Onze salariés d’Air France convoqués par la police : violence ou criminalisation?

 Nous reproduisons ici les quatre tribunes et controverses publiées dans l’Humanité du 20 octobre, à propos des salariés d’Air France et de la violence sociale. Parmi ces contributions, celle du syndicaliste Patrick Brody (CGT). En exergue, le point de vue de Jean Jaurès. 
Jean Jaurès, chambre 
des députés, 19 juin 1906 : « Le patronat n’a pas besoin, lui, 
pour exercer une action violente, 
de gestes désordonnés et de paroles tumultueuses ! Quelques hommes 
se rassemblent, à huis clos, dans l’intimité d’un conseil d’administration, et à quelques-uns, sans violence, 
sans éclats de voix, comme des diplomates causant autour du tapis vert, ils décident que le salaire raisonnable sera refusé aux ouvriers (…). Ainsi, tandis que l’acte de violence de l’ouvrier apparaît toujours, est toujours 
défini, toujours aisément frappé, 
la responsabilité profonde et meurtrière des grands patrons, des grands capitalistes, elle se dérobe, elle s’évanouit dans une sorte d’obscurité. »
Et un tract de l’UGICT-CGT Air France : Tract N31-2015

 

Air France, les salariés sont-ils en légitime défense pour leur emploi ?

Mardi, 20 Octobre, 2015
L’Humanité
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Flagrant délit de violence de classe par André Chassaigne Président du groupe Gauche démocratique et républicaine à l’Assemblée nationale

L’instrumentalisation médiatique du conflit entre les salariés d’Air France et leur direction aura encore une fois confirmé la violence du traitement de la question sociale dans notre pays. Dès que les salariés se dressent pour défendre leurs emplois et dénoncer les mauvais choix économiques du patronat et de l’État, ils se retrouvent stigmatisés en fauteurs de troubles, en êtres dénués de capacité de maîtrise et de compréhension des mécanismes de l’économie. Si j’ai tenu à citer Jean Jaurès, en introduction de mon interpellation du gouvernement le 13 octobre dernier, à la suite de l’arrestation de six salariés d’Air France, c’est d’abord pour défaire ce discours dominant qui tente d’évacuer la réalité de la lutte des classes acharnée que mènent le patronat et la finance.

Dix années de droite au pouvoir et trois années de social-libéralisme ont profondément imprégné la société d’une culture néolibérale décomplexée. Au point que l’exaspération et la colère de milliers de salariés aux vies brisées devraient être perçues comme des manifestations mêlant inconscience et immoralité, quand le choix de détruire des emplois devrait être légitimé comme un acte de vertu économique et politique. Cette dévalorisation des droits des travailleurs à se défendre face à l’oppression patronale est constitutive d’une immense régression démocratique. Le droit au travail est proclamé à l’article 23 de la Déclaration des Nations unies de 1948 : « Toute personne a droit au travail, au libre choix de son travail, à des conditions équitables et satisfaisantes de travail et à la protection contre le chômage. » De même, la Constitution française n’affirme-t-elle pas, à travers le préambule de la Constitution de 1946, que « chacun a le devoir de travailler et le droit d’obtenir un emploi » ?

Cette « affaire de la chemise arrachée » n’est pas seulement un bon coup médiatique. Il s’agit d’une stratégie politique de fond pour étouffer toute dynamique du mouvement social. Cet engagement de la social-démocratie aux côtés du Medef et de la finance internationale s’est concrétisé dès 2012 : souvenons-nous avec quelle détermination le pouvoir en place a repoussé la proposition de loi des députés du Front de gauche en faveur de l’amnistie des syndicalistes. Cet acte politique, à côté de l’adoption du pacte budgétaire européen, a constitué un marqueur déterminant de ce qu’allait être le quinquennat de François Hollande.

Dans un tel contexte, n’est-il pas aujourd’hui d’utilité publique de dresser l’inventaire de toutes les violences subies par les dominés, et plus particulièrement par une classe ouvrière que le pouvoir entend ranger en simple variable d’ajustement de l’économie libérale ? Réaffirmons donc avec force notre rejet de toutes les violences patronales et économiques à l’égard de ceux qui produisent toutes les richesses. Dénonçons sans ménagement la violence du capital, cette « violence des riches », qui commence par celle des milliardaires exilant les fruits du travail de millions de femmes et d’hommes sans jamais être considérés comme des « voyous ». Déconstruisons sans relâche cette terrible « violence de la pensée », distillée au quotidien par le discours médiatique et la classe dominante, selon laquelle les dominés ont tort de défendre leurs propres intérêts. Décolonisons les esprits de cette violence permanente des fondamentalistes du marché déconnectés des réalités sociales et de la qualité de vie des populations, et pour lesquels l’humain n’est qu’une machine à générer des profits. Car la bataille est intensément culturelle.

 

315118 Image 1Sans chemise,  nous irons danser  par Patrick Brody Syndicaliste, CGT commerce

Lorsqu’on est de gauche, Manuel Valls a définitivement dépassé les limites de l’acceptable. On savait qu’il préférait Clemenceau à Jaurès, il le montre. Voilà un premier ministre de gauche qui se précipite au secours de la direction d’Air France afin de condamner les « voyous » que seraient les salariés qui luttent pour sauver leurs emplois. Ce jour-là, pas un mot pour les travailleurs dans l’inquiétude, dans la détresse. Il ne fut pas le seul !

À sa suite, les belles âmes, les beaux esprits, messieurs Fillon, Macron (encore lui), Pujadas, les 7 milliardaires qui détiennent les médias ont dénoncé en chœur les voyous, les délinquants que seraient les grévistes, pour certains d’entre eux quelque peu échauffés à la suite du plan qui deviendra bientôt social (oui, oui, ça s’appelle comme ça !), prévu par Air France. Subitement, ce ne sont plus les immigrés, les réfugiés et autres Roms qui doivent faire peur, mais nous tous, susceptibles un jour ou l’autre d’être confrontés à une telle épreuve, comme les 6 millions de sans-emploi de ce pays. Que les sans-dents se mettent en colère et s’en prennent à ceux qui sont chargés de leur annoncer la nouvelle (les autres, les vrais responsables restent bien planqués) et soudain, par un réflexe de classe immédiat, la droite, Le Pen, le premier ministre, le patronat, les médias (la palme d’or à France 2) crient au trou, les voyous, du balai, à Pôle emploi ! L’ordre libéral règne à Paris. Petites questions : et Cahuzac ? et l’autre du PS qui a une phobie administrative et se dispense de payer ses impôts ? et Guéant, et Sarkozy, et Balkany, et tous les autres, les fraudeurs fiscaux (70 milliards par an, excusez du peu). Sans oublier les retraites chapeaux, les bonus et autres les goldens hellos.

Ben là, c’est normal. Pas voyous. Normal. C’est le système, la libre concurrence et bla-bla-bla… Non, décidément, on ne va pas pleurer sur une chemise déchirée. Nous devons au contraire remercier les salariés d’Air France de lutter pour défendre leurs emplois et leur compagnie. Manuel Valls n’est pas plus socialiste que je suis évêque, il défend l’ordre injuste existant. Il ne fait que déshonorer sa famille de pensée. Monsieur Valls, la violence, c’est celle que nous subissons et que bien trop souvent nous retournons contre nous, à coups d’antidépresseurs ou, pire encore, quand ce sont les suicides à France Télécom, par exemple. Aujourd’hui, les Conti, traités de la même manière à l’époque, sont très nombreux à être encore au chômage, des familles entières sont détruites !

Vos rodomontades – à la Clemenceau, qui n’hésita pas en son temps à tirer sur les ouvriers – n’y changeront rien. Le désespoir est générateur de colère et de violence. François Hollande avait désigné un ennemi, la finance. Il la laisse bien tranquille ! La peur doit changer de camp. Contre les licenciements à Air France comme ailleurs, allons-y avec nos chants, nos colères, nos revendications. Ce soir, nous irons danser sans chemise…

315118 Image 2La violence n’est pas là  où on la cherche par Christian 
de Montlibert Sociologue, professeur émérite de l’université 
de Strasbourg

La logique du pouvoir implique que la violence des institutions, des décisions politiques, des stratégies économiques, en se répercutant de proche en proche, est susceptible d’entraîner une augmentation de la violence des comportements individuels. Les décisions des classes dirigeantes, en portant atteinte aux conditions d’existence des salariés (mises au chômage massives, accroissement des contraintes de travail, morcellement des rythmes temporels, précarisation…), se répercutent dans l’ensemble de l’espace social et contribuent donc à élever le niveau de tension. Lorsqu’un économisme dominant impose le profit comme finalité de l’existence et comme moyen de réussite la lutte de chacun contre tous, comment la marchandisation la plus rude des relations sociales ne serait-elle pas à l’œuvre ? Le déchaînement des intérêts économique entraîne toujours une détérioration de la morale politique : plus l’économie concurrentielle est libérée de tout contrôle, plus les rééquilibrages étatiques recherchés par les politiques sociales régressent, plus les régulations des relations sociales s’effacent et plus il faut mettre en place des mesures répressives qui, à leur tour, contribuent au cycle infernal. Un siècle de travaux sociologiques permet d’affirmer, sans risque d’erreur, que la violence d’une société dépend de la combinaison de quatre facteurs : de fortes inégalités entre les revenus, l’absence de travail, donc des liens organiques d’interdépendance, une absence ou un délitement du droit du travail et des formes institutionnalisées de représentation des collectifs, l’assignation d’un grand nombre d’individus dans des positions stigmatisées.

Dans ce système, le chômage occupe une place centrale et détériore les conditions d’existence. On a montré, dès 1932, que les conceptions temporelles et spatiales des chômeurs sont profondément transformées : au fur et à mesure que le chômage dure, leurs repères sociaux sont affectés. À cette privation de raison d’être, peuvent s’ajouter des processus de stigmatisation qui augmentent la probabilité d’apparition d’un désarroi psychologique intense. Si quelques-uns, peu nombreux, s’adaptent et même peuvent tirer parti de la situation, la grande majorité des autres se résignent, deviennent fatalistes (« ça a toujours été comme ça »), dérivent vers l’apathie ou se désorganisent, effondrés, au point de faire difficilement face aux problèmes quotidiens. le chômage discrédite, isole, démoralise et démobilise.

Des recherches très récentes ont montré que ce basculement peut avoir des effets sur tous les membres de la famille. Ainsi, la vulnérabilité du conjoint augmente considérablement au fur et à mesure que le chômage de l’autre dure. De même, la probabilité des « grands enfants » (de 18 à 29 ans) de connaître la précarité varie avec son intensification : un indice de vulnérabilité passe de 0,58, lorsque les deux parents ont un emploi, à 0,96 lorsqu’un seul est au chômage et à 11 lorsque les deux parents sont sans emploi. Quant aux difficultés scolaires des petits-enfants, elles s’accroissent amplement.

Il faut ajouter que les chômeurs sont plus nombreux qu’une population du même âge et de même qualification à éprouver des insomnies (19 contre 5), à se sentir sous tension (23 contre 11), à être déprimés (34 contre 9), à perdre confiance en eux (20 contre 4). Tout cela n’est pas sans effet sur la consommation de tranquillisants (le chômage devient paradoxalement un facteur d’enrichissement d’industries pharmaceutiques). Comme l’a démontré l’étude menée par une équipe de médecins, cette tension psychologique use : les 86 femmes suivies plusieurs années qui passent du chômage au travail précaire pour retourner au chômage, présentent, comparé à d’autres femmes ayant un emploi stable, toutes conditions égales par ailleurs, une augmentation significative des maladies (diabète, cancer, problèmes cardiaques, affections ostéo-articulaires). Si la pauvreté vient s’ajouter au chômage, les difficultés de paiement des soins et l’accélération du désarroi psychologique ne font qu’amplifier ces réactions. Ces souffrances physiques et psychologiques peuvent, lorsque les difficultés financières s’accumulent, s’accompagner de tensions dans le couple qui augmentent la probabilité de séparation. Ainsi, la probabilité de divorcer s’accroît l’année qui suit un licenciement. Une désaffiliation progressive s’installe au fur et à mesure que le chômage dure – la fréquentation d’associations ou d’institutions culturelles ou sportives (des stades aux bibliothèques) a tendance à se réduire comme se restreignent les liens avec les ami-e-s ayant un emploi et les services rendus entre voisins. De telles situations de désocialisation ont des effets sur la durée d’existence : l’élimination des plus fragiles est une réalité du chômage. La remarquable analyse réalisée par Annie Mesrine montre de manière indiscutable qu’une « surmortalité » affecte les chômeurs : à situation comparable, un chômeur voit sa probabilité de décès multipliée par trois, et plus lorsqu’il s’agit d’un chômage de longue durée.

Puisque le chômage détruit, toute décision de licenciement et toute politique économique et sociale qui l’autorise ou s’y résigne est dommageable. Il existe dans le Code pénal des articles qui traitent de la mise en danger de la vie d’autrui. Pour quelles raisons la mise au chômage n’entraînerait-elle pas des poursuites pénales ? Les ouvriers de Longwy, en grève en 1979, le disaient très clairement en refusant qu’on les traite de casseurs et en rappelant que les « vrais casseurs » étaient ceux qui fermaient les usines. La situation est la même aujourd’hui : une chemise déchirée n’est rien à côté de la situation probable de ceux qui, devenus chômeurs, perdront tout : leur chemise… et peut-être leur vie.

 

315120 Image 0Légitime est la colère! par Christine Poupin Porte-parole du NPA

Tout a été dit, ou presque, sur « la chemise » du DRH d’Air France… Ras-le-bol ! Ras-le-bol de l’indignation sélective, de ceux qui accordent plus de valeur à un bout de tissu (même très cher) qu’à la vie de milliers de salariés ! Ras-le-bol de l’hypocrisie de ceux qui « n’approuvent pas mais… », de ceux qui « comprennent mais… », qui « ne cautionnent pas mais… » Oui, nous sommes inconditionnellement du côté des salarié-e-s d’Air France. Oui, nous sommes soulagés que, pour une fois, une petite fois, la peur change un peu de camp. Et si cette chemise permet de parler de la réalité de celles et ceux qui font sacrifice sur sacrifice, toujours pour « sauver les emplois », elle n’aura pas été inutile.

Cette réalité, c’est un premier plan Transform en 2011, qui a entériné des milliers de départs volontaires, et donc une augmentation de la charge pour ceux qui restent, avec le blocage des salaires pour quatre ans, une dizaine de jours travaillés en plus par an… La réalité, c’est le chantage à la faillite d’un côté et les dix plus hauts salaires qui ont augmenté de 19 % entre 2012 et 2014… La réalité, c’est le cinquième groupe mondial qui a augmenté ses profits, diminué sa dette de 2 milliards, réalisé plus de 2 milliards de nouveaux investissements. La réalité, c’est un PDG, Alexandre de Juniac, qui étale sa haine de classe sans que personne ne s’en offusque.

Alors quand tombe le nouveau plan, baptisé « Perform », la direction sait que, pour faire passer la pilule, elle va devoir sortir le grand jeu. Tous les moyens sont bons : rumeurs catastrophistes, stigmatisation des pilotes, chantage… jouant sur les nerfs des salarié-e-s pour imposer encore de nouvelles amputations dans les droits, de nouvelles dégradations des conditions de travail et de nouvelles destructions des emplois. Mais son plan a foiré, au lieu de se battre entre eux, entre catégories, navigants contre personnels au sol, les salarié-e-s se sont retourné-e-s contre les vrais responsables et coupables.

Oui, la lutte des salarié-e-s d’Air France est un symbole, parce que des millions de travailleurs reconnaissent dans la morgue de De Juniac l’arrogance de leurs propres patrons, ils et elles voient dans l’avidité des actionnaires du groupe Air France-KLM, celle de leurs propres 
actionnaires, ils ressentent les 2 900 suppressions d’emplois comme celles qui les menacent, et, surtout, ils et elles vivent dans la colère qui a éclaté le 5 octobre, leur propre colère !

Quand le gouvernement décide de faire intervenir la police aux frontières pour procéder à 6 heures à l’interpellation de cinq agents du secteur cargo, quand il médiatise délibérément et spectaculairement ces arrestations en mode « coup de filet » contre des criminels, comment mieux illustrer ce que guerre de classe veut dire ? Le gouvernement et la direction d’Air France poursuivent la criminalisation à coups de convocations et de mises à pied pour laver l’injure insupportable qu’a représentée pour eux cette manifestation, qui n’est pourtant que de la légitime défense face à la violence patronale.

Construisons autour des réprimés un mur de solidarité en commençant par être massivement présents le 22 octobre, pour la manifestation devant l’Assemblée nationale à l’appel de l’intersyndicale d’Air France. C’est le meilleur usage à faire de cette fierté retrouvée grâce à eux !

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Syndicalisme et urgence écologique

  Encore une initiative à suivre, sur syndicalisme et écologie,  à la Bourse du travail de Malakoff (Hauts de Seine).

 

Bourse du travail de Malakoff

                                          24 rue Victor Hugo – 92240 MALAKOFF

                                                                  ( 01.55.48.06.31)

 

A quelques jours de l’ouverture de la COP 21 à Paris, la Bourse du travail de Malakoff vous invite à une :

 

SOIREE DEBAT

« QUELLES SOLUTIONS FACE A L’URGENCE ECOLOGIQUE ? »

 

Le mardi 10 novembre

A partir de 18h30 à la

Bourse du Travail de Malakoff

24 rue Victor Hugo 92240 MALAKOFF

01.55.48.06.31

boursedutravailmalakoff@gmail.com

 

 

En présence des co-auteurs du livre « L’écologie, combien de divisions ? » :

 

Ø  Fabrice FLIPO : maitre de conférences en philosophie et chercheur au laboratoire de changement social et politique,

Ø  Christian PILICHOWSKI : syndicaliste, membre du conseil d’administration d’Espace Marx.

 

Ø  Gérard Le Puill  Journaliste honoraire à l’Humanité et essayiste, spécialiste des mondes agricoles, auteur de « Planète alimentaire : l’agriculture française face au chaos mondial », « Bientôt nous aurons faim », et récemment « Produire mieux pour manger tous ».

Ø  Avec la participation de dirigeants syndicaux de la CGT, de la CFDT et de FO.

 

 

L’écologie d’aujourd’hui est plurielle. Mais quels sont les véritables clivages qui se cachent derrière la valse des étiquettes, entre décroissance, éco socialisme, bien vivre, croissance verte ou développement humain durable ?

 

Face à ces différentes approches, les enjeux liés à l’urgence écologique sont toutefois les mêmes : réchauffement climatique, épuisement des énergies fossiles, risque nucléaire, stérilisation des sols, pollutions et impacts sur la santé, réduction de la biodiversité, accroissement des inégalités.

Les divergences d’analyse entre les grands acteurs de l’écologie politique sont-elles un obstacle à la sortie de crise ? Des facteurs de division stérile ou au contraire des vecteurs de démocratie féconds ? En quoi dessinent-elles les contours de différents modèles de « transition écologique » ?

 

Les auteurs de ces ouvrage confrontent les points de vue existants et reviennent sur les grandes questions qui traversent l’écologie politique aujourd’hui : le rapport au marché et au secteur privé, les questions d’emploi et d’activité, l’approche par la consommation ou la production, la place de la science, l’articulation entre Europe, État et décentralisation et proposent des alternatives à la fuite en avant que nous imposent les politiques libérales.

 

Le livre (éditions du Croquant)

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L’écologie d’aujourd’hui est plurielle. Mais quels sont les véritables clivages qui se cachent derrière la valse des étiquettes, entre décroissance, écosocialisme, buen vivir, croissance verte ou développement humain durable ?
Face à ces différentes approches, les enjeux liés à l’urgence écologique sont toutefois les mêmes : réchauffement climatique, épuisement des énergies fossiles, risque nucléaire, stérilisation des sols, pollutions et impacts sur la santé, réduction de la biodiversité, accroissement des inégalités.
Les divergences d’analyse entre les grands acteurs de l’écologie politique sont-elles un obstacle à la sortie de crise ? Des facteurs de division stérile ou au contraire des vecteurs de démocratie féconds ? En quoi dessinent-elles les contours de différents modèles de « transition écologique » ?
Les auteurs de cet ouvrage confrontent les points de vue existants et reviennent sur les grandes questions qui traversent l’écologie politique aujourd’hui : le rapport au marché et au secteur privé, les questions d’emploi et d’activité, l’approche par la consommation ou la production, la place de la science, et enfin l’articulation entre Europe, État et décentralisation.
Fabrice Flipo est maître de conférences en philosophie et chercheur au Laboratoire de Changement Social et Politique, Christian Pilichowski est syndicaliste, membre du Conseil d’administration d’Espaces Marx.
Ce livre a été écrit avec la contribution de Corinne Morel-Darleux, coordinatrice des assises pour l’écosocialisme et conseillère régionale Rhône-Alpes (Parti de gauche).

 

 

 

 

Un livre (« Encaissez! ») fait la sociologie du syndicalisme Force ouvrière.

A l’occasion du livre commenté ci-dessous, nous ouvrons une page encore non traitée dans ce blog : la connaissance du syndicalisme Force ouvrière. Mais aussi plus généralement du syndicalisme d’échange politique ou de contrepoids, dans les systèmes syndicaux où la finalité d’action n’est pas la mise en cause du pouvoir d’exploitation capitaliste.

Encaissez ! Enquête en immersion dans la grande distribution, Marlène Benquet, éditions La Découverte, Paris, 2013, 20 euros.

 

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Ce livre de la sociologue Marlène Benquet (chargé de recherche au CNRS, membre de l’Institut de recherche interdisciplinaire en sciences sociales-IRISSO) est une somme de travail passionnante sur ce qui se passe dans un très grand magasin, une multinationale de la distribution, ici nommée Batax, mais dont tout porte à croire qu’il s’agit de Carrefour (même si l’auteur ne peut le dire, pour des raisons de règles professionnelles). Carrefour, c’est près de 500 000 salariés dans le monde et 100 000 en France : un mastodonte.
La sociologue a pu enquêter, d’abord dans le salariat de terrain (elle a été embauchée comme caissière plusieurs mois, et en CDI), mais aussi au cœur même du siège central de l’entreprise, dans le département des ressources humaines, ainsi que dans la hiérarchie intermédiaire des directeurs d’hypermarchés et leur entourage.

L’objet du livre est de percer à jour « pourquoi le travail se fait », tous les jours, toutes les heures, à tous les échelons, de la caissière aux très hauts cadres, pourquoi tout est organisé pour qu’il n’y ait pas de révolte, pas de grandes luttes (même s’il y en a quand même de temps à autre, et notamment plus récemment). La réponse finale (mais trop résumée ici), est dans cette citation de la conclusion : « Le travail est obtenu quand il ne semble pas possible dans une situation donnée de s’y soustraire ». Et bien entendu, tout est anticipé et agencé pour cela : une sorte de cage sociale est fabriquée où tout est fléché dans ce sens, par un système de contraintes et dépendances, de récompenses, d’allégeances en cascade, de hiérarchies micro et macro, où le droit égal classique semble recouvert par des systèmes pré-juridiques (quasi néo-féodaux dirait même le juriste Alain Supiot dans ses analyses du néo-libéralisme).

Citons ici le commentaire fait par Marc Mousli dans Alternatives économiques N° 327 (septembre 2013) : « Au fil de l’ouvrage, on voit émerger une réponse argumentée à la question posée au départ : si les salariés, de la caissière aux cadres supérieurs du siège social, viennent travailler chaque matin sans se révolter, alors qu’ils ont conscience d’être manipulés et souvent humiliés, ce n’est pas grâce aux méthodes de management, aux discours des dirigeants ou à la communication interne. C’est parce qu’ils se trouvent dans des situations complexes, pris dans des mécanismes impitoyables et souvent pervers, combinant des contraintes internes (personnelles et familiales) et externes (les pressions et les manoeuvres de la hiérarchie)« .

« Pas du même monde »
La deuxième grande démonstration de cette enquête est de montrer très concrètement comment fonctionne le capitalisme financiarisé. Dans les réseaux militants, nous le savons : les fonds d’investissement et d’actionnaires, devenus propriétaires des grands groupes industriels ou de services, ont des exigences de rentabilité démentes : 10 ou 15%. Totalement astronomique par rapport à ce qui se passe en moyenne dans une économie devenue stagnante. Les PDG aux ordres de ces propriétaires, surnommés « kost killer » (comme le patron de Renault) n’hésitent pas à casser des usines, des milliers d’emplois, des sociétés entières, des univers professionnels, des régions. Mais ce qu’on voit très bien dans ce livre, c’est le passage d’une tradition à une autre : le groupe Carrefour (issu d’une famille) a été imprégné du métier de « commerçant », de la vente et de la satisfaction des clients, du choix des produits, avec une « morale » adaptée et très paternaliste basée sur le dévouement, au sens quasi familial du terme. Il a formé des cadres dans ce moule professionnel. Avec l’arrivée des purs financiers en 2007-2008, il y a un changement total de paradigme. Certes, il faut bien « vendre » des produits, mais c’est devenu annexe. La priorité est le retour des hauts profits, quel qu’en soit le prix, et quitte à saborder la culture professionnelle de l’entreprise. Tous les cadres intermédiaires (et même les plus élevés au siège) le voient, le comprennent et finissent par le dire dans certaines réunions prévues pour prendre le pouls de l’entreprise : « On ne vit pas dans le même monde », « On est dirigé par des gens qui ne connaissent pas grand-chose au commerce », « Il n’y a plus d’esprit commerçant », « On a maintenant des consignes qui sont des obstacles à nos résultats ». Etc. Tout cela est fort bien montré dans le livre : on le voit, on l’entend.
Mais ce qui intéressera les syndicalistes de  Syndicollectif, c’est une description sans pitié de la sociologie du fonctionnement du principal syndicat de l’entreprise (en France), à savoir Force ouvrière. Et cela vaut le cas de s’y attarder, même si la description de ce type de syndicalisme peut renvoyer à d’autres syndicats que FO, dans certaines situations et notamment dans le commerce.  Marlène Benquet montre que malgré le bouleversement de la culture d’entreprise vers une stratégie purement financière, il faut bien que les chaines de commandement de haut en bas se fraient un chemin vers les salarié-es (près de 70% de femmes), et sans conflit majeur, comme on l’a dit. Dans cette optique, l’entreprise utilise deux canaux de transmission : le canal hiérarchique officiel interne, qui reçoit la consigne d’inculquer un nouveau système « d’éthique et de valeurs » (même si beaucoup des anciens n’y croient pas, voire sont « remerciés », des nouveaux cadres sont spécialement embauchés pour cela), et un deuxième circuit qui lui est parallèle (mais qui existait déjà bien avant) : le circuit syndical. L’entreprise n’est donc pas antisyndicale, elle utilise le syndicalisme (après avoir renoncé à favoriser un syndicalisme jaune, inefficace).
FO est donc majoritaire, mais cette force s’est construite dans l’ancienne tradition. Aujourd’hui, elle est quelque peu remise en cause, et la nouvelle direction ne met pas tous ses œufs dans ce seul panier : la CFDT progresse et une émulation dans le « circuit parallèle » est en train de se construire.

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Mais qu’est-ce que FO à Batax-Carrefour ?
C’est un assemblage organisationnel du bas vers le haut et du haut vers le bas.

Tout en bas, FO a été le vecteur émancipateur d’une série de militantes femmes. Ici sont notamment décrites des militantes caissières, qui ont en général ont un investissement personnel très faible dans leur métier, et le livre montre parfaitement pourquoi. Ces femmes voient donc dans l’action syndicale (jamais par engagement pré-réfléchi, mais le plus souvent par une occasion qui s’est présentée d’être candidate dans une élection professionnelle, sans plan préétabli) un moyen de sortir de leur condition salariale pure. Cette sociologie salariale décrit un univers familial ouvrier et employé (le mari ouvrier, etc), mais sans conscience de classe, sans bagage scolaire, sans vraie référence politique (ni de gauche ni de droite) comme le veut FO. Ces militantes ont été « approchées » par des responsables FO après avoir obtenu de menus services personnels, et ont accepté de devenir déléguées de terrain, puis ont progressé dans un militantisme de dévouement, d’arrangements de type « assistante sociale », mais aussi de découvertes et de formation à un horizon qui sort de l’étouffoir du travail répétitif et borné. « Sans le syndicat, je n’aurais pas tenu le coup. J’ai découvert tout ce qu’il y avait à savoir dans la vie, comment marche une entreprise, ce qu’est un projet de développement, etc ». Mais si ce militantisme permet « une seconde vie» (dit une militante) meilleure que la caisse ou les rayons, très peu parmi ces femmes dévouées au travail syndical de terrain accèdent à des postes de responsabilité élevés dans l’organisation.
Ceux qui accèdent à un vrai pouvoir d’animation dans FO sont plutôt professionnellement issus de cadres de terrains ou de directeurs de magasins. Et qui à un moment précis et pour X raisons possibles, voient un avantage à s’inscrire dans une carrière syndicale, plutôt que la carrière normale d’entreprise fermée à ce moment-là. La description sociologique est un peu la même : le profil FO apolitique, sans culture syndicale familiale au sens d’une transmission. Plutôt une opportunité, mais qui peut déboucher sur une « deuxième carrière professionnelle », avec une autonomie de décisions, un pouvoir, des réseaux à animer, une vie diversifiée, des voyages pour les réunions, des hôtels et restaurants payés, des dédommagements divers, des rencontres de hauts cadres, voire du grand patron lui-même, etc. Le tout peut déboucher jusqu’à la direction fédérale, ou des postes de délégués centraux à plein temps, une forte reconnaissance, etc.
Il convient à partir de là d’expliciter la dynamique des échanges politiques, et notamment de deux mécanismes complémentaires de fonctionnement syndicaux. Car il faut comprendre pourquoi FO est utile et pourquoi il se maintient première organisation si longtemps (même si cela bouge en ce moment). On a vu ce qui fait la trame militante de terrain. Mais il faut que ce terrain obtienne des résultats. Or la mécanique des résultats est un système fort bien décrit dans le livre où les cadres syndicaux obtiennent de la hiérarchie d’entreprise des « services » rendus (et réciproquement pour la paix sociale), des arrangements, grâce à une proximité personnelle avec la hiérarchie d’entreprise : on se téléphone directement (pas de voie hiérarchique, pas forcément d’écrit officiel), on se connait, on mange ensemble, etc. Le délégué de terrain téléphone à son délégué central, lui expose ce qui se passe dans un magasin x ou y, et ensuite le délégué central (ou fédéral) joint le responsable RH pour que celui-ci joigne à son tour le directeur du magasin en question, et arrange l’affaire. La clef de tout cela est qu’en définitive, il n’y ait pas de vague, pas de contestation ouverte, organisée, collective. C’est une système d’échanges inter-individuels en cascade.

Pacification sociale
Mais en quoi ce système est-il utile à Batax-Carrefour ? Il faut encore qu’il y ait une culture commune de la « pacification sociale ». Comment est-elle construite et consolidée ? Elle est forgée dans un calendrier serré et régulier de réunions d’instances : comités d’entreprise européen, comités centraux d’entreprise, Gestion prévisionnelle des emplois et compétences ou GPEC, qui permet notamment d’éviter des procédures de licenciements toujours coûteuses, comités divers ad-hoc par projets mis en place par le service central DRH, etc…. Dans cette architecture de réunions empilées les unes sur les autres, se forme finalement une expertise commune sur l’entreprise, un langage, un vocabulaire, une connivence. Il s’agit au final de « jouer » ensemble le même « jeu », ce qui suppose un long travail performatif où sont examinés les projets de la direction dans son propre vocabulaire (« éthique et valeurs »). Ce planning est bien entendu sous-tendu matériellement par la prise en charge des frais par l’entreprise (100 000 euros annuels pour le comité GPEC), le tout garantissant un certain standing de vie matérielle. Le flux de pratiques qui sort de ce brassage, côté syndical, est une euphémisation du mécontentement salarial dilué en services et promotions, et côté management, en compréhension du système syndical et utilisation du flux syndical comme second canal parallèle pour faire passer, en le dérivant, le « message » de la direction.
Mais pour que tout fonctionne dans la durée, même quand l’entreprise modifie du tout au tout son système de « valeurs » internes au profit du tout financier, et que cela produit un choc interne, ressenti à la base et à tous les niveaux hiérarchiques, il est nécessaire que le canal syndical s’adapte. Ce qui peut impliquer des phases de reconstruction du tissu revendicatif, afin que la parole du terrain soit à nouveau entendue et traduite: réunions syndicales et fédérales de délégués pour construire un nouveau cahier revendicatif. Ce qui peut aussi entrainer des altercations ou des mises au point entre dirigeants syndicaux pour mieux encadrer les écarts de pratiques syndicales un peu trop contestataires jaillissant en bas.  Un peu de colère ponctuelle peut faire aussi partie du « jeu », mais cela ne doit pas prendre une tournure globalisante sur la mise en cause des choix de l’entreprise.

FO a donc dû s’adapter à la financiarisation, sous peine de perdre sa place au profit d’une CFDT qui la talonne dans les hypermarchés. Car la haute direction du groupe n’hésiterait pas non plus à pousser un autre syndicat, si l’ancien se révèle moins apte à pratiquer le double canal de transmission des directives. Comme le synthétise Marlène Benquet (page 282), « le circuit de secours syndical des relations professionnelles ne fonctionne que si tout en haut leurs responsables dînent avec les membres de la direction, tandis que, tout en bas, leurs élus savent s’attacher les salariés ».

Dominique Mezzi

 

Renault Flins : des délégués référents élus pour transformer le travail

L’article ci-dessous explique une intervention en « clinique du travail » faite par l’équipe d’Yves Clot, psychologue au Centre national des arts et métiers (CNAM), à l’usine Renault Flins (Yvelines) sur des chaines de montage. Au final, « 600 opérateurs du département montage ont ainsi élu leurs 26 référents »  et « plus de 1000 sujets ont été collectés dont plus de 70% sont réglés« . Avec des effets positifs  sur l’absentéisme, les accidents du travail, et bien sûr la santé et la qualité du travail, permettant par la délibération suivie de résultats de « faire reculer l’injustice« . Le tout avec l’accord de la direction de l’usine et celle des quatre syndicats. Cette expérience devrait susciter méditations et réactions: la crise du travail peut-elle être ainsi résolue à 70%? Réagissez !


 

  • En complément : une interview d’Yves Clot parue de la revue de l’ANACT (Agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail) en 2014. 

 

Le travail peut-il devenir supportable ? Entretien avec Yves Clot et Michel Gollac

Publié le 14/10/14 par ANACT |

Le travail demeure une source de plaisir pour certains, mais pour beaucoup d’autres, il est devenu difficile à supporter. Yves Clot, psychologue du travail, et Michel Gollac, sociologue, présentent leur nouvel ouvrage « Le travail peut-il devenir supportable ? » dans une interview exclusive.

Yves Clot est titulaire de la chaire de psychologie du travail du Cnam. Il est membre du CRTD, laboratoire de référence sur les questions de santé au travail.

Michel Gollac a dirigé le laboratoire de sociologie quantitative du Centre de recherche en économie et statistique (CREST). Il a présidé le collège d’expertise sur le suivi des risques psychosociaux au travail et codirigé le groupe d’études sur le travail et la souffrance au travail.

Vous titrez votre ouvrage « le travail peut-il devenir supportable » ? En quoi est-il supportable ou insupportable ?

Yves Clot : Pour définir le travail qualifié P. Naville reprenait à T. Veblen sa jolie formule : « L’homme possède le goût du travail efficace et déteste les efforts inutiles. Il a le sens des avantages de la fonctionnalité et de la compétence ainsi que celui des inconvénients de l’absurdité, du gaspillage ou de l’incompétence ». Ce qui rend le travail supportable, bien que ce soit par nature une activité contrainte, c’est la possibilité de cultiver ce goût. C’est encore possible, malgré tout, dans beaucoup de situations de travail. Il ne faut jamais l’oublier. Mais ce qui le rend supportable c’est aussi qu’il nous permet de sortir de nous-mêmes.

Travailler, disait Wallon, c’est « contribuer par des services particuliers à l’existence de tous, afin d’assurer la sienne propre ». Ne plus pouvoir le faire, par exemple dans le cas des chômeurs, c’est se sentir superflu dans la société. Car l’effort, quand il est utile, est vital et gage de bonne santé. Ce qui rend, du coup, le travail insupportable ce sont justement tous les efforts inutiles qui sont faits aujourd’hui dans des organisations qui dissipent l’énergie de ceux qui travaillent.

Dans trop d’entreprises privées ou publiques, la santé s’abîme dans des situations où le travail n’est « ni fait ni à faire », surtout quand disparaît le pouvoir de le dire. Se battre pour travailler convenablement, coûte que coûte, a quelque chose d’absurde et n’a donc qu’un temps. Vient le temps du renoncement et celui du ressentiment ou encore celui de la dérision qui n’arrange rien. Alors « on en fait une maladie » de plus en plus souvent. On est diminué lorsqu’on ne peut plus, au moins de temps en temps, être fier de ce que l’on fait, faire autorité dans son travail. Ce qui est insupportable c’est le travail ravalé, la qualité empêchée. Il n’y a pas de « bien être » sans « bien faire ».

Vous êtes tous deux de disciplines différentes : quels constats communs sur l’évolution des conditions de travail et leur prise en charge ?

Michel Gollac : Premier constat commun : les évolutions du travail sont dangereuses pour la santé. Les approches cliniques, qu’elles soient d’ailleurs le fait de psychologues, de sociologues, de chercheurs en gestion, d’ergonomes, de médecins… montrent la souffrance au travail qui s’exprime, notamment celle engendrée par une évaluation déconnectée du travail réel et celle causée par un travail « ni fait ni à faire ». Les sociologues signalent d’une part que les conditions physiques de travail sont également problématiques et d’autre part que la souffrance mentale peut ne pas s’exprimer, voire n’être pas consciemment ressentie et se traduire par des troubles somatiques, et ils tendent à considérer que les transformations de la société favorisent l’expression de la souffrance au travail. Mais ils constatent aussi, notamment grâce aux enquêtes de la Dares sur les conditions de travail, un accroissement des causes objectives de souffrances au travail.

Deuxième constat commun : la souffrance au travail, les mauvaises conditions de travail sont étroitement liées à des choix d’organisation du travail. Les analyses de terrain et les études statistiques concordent parfaitement sur ce point.

Troisième constat commun : d’autres formes d’organisation sont possibles, plus favorables à la santé au travail et aussi bonnes, voire meilleures du point de vue de la performance économique. On le voit à travers les interventions en clinique de l’activité où le débat sur le travail bien fait et la façon de bien travailler renouvelle le rapport au travail et crée de nouvelles formes d’efficacité. On le voit très différemment, mais aussi clairement, à travers les analyses quantitatives comparatives qui montrent que la coopération, l’autonomie individuelle et collective au travail, la possibilité de former de l’expérience sont une alternative, largement répandue dans certains pays, à la densification et à l’intensification du travail.

Vous développez la notion de « professionnalisme délibéré » comme solution pour améliorer les conditions de travail et la performance. De quoi s’agit-il au juste ?

Yves Clot : Le déni du conflit de critères sur la qualité de l’acte et donc sur la définition de la performance n’est ni sain ni efficace. Le professionnalisme est devenu une question en France. Le souci du travail « bien fait » pose de plus en plus de « problèmes de conscience » alors même que le discours sur la Qualité est omniprésent. La conscience professionnelle est pourtant le trait d’union entre santé et efficacité du travail. Quand elle est malmenée, aussi bien à l’intérieur des collectifs qu’entre ces derniers et la hiérarchie jusqu’à la direction, quand le dialogue sur ces questions est refoulé le professionnalisme s’en ressent. La santé et la performance aussi. Car le dynamisme professionnel prend sa source dans les objections du réel et les conflits qu’il suscite.

Il ne s’agit pas d’aboutir à la sacro-sainte « bonne pratique » derrière laquelle se ranger en file indienne. L’un des principaux acquis d’une clinique de l’activité c’est que la qualité du travail, dans le concret, est, par nature, définitivement discutable. Et ce, aussi bien dans une équipe que dans l’entreprise ou l’institution tout entière. Et dans cette perspective, ce qu’on ne partage pas encore est plus intéressant que ce qu’on partage déjà. Même pour protéger les consommateurs.

La seule bonne pratique est sans doute la pratique de la « dispute professionnelle » entre connaisseurs puis entre eux et la ligne hiérarchique et même au-delà des murs de l’entreprise. C’est le sens de la perspective d’action dont nous parlons, soucieuse de développer le métier à l’opposé de tout corporatisme, tourné aussi vers l’usager, le client ou le consommateur. Mais cela commence entre collègues. Délibéré désigne à la fois le choix clair du « bien faire » et le souci du dialogue.

Au travers de votre ouvrage n’est-ce pas une proposition pour refonder le modèle de l’entreprise ?

Yves Clot : Bien sûr et surtout le système de relations professionnelles à la française et ce qu’on appelle la gouvernance. Nous ne sommes pas les seuls à aller dans ce sens comme nous le disons à la fin du livre. La nouvelle conscience professionnelle que nous venons d’évoquer peut devenir civique, objet d’une autre alliance sociale entre producteurs et consommateurs et entre eux, leur santé et la nature. Il y a une demande sociale forte des utilisateurs à l’égard des entreprises et des institutions publiques, sur les produits qu’elles fabriquent et sur les services qu’elles proposent. Le travail ordinaire semble donc devenir de plus en plus directement politique parce que les dilemmes de métier sont de plus en plus civiques.

Alors même que l’espace public « officiel » n’est pas vraiment une ressource pour les résoudre, l’espace privé qu’est l’entreprise n’offre aucun droit réel aux salariés pour y contribuer. Du coup, le conflit inhérent à la relation salariale, tellement empoisonné en France maintenant, a sans doute besoin de nouveaux objets. Il est devenu trop « pauvre », refroidi dans des jeux de rôles. On peut penser qu’il serait réchauffé par l’institution d’une conflictualité instruite et négociée sur les critères du travail de qualité entre dirigés et dirigeants. Le conflit social sur le travail de qualité n’a pas d’institution. L’instituer pourrait déboucher sur un paritarisme plus riche, trichant moins facilement avec le réel ; pas seulement sur un droit d’expression mais des droits à participer à la décision sur ce qui concerne son travail. Un système de relations professionnelles refondé devrait pouvoir lever le déni de ce conflit qui intoxique aujourd’hui les relations sociales et les dévitalise. Alors on pourrait peut-être conjurer le risque de transformer le travail en une expérience avortée du politique. Car le ressentiment social qui s’ensuit est même dangereux pour la démocratie tout court.

Au-delà de la naïveté sociale consensuelle et coutumière, une coopération conflictuelle est à inventer entre directions et organisation syndicales. C’est un travail politique nécessaire sans lequel toute politique du travail — et même tout plan de santé au travail — vire à l’hygiénisme imposé d’en haut. Sur ce chemin, des organisations de plus en plus « civiques » ne peuvent rester prisonnières de l’entreprise telle qu’elle est, ligotée par les actionnaires. Il faut sans doute refonder l’entreprise pour en faire une communauté professionnelle instituée, autrement gouvernée autour des innovations nécessaires à un travail soigné.  Nous ne jouons pas les prophètes. Des expérimentations sont en cours que nous cherchons à encourager.

Quelles sont les chances d’un renouveau, dans le contexte actuel, de l’intérêt pour la qualité du travail et vos propositions ?

Michel Gollac : Elles sont minimes, mais cela ne veut pas dire que se préoccuper de la qualité du travail (celle du produit ou du service et celle des conditions de travail) n’est pas nécessaire.

Bien sûr, la qualité du travail n’est pas le souci dominant de Monsieur Valls ou de Monsieur Gattaz. Dans le discours qui porte les politiques économiques et sociales actuelles, le travail a disparu. On ne parle que de coûts et de charges. À se demander pourquoi les entreprises s’embarrassent encore de salariés ? Quant aux réformes structurelles, elles se centrent sur la protection sociale et il n’est pas question de réformer l’entreprise. D’autre part, les syndicats sont faibles et divisés.

Toutefois il n’est pas sûr que la France gagne la course au moins-disant salarial et social contre le Bangladesh ou même contre la Roumanie. Il est également de plus en plus douteux que les mécanismes marchands suffisent à enrayer la dilapidation des ressources de notre planète et, en ce qui concerne notre résidence sur celle-ci, il n’y a pas de délocalisation possible à l’échelle de temps de notre civilisation. Or des acteurs sont prêts à porter la question de la qualité du travail : certains chercheurs, certains syndicalistes et même certains dirigeants d’entreprise.

Il se peut qu’on en vienne à envisager une refondation de l’entreprise comme une source possible de durabilité, de bien-être et de productivité. Bien sûr, la plupart des dirigeants d’entreprise seront réticents et cela n’a rien de scandaleux car il s’agit pour eux d’une charge et d’un risque. Tous les travailleurs ne seront pas forcément enthousiastes a priori, d’ailleurs. Il faudra une conduite prudente mais décidée des réformes, où l’expérimentation et l’évaluation aient leur part. Une forte action publique sera indispensable. Il n’est pas possible de dire si celle-ci devra comporter une part d’obligation ou pourra reposer essentiellement sur des incitations. En tous cas, s’il faut aider les entreprises, et c’est probablement nécessaire, cette aide devrait être ciblée sur celles qui concourent au bien public.

Air France – communiqué de l’intersyndicale

Communiqué de presse intersyndical Air France

Roissy CDG, le 13 octobre 2015 –

Les Organisations Professionnelles d’AF réunies ce jour en intersyndicale dénoncent les méthodes d’interpellations de salariés Air France suite aux évènements survenus lors du CCE du 5 octobre 2015. Parce que les conditions de l’arrestation de ces salariés, présumés innocents, apparaissent plus proches de celles employées pour interpeller de potentiels terroristes que des salariés désespérés, victimes eux aussi de la violence sociale dans laquelle ils sont plongés, Parce que le dialogue social est primordial, Parce que les organisations syndicales sont les seules à pouvoir transformer la violence sociale des projets de la direction d’Air France en négociation, Parce que la médiatisation à outrance et l’acharnement judiciaire ne sont pas favorables au retour de la sérénité et du dialogue social dans l’entreprise, Nos organisations syndicales demandent la levée des poursuites et des procédures disciplinaires engagées contre tous les salariés. Parce qu’Air France, ce fleuron de l’industrie française, est aujourd’hui en crise par manque de vision stratégique cohérente de ses dirigeants, Parce que notre entreprise est victime du manque de soutien de son premier actionnaire, l’Etat, pourtant « propriétaire moral » d’Air France, Parce que l’Etat régulateur défavorise l’environnement économique dans lequel notre compagnie est plongée et arbitre souvent au profit de nos concurrents, Parce que les licenciements envisagés par la direction d’Air France, dans un contexte de croissance du transport aérien, constituent une faute majeure. Parce qu’un avenir ambitieux pour Air France est possible, Nous appelons à la mobilisation l’ensemble des salariés, le 22 octobre prochain à 13h00 devant l’Assemblée Nationale, afin d’exiger un autre avenir pour Air France.

Roissy, le 13 octobre 2015

Réflexions sur l’ogre numérique

Nous publions une réflexion de la FILPAC CGT sur le numérique.

Le titre du dossier s’intitule : Affaire en or pour quelques uns, choc social pour tous les autres.

Voici le chapeau du décryptage proposé :

Pourquoi cette agitation soudaine ? Voici Axelle Lemaire qui sollicite les avis des internautes sur son avant-projet de loi numérique, communiqué à minima, réduit aux têtes de chapitres. Et puis, Mettling, l’inspecteur des Finances DRH d’Orange, qui rend un rapport, « Transformation numérique et vie au travail », destiné à l’imminente loi Macron 2 concoctée pour transformer le salariat en « auto-entrepreneurs » et « travailleurs nomades ». Une accélération perceptible dans toutes les entreprises.

En savoir plus …Numérique,l’affaire en or

8 octobre – CGT, FSU, Solidaires, UNL et UNEF appellent à une journée de grève et de manifestations

Nous publions ci-dessous la plateforme unitaire autour de laquelle s’organise cette journée.

Plateforme revendicative unitaire
• Augmenter les salaires, les retraites, les pensions, les minimas sociaux, le point d’indice des fonctionnaires, et les bourses ;
• promouvoir l’égalité salariale femmes/hommes;
• améliorer les conditions de travail et réduire le temps de travail pour créer des emplois, combattre et réduire le chômage ;
• pérenniser et améliorer les garanties collectives;
• pérenniser et améliorer la protection sociale, les retraites complémentaires, pour garantir les droits, à la santé et à la retraite ;
• développer les investissements pour relancer l’activité économique en tenant compte des impératifs écologiques;
• protéger socialement les jeunes pour garantir un droit à l’autonomie ;
• conforter et promouvoir les services publics ;
• investir dans le système éducatif pour faire face à l’augmentation du nombre de lycéens et d’étudiants en leur assurant des conditions d’études satisfaisantes.

Volontaires grecs des Dispensaires Sociaux et Solidaires autogérés à Paris du 29 septembre au 3 octobre

Face à la dégradation du système de santé et de protection sociale imposée au peuple grec, les Dispensaires sociaux solidaires autogérés organisent la résistance et la solidarité.

Une délégation grecque composée de professionnels de la santé et de volontaires militants investis dans les dispensaires autogérés sera à Paris du 29 septembre au 3 octobre 2015. Myrto Bolota, responsable de l’association « Solidarité pour tous »,Apostolos Kokkinis, dentiste volontaire au dispensaire de Thessalonique, Matina Triantaphyillou, volontaire au dispensaire de Peristéri social et autogéré et Theodoros Zdoukos, médecin volontaire au dispensaire de Thessalonique ont répondu à l’invitation de la Fédération des centres de santé et du collectif Solidarité France Grèce pour la Santé qui œuvre depuis sa création au soutien des structures de santé bénévoles et autogérées en Grèce.
Cette visite sera l’occasion pour nos amis grecs de nous informer sur la situation sanitaire en Grèce qui menace d’empirer depuis la signature du 3ème memorandum et la promesse d’une prochaine coupe dans le budget de la santé. Mais aussi de nous faire partager l’expérience de l’autogestion comme mode de résistance citoyenne à l’austérité. Nous pourrons également échanger autour de l’accueil des réfugiés, brûlant sujet d’actualité en Grèce et dont nous mesurons l’urgence et la nécessité en France.
Si vous désirez rencontrer les volontaires grecs des dispensaires sociaux et solidaires autogérés en visite à Paris, vous pouvez contacter Christine au 06 60 44 27 43.
 Mardi 29 septembre à 19h : réunion publique. Quelle solidarité avec le peuple grec ? Bourse du travail – salle Croizat. 3 rue du Château d’Eau – métro République.
 Mercredi 30 septembre : deux membres de la délégation grecque iront à Rennes à l’invitation du collectif de solidarité de Bretagne avec le peuple grec.
 Jeudi 1er et Vendredi 2 octobre à 8h30 : intervention au congrès national des centres de santé. Salle Seilhac. Asiem – 6 rue Albert de Lapparent, 75007 Paris.
 Vendredi 2 octobre à 18h : réunion de travail avec le collectif Solidarité France Grèce pour la Santé. Bourse du travail. 3 rue du Château d’Eau – métro République.
 Samedi 3 octobre à 15h30 : après-midi débat + apéro gréco-festif. Lieu-Dit, 6 Rue Sorbier, 75020 Paris.
Si la volonté du collectif « Solidarité France Grèce pour la Santé » est de soutenir matériellement dispensaires et pharmacies sociales et solidaires en Grèce grâce à des collectes d’argent et de médicaments, sa volonté est également de manifester un soutien politique à cette nouvelle forme de résistance aux mesures d’austérité appliquées à la Grèce depuis 2008. La résistance du peuple grec est une force motrice qui aujourd’hui sert de référence aux autres peuples d’Europe.
france.grece.solidarite.sante@gmail.com
https://solidaritefrancogrecque.wordpress.com/

Quand les syndicats français racontent ensemble leur histoire

Nous publions ci-dessous un article de Michel Noblecourt publié par Le Monde

L’initiative est totalement inédite. A l’occasion du congrès de la Confédération européenne des syndicats (CES), qui s’ouvre mardi 29 septembre à Paris en présence de François Hollande, cinq syndicats français – CGT, CFDT, Force ouvrière, CFTC et Union nationale des syndicats autonomes (UNSA) – ont décidé de raconter ensemble leur histoire. Une histoire pourtant rythmée par des scissions, des divisions et au final une désyndicalisation massive. Cela donne un petit fascicule d’une trentaine de pages, en français et en anglais, intitulé sobrement « Les syndicats en France ».

A l’origine, l’idée est venue de Maryse Dumas, ancienne numéro deux de la CGT, chargée de l’organisation du 120e anniversaire de la centrale. Chaque syndicat a désigné une plume: Frédéric Imbrecht pour la CGT, Philippe Antoine pour la CFDT, Sébastien Dupuch pour FO, Joseph Thouvenel pour la CFTC et Michel Guerlavais pour l’UNSA.

Ce travail a été coordonné par l’Institut de recherches économiques et sociales (IRES), créé en 1982, qui réunit l’ensemble des confédérations représentatives, avec le concours de Jean-Marie Pernot, un spécialiste du syndicalisme. Dans la préface, les auteurs, auxquels s’ajoute Elyane Bressol, de l’Institut d’histoire sociale de la CGT, évoquent « un travail patient, souvent empreint de passion« . « Réussir une écriture partagée de l’histoire des syndicats en France, soulignent-ils, n’était pas gagné d’avance car cela nécessitait de se dégager d’une vision singulière que peut porter chaque organisation. »

Faits historiques

Le résultat est largement à la hauteur, tant le récit évite la langue de bois, n’occulte aucun épisode sombre et ne gomme aucun des faits historiques expliquant la division du syndicalisme. Ils présentent d’emblée « huit organisations d’importances diverses » qui ensemble « déclarent environ 2,5 millions d’adhérents« . « Les statistiques établies, lit-on dans la brochure, retiennent généralement une densité syndicale représentant environ 8% des salariés français« , soit 15% dans le public et 5% dans le privé.

« La grande dépression des années 1980, expliquent les auteurs, a conduit à une désyndicalisation massive qui n’a pas été effacée trente ans plus tard. » Ils relèvent parmi les facteurs d’affaiblissement qui ont vu le syndicalisme perdre en une dizaine d’années « la moitié de ses affiliés« : « un recul massif des effectifs des bastions de l’industrie, une accentuation de la division syndicale et les premiers effets des politiques néo-libérales« .

La brochure évoque les « deux traditions historiquement productrices de syndicalisme : le syndicalisme d’origine laïque (socialiste au sens large) et le syndicalisme d’origine chrétienne« . « Après la Seconde Guerre mondiale, le courant communiste devenu majoritaire, détenait les leviers de commande d’une CGT réunifiée dans la Résistance. »

Cela a conduit à un « éclatement », entre 1947 et 1948, qui a donné naissance notamment à FO « poursuivant la tradition réformiste dominante dans le syndicalisme avant 1936« . Après la Charte d’Amiens (1906), « qui tenait le syndicat à distance du Parti socialiste« , « le communisme a joué par la suite un rôle de premier plan, il a introduit dans les années 1920 une relation imbriquée entre le parti et le syndicat, liaison qui a duré jusqu’au début des années 1990. Le déclin brutal du Parti communiste français au cours des années 1980 a contribué pour une part à l’affaiblissement de la CGT. Celle-ci s’est alors éloignée du parti avec lequel elle entretenait des rapports de grande proximité. »

Légitimité

L’histoire de la CFDT n’est pas davantage gommée, depuis la « radicalisation de ses positions » en mai 1968 jusqu’à son « tournant plus réformiste valorisant le rôle de la négociation et la recherche du compromis » à la fin des années 1970. La brochure ne masque par les « dispositifs liant l’emploi à l’adhésion syndicale » (dockers, presse, imprimeurs) et souligne qu' »aucune délivrance de service n’a jamais étayé la construction d’un syndicalisme à bases multiples, comme dans de nombreux pays européens« , ce qui a contribué historiquement « à un syndicalisme beaucoup plus porté par ses militants que par une base d’adhérents nombreux« .

« La légitimité des syndicats en France, lit-on en conclusion, repose beaucoup sur leur capacité à imposer des thématiques sociales dans l’espace public, qu’il s’agisse du recours à la mobilisation ou de l’animation du débat social. » « Les salariés semblent habitués à compter sur les syndicats sans pour autant s’y engager. » Les syndicats « ont engagé des campagnes pour leur renforcement pour l’heure inabouties dans un contexte difficile« . Il ne reste plus maintenant à ces cinq syndicats qu’à organiser des formations communes de leurs militants à l’histoire syndicale…

Journée de mobilisation du 23 septembre contre la répression syndicale

Pour le 23 septembre 2015 la CGT prépare depuis longtemps une journée nationale pour le respect des libertés syndicales. En voici le programme et une illustration avec l’entreprise Schindler (ascenceurs).

 

Pas de conquêtes sociales sans libertés syndicales !

 Programme de la journée dans toute la France : et le programme de la journée.

 Téléchargez le document « Pas de conquêtes sociales sans libertés syndicales ! »

« Casser du militant », briser des élans sociaux, créer des peurs, menacer les Bourses du travail… la répression syndicale reste un des moyens patronal pour freiner le développement du syndicalisme. Ainsi, certains militantes et militants de la CGT, de par leur engagement, sont traités comme des délinquants. Ils sont trainés devant les tribunaux, dans des procédures de plusieurs années. Leur carrière est souvent brisée, leur vie bouleversée, leur famille affectée…

 Répression syndicale chez Schindler (ascenceurs)

Cliquez pour le lien avec le syndicat CGT Schindler : résolution lutte contre représailles

 

Combattre les représailles antisyndicales : Réussir le 23 septembre et construire une campagne de long terme

 Depuis quelques années, nous assistons à une recrudescence des attaques contre les militantEs, les éluEs, et plus largement contre le syndicat CGT. Les directions utilisent un large répertoire de moyens :
o sanctions diverses (rappel à l’ordre, avertissement, mise à pied…), à partir des prétextes les plus futiles. A minima, même si la procédure ne va pas au bout, la simple convocation à un entretien préalable, assortie d’une menace de licenciement, suffit souvent à mettre un gros coup de pression au camarade convoqué !
o contournement du syndicat lors de la préparation d’élection, en évitant d’avertir le DS ou les élus pourtant connus par le patron ou le DRH (par l’envoi du courrier d’invitation à négocier le protocole à la conf par exemple, qui ne fait pas suivre…).
o retrait de moyens par réorganisation de la structure de l’entreprise ou du groupe, permettant de réduire le nombre d’instances, de mandats et le volume d’heures de délégation.
o discriminations
o blocages de carrières et des évolutions salariales,
 Ces méthodes antisyndicales sont une réalité généralisée, dans toutes les entreprises, privées comme publiques. Il y a une véritable cohérence politique des attaques contre la CGT, et plus globalement contre le syndicalisme de lutte :
o refus par le nouveau président Hollande, à peine élu, d’une loi d’amnistie syndicale
o les lois Macron et Rebsamen attaquent frontalement les bases matérielles du syndicalisme (IRP, prud’hommes…)
o la commission Combrexelle (fonctionnaire qui a assuré la direction nationale du travail) vise à renforcer la place de la négociation au niveau de l’entreprise, dans la lignée des théorisations de Badinter et Lyon-Caen
o médias et éditorialistes passent leur temps à attaquer l’archaïsme de la CGT, les prétendus « privilèges » des salariés en CDI, et à mettre en avant le syndicalisme allemand comme nouveau modèle
Une conclusion s’impose : nous avons aujourd’hui en face de nous un bloc politique, réunissant Etat, gouvernement de « gauche », Medef et franges syndicales “réformistes” pour briser un syndicalisme de conquête sociale. Ces politiques poursuivent et approfondissent les attaques engagées sous la présidence Sarkozy, comme la restriction du droit de grève ou la fermeture de conseils de prud’hommes par exemple.
 Cette orientation patronale et gouvernementale doit être replacée également dans un long processus débuté à la fin des années 1970. Sous l’impulsion de Reagan et Thatcher, les politiques néo-libérales ont eu pour objectif de réduire les différents acquis des luttes menées par les salariés, et dans cette perspective, d’affaiblir les organisations syndicales. Une étude publiée récemment par deux économistes du FMI a documenté cette dynamique : « Le pouvoir de négociation des salariés et part des revenus les plus
élevés : la réduction de la densité syndicale peut accroître les parts des revenus les plus élevés en réduisant le pouvoir de négociation des salariés. À l’évidence, ces parts dépendent de l’évolution de la partie inférieure de la distribution des revenus. Si, par suite de l’affaiblissement des syndicats, les rémunérations des travailleurs ayant des salaires moyens ou faibles se tassent, la part des revenus constitués par les rémunérations de la haute direction et des actionnaires augmentera nécessairement. »
Les dispositifs de représailles antisyndicales représentent donc un élément essentiel visant à atteindre un objectif plus large : renforcer l’exploitation de la main d’oeuvre pour en tirer le profit maximum.
 L’Union Européenne est aujourd’hui le chef d’orchestre des politiques antisyndicales. La façon dont les salariés grecs ont été traités le démontre clairement, mais pas seulement. Partout à travers le continent se mettent en place des politiques antisyndicales, visant à empêcher les travailleurs de s’organiser pour défendre leurs acquis et gagner de nouveaux droits :
o encadrement et limitation du droit de grève en France, Allemagne, Grande-Bretagne, Espagne…
o réforme du marché du travail en Italie, en Grèce… annoncée en France
o politiques d’austérité généralisée
Il n’est pas possible de continuer à envisager « la réorientation » des politiques européennes. C’est l’ensemble du système européen, favorable aux multinationales et au grand patronat, qui doit être mis à bas.
 Dans cette situation, la confédération doit développer un discours clair et cesser de chercher les aiguilles « positives » dans les meules de foin antisyndicales, qu’il s’agisse de la France comme de l’Union Européenne. Par exemple, concernant la loi Rebsamen, sous prétexte d’avancées dans les TPE par la mise en place de « commissions régionales », nous avons laissé passer de très graves reculs. Ne pas expliquer clairement cette cohérence antisyndicale, c’est désarmer les équipes militantes.
 Nous devons trouver les moyens de discréditer et délégitimer le patronat. C’est une nécessité, pour casser le bloc face à nous. Mettre sur la place publique les méthodes, les pressions, en montrer le caractère systématique et moyen-âgeux, etc… Le système économique dans lequel nous vivons ne peut fonctionner que par la menace et la violence, et le fait que les inégalités se creusent, que les riches deviennent toujours plus riches, repose sur cette violence quotidienne.
 La campagne sur la question des libertés syndicales est un processus de longue durée, si nous voulons construire un vrai rapport de force. Cette campagne, la CGT doit se donner comme objectif de la faire partager par le plus grand nombre, les salariés bien entendu, mais aussi d’autres organisations syndicales qui subissent également ce type de traitement. Faire cavalier seul sur cette question, c’est s’isoler et ne pas se donner les moyens de casser le bloc politique qui nous fait face.
Nous devons donc travailler à regrouper les collectifs et structures qui se battent contre les méthodes patronales et gouvernementales, et participer activement à développer ces activités :
o Observatoire de la discrimination et de la répression syndicale
o Collectif unitaire de soutien contre la répression…
Le bureau du syndicat CGT Schindler
Le 10 septembre 2015