maintes reprises ne mâche pas ses mots. Jusqu’à provoquer peut-être des interrogations, voire des réactions un peu vives, sur certains passages, parce qu’il lève des tabous, met le doigt où cela fait mal. Eh bien débattons ! C’est peut-être le meilleur service qu’il faut rendre à ce travail : provoquer l’échange, fraternel et exigeant à la fois, comme un des chapitres l’encourage lorsqu’il traite de la démocratie.
Le livre se divise en deux parties égales : la première est une écriture collective, explicitant les « cinq défis » à relever. La deuxième est une succession de contributions personnelles.

Premier défi : le défi du « revendicatif ». Jean-Marie Pernot, chercheur à l’IRES, l’avait déjà noté : « La façon de produire des revendications est au fondement de la capacité de représentation des syndicats » (Syndicats : lendemains de crise, Jean-Marie Pernot, éditions Gallimard, coll. folio actuel, 2005). Les « lendemains de crise » d’alors étaient ceux de l’échec de 2003 sur les retraites et il était noté déjà l’extraordinaire difficulté du syndicalisme à produire de la revendication collective. Plus de dix ans ont passé. Les auteurs insistent sur les restructurations dans le salariat, le poids du tertiaire, de la féminisation, de la sous-traitance adossée aux grands groupes mondialisés, etc. Dans ce contexte modifié, bien plus dégradé encore qu’en 2005, comment rediscuter de revendications « offensives » ou « défensives », comment passer de la formulation revendicative à l’action, à la proposition, la négociation, le compromis éventuel ? Les auteurs proposent une ligne de partage entre la nécessité du compromis (contre le « tout ou rien »), résultant d’un rapport de force constaté, et l’anticipation permanente du compromis encore appelé « adaptation ». Il définit une orientation : « La bonne négociation, c’est d’abord un rapport de force qui a été construit avant d’être un ‘dossier’ ». Le syndicalisme de dossier « éloigne » du terrain, le syndicalisme revendicatif doit s’y enraciner, même si une part institutionnelle doit être assumée. On aurait pu souhaiter préciser ce débat par des questions plus concrètes, comme par exemple l’absence de revendications salariales publiquement débattues aujourd’hui (hormis le SMIC), alors qu’on peut penser que c’est le b-a ba du syndicalisme. En revanche, le texte s’attarde sur le défi du « travail », c’est-à-dire « ce dont on parle au quotidien entre salarié-es, avec les mots de tous les jours ». Mais justement, produire du revendicatif à partir du travail, c’est un gros enjeu. Une révolution, pour le syndicalisme, et donc un vrai paradoxe (qui peut même produire du scepticisme chez certains).
La question unitaire- Le texte vise loin dans ce domaine, rien de moins que « l’unification du syndicalisme ». Une autre expression parle de la « volonté à terme d’unifier des organisations ». Soulignons : « des » organisations, ce qui semble plus restrictif, mais sans autre précision. Les auteurs n’hésitent pas à décrire les « freins » internes au syndicalisme à concevoir ne serait-ce qu’une démarche unitaire en continu, et même à dénoncer les faux discours préconisant l’unité, certes, mais « sur des bases claires », pour mieux justifier de ne rien tenter, discours souvent entendu dans la CGT et dans FO, mais aussi dans la CFDT pour des raisons opposées. La CFDT, c’est assez nouveau, assume maintenant l’existence d’un « syndicalisme réformiste » (avec l’UNSA), comme son secrétaire général Laurent Berger  l’a dit dans la presse avant son dernier congrès. Le résultat est que Thierry Lepaon, secrétaire général de la CGT, semble aussi reprendre ce constat. Ce n’était pas jusqu’ici l’orientation de la CGT, qui refusait le constat de « deux pôles » dans le syndicalisme (dont un pôle radical). Interviewé par l’Humanité Dimanche en septembre 2014, il explique : « Les salariés sont face à deux conceptions du syndicalisme. L’une fondée sur l’accompagnement social de décisions gouvernementales sous injonction patronale, et l’autre fondée sur la contestation de cette politique ». Dérapage de langage, ou théorisation nouvelle ?
Le problème est certes redoutable. Il n’échappe à personne que depuis la fin du conflit de 2010 sur les retraites et surtout depuis l’arrivée de François Hollande, la division syndicale est à son paroxysme : un pôle CFDT (souvent avec UNSA et/ou CFTC) qui approuve les dérives anti-sociales du gouvernement, et un pôle qui les conteste, mais incapable de s’unifier lui-même sur cette contestation. CGT, FO, FSU, Solidaires étaient d’accord pour refuser la réforme des retraites de 2013, refuser l’accord ANI de janvier 2013, refuser de siéger à la fausse conférence sociale de juillet 2014, refuser l’austérité des budgets 2015 (loi de finance et sécurité sociale), mais n’ont quasiment jamais agi en commun pour le dire. CGT et FO, chacune pour des raisons différentes, préfèrent plutôt agir seules (ce qui se traduit par des échecs répétés et dramatiques, notamment côté CGT). Comment résoudre ce problème ?
Les auteurs contestent eux aussi « le classement artificiel en deux camps ». Mais comment avancer vers des rapprochements même « modestes » au départ, comme cela est proposé ? Les auteurs citent la proposition faite par Joel Le Coq, ancien dirigeant de la Fédération transport CFDT, d’un « Conseil national permanent du syndicalisme », créant une « dynamique se déclinant sur les territoires et les branches ». Il serait cependant nécessaire de préciser davantage comment avancer dans cette voie, par exemple en prenant des exemples précis, localement ou professionnellement, où des pas en avant de ce type seraient expérimentés. Les auteurs demandent de mettre en sourdine les vieilles « querelles historiques », sans doute celles issues de la guerre froide. Certes ! Cette remarque est sans doute valable pour les relations FO et CGT. Mais est-ce aujourd’hui le problème principal qui bloque les cassures intersyndicales confédérales ? Peu probable. Il y a bien, au fond, un problème de choix stratégique actuel. Ce qui ne signifie pas du tout que ces choix stratégiques différents doivent être brandis, par exemple devant les syndicats de base de la CFDT mis en accusation, alors que ceux-ci manifestent assez souvent une pratique décalée, pour le moins, par rapport à celle de la direction confédérale (exemples : les syndicats CFDT de Sanofi, Mory Ducros, La Redoute).
Il y a donc nécessité d’une politique d’ouverture permanente et intelligente pour avancer vers un débat intersyndical public au sein d’un Conseil national du syndicalisme. Mais celle-ci serait d’autant plus efficace s’il existait un rapport de force pour la défendre, et donc un début de rapprochement plus structuré entre des organisations qui, régulièrement, manifestent des positions convergentes (exemple : CGT, FSU, Solidaires). Mais personne ne le propose (qui sait encore que CGT et FSU ont entamé un processus de rapprochement ?) et les auteurs du livre n’en parlent pas clairement. A moins que cela soit la signification de l’expression : « …unifier des organisations » ? Les auteurs exhortent les syndicalistes à ne pas se satisfaire de la situation démoralisante et démobilisatrice qui prévaut aujourd’hui. Ils avancent aussi des propositions sur la nécessité de soutenir le mouvement associatif, de créer des collectifs partiels ou ponctuels (exemple : le Comité de liaison intersyndical du commerce de Paris, ou CLIC-P), de comprendre que le syndicalisme n’est pas la totalité du mouvement social, et même de prendre parfois l’initiative de « comités de grève », si la situation s’y prête.
Troisième défi : la démocratie. « La démocratie– écrivent les auteurs- ce n’est pas seulement le choix entre plusieurs offres, c’est aussi un pouvoir d’agir ensemble ». Le livre explore bien comment la profession de foi démocratique de tout le syndicalisme peut être en réalité peu perçue par un salariat, et notamment des jeunes, qui le ressentent trop comme une machine institutionnelle extérieure à leur vie et leurs urgences. Le livre plaide donc pour une démocratie réellement « participative », contre les pratiques unanimistes. La démocratie est une « culture », il faut que les « citoyens syndicaux » se sentent vraiment à l’aise, pour éviter le syndicat passoire, où l’on vient le temps d’un problème à résoudre, et que l’on quitte parce qu’on ne parvient pas à s’y sentir bien, écouté, reconnu. Le livre met courageusement le doigt sur ceux qu’on appelle les « indéboulonnables », qui occupent des fonctions dirigeantes parfois depuis très longtemps, et qui ne donnent pas envie. Les auteurs n’hésitent pas non plus à remettre au goût du jour les deux espaces du débat et de la décision : dans le syndicat et avec tous les salarié-es, « qui se prononcent en dernier lieu », les deux espaces étant dans un rapport dialectique. S’il y a plusieurs positions, il s’agit de chercher des « synthèses », ou encore de fabriquer « l’idée du commun ou de la décision co-élaborée ».
Mais deux aspects mériteraient de plus amples précisions. Il conviendrait d’analyser plus en finesse pourquoi dans certaines traditions syndicales, le débat pluraliste est difficile à cause d’un refus spontané des salarié-es d’assumer des choix entre plusieurs positions. Choisir est parfois angoissant. Pluralisme et besoin d’unité, de faire front commun, ne se marient pas toujours facilement, lorsqu’on est victime de domination et qu’il s’agit d’y résister. C’est peut-être une attitude aujourd’hui en voie de dépassement (voire même de transgression dans un foisonnement contemporain des idées), car elle peut résulter d’un manque d’assurance dû à une insuffisance scolaire, autrefois plus évidente. Deuxième question, inverse de la précédente. La démocratie est certes un art de l’animation collective, et la recherche de synthèse, pour que chacun-e puisse trouver sa place. Mais avoir le droit de tout dire individuellement n’épuise pas la question démocratique. Celle-ci implique aussi la reconnaissance du fédéralisme, c’est-à-dire des collectifs militants, qu’ils prennent la forme de syndicats, d’unions de syndicats, d’unions territoriales, de fédérations, qui doivent avoir de grandes libertés de positions et d’action. Il y a des congrès syndicaux qui sont théoriquement des congrès de syndicats de base, mais qui n’organisent pas clairement la circulation libre de positions d’instances collectives. Les congrès confédéraux ne font pas circuler explicitement la (ou les) position débattue dans les structures fédérales ou interpro locales. Pourtant, cela permettrait de structurer les débats, les éclairer, d’aider les délégué-es à se repérer, surtout lorsqu’ils-elles en sont à leur premier congrès. Cette pratique a été autrefois davantage celle de la CFDT, plus que la CGT, même si les temps ont changé.
Quatrième défi, le rapport au « politique » et l’indépendance– Ce chapitre comporte un aspect historique qui pose problème. Et une partie d’actualité intéressante. La partie historique revient bien sûr sur le syndicalisme fondateur de la Charte d’Amiens de 1906. Certaines affirmations nous paraissent un peu rapides, voire inexactes. Le texte dit que « les syndicalistes [ceux de 1906] n’imaginaient pas une seconde que la puissante transformation sociale à laquelle ils aspiraient puisse se réaliser par le biais d’une action politique telle que toute récente SFIO, créée l’année précédente, pouvait l’envisager ». Ils étaient dans le syndicalisme « d’action directe », qui seul comptait. C’est aller un peu vite en besogne. Certes, le syndicalisme dit « révolutionnaire » était majoritaire à Amiens, il animait la CGT. Mais les rapports au politique sont plus complexes dès la fin du 19ème siècle (voire avant dans la Première internationale qui associait syndicalisme et politique, mais aussi dans le syndicalisme des mineurs ou des cheminots, qui agissait pour des « lois »), et parmi les offres syndicales, il y a celle défendue par les guesdistes (dans le textile), en phase avec la conception dominante dans la Deuxième internationale : le parti dirige ! Cette conception dominante, notamment en Allemagne, a bien entendu été continuée et exacerbée dans le bolchévisme et la fameuse théorie de « la courroie de transmission » (pour une approche plus complète : Syndicalisme et politique, René Mouriaux, Editions ouvrières, 1985). Mais il serait erroné de sous-entendre que seule la culture communiste en est responsable, comme le texte le fait. C’était au tournant du siècle la culture dominante, sauf en effet en France (pas seulement), mais elle y était bien présente et le débat d’Amiens en témoigne. Jaurès tentera une synthèse, sans avoir le moyen ou le temps d’aller au bout (voir notre propre travail sur ce plan dans Nouveau siècle, nouveau syndicalisme).
Le texte a pourtant totalement raison de décrire ensuite, comme un résultat du mythe d’Amiens mal digéré et en définitive peu appliqué (puisque les crises et scissions syndicales, au moins jusqu’en 1948, sont des produits directs de divergences politiques internationales), une « mauvaise conscience vis-à-vis du politique ». Au début des années 1990, dans la CGT, ceux qui ont été surnommés de l’affreux nom de « modernistes », ont très justement expliqué dans un livre collectif qui fit du bruit avant le congrès de 1995, que c’est parce que le syndicalisme n’avait pas assez fait de politique par ses propres moyens, qu’il avait fini par tomber sous la coupe des partis et qu’il avait perdu son indépendance (Faut-il réinventer le syndicalisme, Lydia Brovelli, Gérard Alezard, Gérard Delahaye, Jean-Michel Letterrier, éditions de l’Archipel, 1995). C’est la même idée qu’explique ce chapitre du livre en disant que le syndicalisme qui refuse d’entrer dans le dialogue avec les partis politiques leur « déleste » en fin de compte « la responsabilité de la transformation sociale ». Le texte préconise en conclusion un « rapport d’égal à égal » avec les forces politiques de transformation, estimant à juste titre qu’il n’est pas « moins légitime » que les partis pour produire des analyses, des propositions, etc. Et qu’il ne s’agit pas plus, dès lors, que le syndicalisme interpelle le politique pour le sommer de reprendre ses propositions, ni de se concevoir comme de simples « boites à idées » dans lesquelles les partis puiseraient à leur guise (une « récupération », disons le mot) lorsqu’ils sont à court de projet. Les partis doivent s’imprégner de la méthode de réflexion syndicale dans sa « globalité », du rythme qu’elle impose, de sa rigueur pratique. Inversement, le syndicalisme affiche ses projets politiques au sens noble, non pour qu’ils soient repris, mais confrontés à l’agenda politique, aux questions juridiques, etc. Exemple type d’un dialogue qui devrait avoir lieu mais tourne court dans la confusion : la sécurité sociale professionnelle, dont la portée est immense, pour qui veut la voir.
L’Europe et l’international. Le texte énumère des propositions qui pourraient faire avancer plus nettement l’élaboration d’une pratique conséquente en la matière, à travers la coordination des Comités de groupe des entreprises, l’apport possible des conseils syndicaux interrégionaux (les régions frontières entre états comme par exemple la région jouxtant le Luxembourg, la France, la Belgique) dans la mise en avant de « propositions partagées », le dépassement du syndicalisme de lobbying qu’a pu être la Confédération européenne des syndicats (CES) par une vraie « mise en réseau » des syndicats qui la composent, afin d’être en capacité d’élaborer des revendications fédératives : l’approche d’un SMIC européen par exemple. Mais plus ce travail de mise en commun progresserait, plus il toucherait à un point « sensible » : des « transferts de souveraineté » entre le syndicalisme national et la dimension européenne. Un autre point difficile est l’articulation entre l’apport des fédérations internationales, d’emblée centrées sur la mondialisation des grands groupes, et la régionalisation du syndicalisme interprofessionnel (mais aussi par branche) dans un espace institutionnel assez bien balisé tel que l’Europe. Relire à ce sujet l’article de Corinne Gobin et Kevin Crochemore (dans Nouveau siècle, nouveau syndicalisme), mais aussi Le syndicalisme au défi du 21ème siècle (Coordination René Mouriaux, Jean Magniadas, Syllepse, 2008), ainsi que la chapitre international de Jean-Marie Pernot (Syndicats : lendemains de crise, déjà cité).
La deuxième partie du livre contient des contributions individuelles et des textes déjà parus pour partie en tribunes (dans l’Humanité ou dans Libération), comme par exemple l’appel à un « choc de syndicalisation » et à un « syndicalisme de masse puissant et démocratique » (Patrick Brody, Gérard Billon). On lit une critique syndicale de la rengaine de la compétitivité (Thomas Petit), une alarme sur le Front national (« parti du salariat » ?) et une bonne analyse de son discours social (par Hervé le Fiblec). Joel Le Coq propose de quitter les habitudes de « verticalité » du syndicalisme pour mieux profiter des liaisons « horizontales et fluides » apportées par les réseaux sociaux, ce qui peut bousculer des routines vieillotes. Pierre Héritier, ancien secrétaire national de la CFDT, propose un texte plein de questions mais qui mériterait à lui seul toute une discussion, par exemple sur la « démocratie sociale et économique », sur la notion de classe ouvrière qui n’a pas « disparue puisqu’on licencie encore des ouvriers » ! Il revient aussi sur le conflit de 2010, sur la démocratie, sur l’unité, etc. Gérard Aschieri, ancien secrétaire général de la FSU, s’alarme de la cote de confiance en berne du syndicalisme, et préconise entre autre de « travailler la question du travail ». Christophe Delecourt (UGFF CGT) et Jean Dunois (retraité CGT) reviennent encore sur les rapports syndicalisme et politique, notamment en remémorant des périodes d’actions communes fortement restées en mémoire (Rassemblement populaire juste avant 1936, Conseil national de la Résistance en 1944).

Dominique Mezzi

 

Fichier joint : 21ème siècle, cinq défis