crise du syndicalisme

Syndicalisme: cinq défis à relever, vu par Le Monde

 Michel Noblecourt, journaliste au Monde, chargé notamment de la rubrique « vie syndicale », nous a communiqué son article de commentaire sur le livre : Syndicalisme : cinq défis à relever, paru dans Le Monde du 17 février 2015. Nous l’en remercions. 

130201-logo-le-monde« Syndicalisme : cinq défis à relever. Unissons-nous ! » Ouvrage collectif coordonné par Jean-Claude Branchereau et Patrick Brody, Editions Syllepse, 140 p., 10 euros

Ils sont onze syndicalistes d’horizons divers – CGT, CFDT, CFTC, FSU, UNSA – qui ont au cœur une même préoccupation : le syndicalisme se délite et apparaît « de moins en moins crédible ». Se disant à la fois « radicaux » – « nous œuvrons pour un changement où le travail prendrait le pouvoir sur le capital » – et « réformistes » – ils cherchent à « changer en mieux, obtenir des améliorations » –, ils ont choisi, dans une démarche inédite, de s’exprimer ensemble, sous la houlette de deux militants cégétistes, Jean-Claude Branchereau (banque) et Patrick Brody (commerce) pour changer le syndicalisme. Ce livre n’est pas un cri de détresse. Il ne brise pas tous les tabous. Mais il avance des propositions décapantes.

Ce « syndicollectif » identifie cinq défis à relever d’urgence. Le premier, c’est la revendication « en lien avec les salariés ». Plus radicaux que réformistes, les auteurs défendent « un syndicalisme offensif de résistance et de progrès ». Critiques sur l’accord de 2013 sur l’emploi, signé par la CFDT, ils invitent à « bien distinguer compromis, avancées partielles et reculs ».

Sur le défi de l’unité, ils jugent que les raisons historiques de la division syndicale sont« pour certaines obsolètes » et ironisent sur ces forces qui agissent ensemble à la Confédération européenne des syndicats et à la Confédération syndicale internationale et se battent entre elles en France. Leur idée de créer un « conseil national permanent du syndicalisme » ne manque ni d’audace ni d’utopie…

« Changement de paradigme »

Le troisième défi est celui de la démocratie qui doit être « réellement participative », ce qui suppose que « les syndiqués doivent pouvoir décider, être consultés », d’abord dans l’entreprise. Sur la sacro-sainte indépendance, ils préconisent un « dialogue ouvert au grand jour » afin de réinventer les liens entre syndicalisme et politique : « Ni subordination, ni instrumentalisation, ni indifférence, c’est un rapport d’égal à égal qu’il convient de construire. » Enfin – cinquième défi –, ils plaident pour un « changement de paradigme », en intégrant la dimension européenne « depuis l’élaboration des revendications jusqu’à la négociation en passant par la définition des modes d’action ».

Pour Pierre Héritier, ancien secrétaire national de la CFDT, à son aile gauche, le syndicalisme « est menacé d’assèchement. Il doit retrouver sa place là où sont les salarié(e)s ». Gérard Aschiéri, ancien secrétaire général de la FSU, juge « mortifère »le clivage entre réformistes et radicaux : « Le syndicalisme qui se réclame de la transformation sociale a aussi besoin d’efficacité à court terme et de victoires partielles, tandis que le syndicalisme qui se dit réformiste se trouve vite bloqué par des marges qui ne font que se rétrécir s’il se contente de s’y inscrire. » Ce manuel est souvent discutable. Mais il est utile à méditer pour qui veut redonner de la crédibilité au syndicalisme.

Michel Noblecourt

Salariat et syndicalisme : de la désyndicalisation à « l’a-syndicalisation »

Dans une conférence récente, Jean-Marie Pernot, chercheur à l’IRES et sur le syndicalisme,  s’est appuyé sur ce document pour faire son exposé. Nous le remercions de nous l’avoir transmis.On y lit les phrases suivantes qui peuvent aiguiser la curiosité des lecteurs : « Il y a une sorte d’assignation du syndicalisme à l’entreprise qui est devenue une trappe à syndicalisme….La concentration sur l’entreprise est une évolution mortifère pour un syndicalisme confédéré« . Ouvrons le débat !

Pour obtenir le fichier : 1501, Ensemble, JM Pernot

 

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Conférence de Jean-Marie Pernot- document du 21 janvier 2015

Le syndicalisme français n’est pas l’homme malade de l’Europe car le syndicalisme s’affaiblit ailleurs également mais il fait face à une amputation radicale de sa puissance d’agir.
Les conflits sociaux sont défensifs, éclatés, les identités professionnelles historiques sur lesquelles il prenait appui ont plus ou moins disparu ou sont en cours de recomposition. Les ressources politiques qui lui ont donné force dans le passé se sont globalement évanouies.

Dans ce paysage en ruine, comment déceler les leviers essentiels, les questions cardinales par quoi passerait un redressement toujours possible.
On fera ici quelques rappels avant de dire deux mots de la CGT, du séisme actuel qui va entrainer des conséquences de très grande portée.
1. Le taux de syndicalisation français est faible, autour de 8 %, et il ne bouge plus devant 20 ans, à peu près. Cette stabilité masque cependant des redéploiements : le recul de l’industrie et aussi dans les anciennes grandes entreprises publiques dans les effectifs syndiqués est un peu compensé par des implantations nouvelles, dans le commerce, les services, on le voit aujourd’hui avec le transport routier qui était un désert syndical absolu il y a 20 ans.
2. En taux de présence dans les entreprises, le syndicalisme français est en dixième position des pays de l’OCDE (dans les entreprises de plus de 50 salariés), il ne se distingue pas radicalement de ses voisins européens. Mais avec si peu d’adhérents, c’est une présence faible à laquelle il faut ajouter un haut niveau d’institutionnalisation dans les IRP. La critique des institutions doit être maniée avec précaution car le patronat a cherché à les réduire dans la négociation sur le dialogue social ; ce qui domine, c’est que ce type d’activité absorbe à peu près totalement l’activité des équipes syndicales. Les syndiqués aujourd’hui, ce sont en gros les élus et mandatés avec un peu de gens autour dans certains secteurs.
3. Présence, mais où ? Et quelle est la base sociale effective du mouvement syndical aujourd’hui ? Cela reste beaucoup de statutaires, services publics ou anciens service publics, fonctionnaires surtout de l’État et de la FP hospitalière, la territoriale (la fédération des services publics est aujourd’hui la première fédération en effectif de la CGT). Dans le privé, les syndicats sont plutôt dans les grandes entreprises donneur d’ordre. Il y a bien sûr une présence dans le commerce, certaines activités de service (notamment industriels, le nettoyage, etc. Mais tout cela est très faible.
La place des femmes est en cours, celle des jeunes reste à construire, à la fois parce que l’entrée dans l’emploi est tardive et surtout parce que les syndicats sont peu là où sont les jeunes travailleurs, en particulier dans les PME de la sous-traitance. L’encadrement est peu présent alors qu’il constitue une place croissante du salariat. Enfin, c’est un syndicalisme plutôt blanc, à part quelques secteurs comme le nettoyage, voire l’automobile (CGT). Dans la construction aussi et dans le bâtiment mais le syndicalisme est très faible.
Donc une faible représentativité sociologique, des équipes centrées sur les IRP et un système de négociation collective qui a fait des ravages en 30 ans. Pour faire vite, le système a évolué avec une décentralisation totale de la négociation collective dans l’entreprise qui a désarticulé les espaces de solidarité, notamment au niveau des branches. Il y a une sorte d’assignation du syndicalisme à l’entreprise devenue une trappe à syndicalisme, du moins pour un certain type de syndicalisme, interprofessionnel et visant à la solidarité entre les travailleurs. La concentration sur l’entreprise est une évolution mortifère pour un syndicalisme confédéré : peu de monde a l’air conscient de cela au sein du mouvement syndical français alors que c’est une donnée de base pour la plupart des syndicats d’Europe continentale.
En fait, dans les enquêtes statistiques ou les enquêtes de terrain, on peut voir deux types de situation : des équipes très absorbées par la négociation obligatoire qui passent leur temps en réunion, passent peu auprès des salariés et sont enkystés dans ce qu’un collègue a appelé le dialogue social managérial ; dans d’autres cas, des équipes qui font le boulot, qui ne se laissent pas trop débordées par l’institutionnel, qui parviennent à faire vivre des collectifs militants. Ils sont moins nombreux que les premiers : la caractéristique commune, c’est qu’ils n’ont pas plus d’adhérents les uns que les autres. On le corrobore dans les sondages : en gros les salariés apprécient qu’un syndicat existe pas loin d’eux, voire plusieurs pour pouvoir choisir au moment des élections le délégué le plus sympa ou celui capable de régler leur problème, et puis c’est tout. L’idée que le syndicalisme les représente, est leur chose, leur est devenue étrangère : un rapport d’extériorité s’est installé, on n’est plus dans la désyndicalisation mais dans l’a-syndicalisation structurelle.
Les causes de cette extériorité sont complexes, nombreuses, et elles interagissent entre elles au cours des cauchemardesques années 80. C’est là que le syndicalisme français décroche, en particulier vis-à-vis du groupe ouvrier qui n’a toujours pas retrouvé le chemin des syndicats (particularité française). C’est le processus de désaffiliation sociale et politique (déclin du PC, du vote ouvrier, etc.) qu’avait évoqué en son temps R. Castel : la classe ouvrière disparaît des radars ou n’y apparaît qu’en victime de la crise.
De la libération aux années 80, la syndicalisation a connu des phases de déclin et de renouveau bien sûr mais elle était supportée par de fortes attentes collectives et des mobilisations fortes du monde du travail sur les salaires, les conditions de travail, etc. Mais le syndicalisme était également supporté par les engagements politiques de la période, avec des organisations de jeunesses importantes (du monde communiste au monde chrétien) et des luttes contre le colonialisme ou la guerre du Vietnam qui ont socialisé de nombreuses cohortes de jeunes gens à l’action collective. Ces générations et, plus tard, celles des années 1968, ont trouvé dans l’action syndicale un prolongement « logique » et banalisé de ces autres formes d’engagement. Plutôt qu’un nouvel individualisme qui serait porté par la culture « jeunes », c’est plutôt dans les ruptures internes aux différents engagements qu’il faut trouver une cause de l’assèchement des vocations syndicales.
Alors pourquoi ?
La première réponse est que les syndicats ne sont pas organisés là où sont les jeunes ou plutôt là où ils entrent sur le marché du travail : être chez le donneur d’ordre et pas chez ses sous-traitants, c’est passer à côté des jeunes et surtout leur faire passer l’idée que le syndicalisme est l’affaire des « installés ». Plus grand monde n’est vraiment à l’abri aujourd’hui, c’est vrai, mais la représentation s’est créée : le syndicalisme c’est la chose des agents du public et de ceux des grandes entreprises, des CDI ayant un CE, pour faire vite.
Cette représentation est d’autant plus ancrée qu’elle n’est pas fausse.
Aller chercher ces jeunes et les autres, c’est redéployer l’implantation du syndicat : en 1936, la syndicalisation a correspondu à l’arrivée massive des non qualifiés dans le mouvement syndical, il s’agit du même enjeu avec les précaires et les salariés des PME aujourd’hui.
Cette nécessité n’est pas seulement liée à la syndicalisation mais à l’objet même du syndicalisme. Celui-ci en France ne se dit pas comme défenseur des travailleurs mais comme une représentation du monde du travail (CGT, CFDT) : longtemps le syndicat dans l’entreprise était ajusté au travailleur collectif, il était l’expression agissante d’une communauté partageant une tache, contribuant à la production d’un bien ou d’un service. Cette communauté a explosé, elle s’est re-disposée dans une chaîne de valeur autour et à l’intérieur de l’entreprise par des processus qui englobent l’externalisation des activités, l’extension de la sous-traitance (dont les délocalisations sont une des expressions). Au sein des entreprises opèrent des salariés de statuts différents (CDD, stagiaires, travailleurs en mission etc.), d’employeurs différents (intérimaire, autres entreprises) et même au sein des salariés effectifs de l’entreprise, les services sont mis en concurrence, organisés en centres de profits, ils passent entre eux des contrats ; l’aspect collaboratif du travail a subi l’assaut de la valeur actionnariale et a profondément dénaturé l’activité et le sens de l’activité pour les salariés. En d’autres termes, on dirait que le travail concret est chaque jour agressé par le travail abstrait, par le régime de la valeur du capitalisme contemporain. Si le syndicalisme ne s’attaque pas à ces questions, ou pas assez, il passera à coup sûr à côté de la reconstruction du lien avec les travailleurs et à côté de mobilisations unifiantes et anticapitalistes.
Certes, le syndicalisme tel qu’il est en satisfait plus d’un : scotché à l’entreprise, il rend des services, aux salariés là-où ils sont, aux employeurs car notre système de négociation collective a crée un véritable intérêt patronal à avoir un syndicat dans l’entreprise. C’est une nouveauté dont tous les patrons n’ont pas pris conscience, mais aujourd’hui, on peut faire beaucoup plus de flexibilité, on peut déroger à plein de choses, dès lors qu’on a un accord majoritaire, c’est-à-dire qu’on a un « bon » syndicat dans la maison.
J’évoquerai une dernière dimension qui est la division syndicale.
Il n’y a aucune illusion à se faire : les comparaisons internationales et toute l’histoire du mouvement syndical en France montrent que la division syndicale maintenue installe le syndicalisme dans une impuissance durable. Lorsqu’une organisation est hégémonique, elle peut avoir une puissance d’entrainement capable d’embarquer les autres mais ce n’est plus le cas. Les influences sont équilibrées : qu’il s’agisse d’implantations ou de vote, les syndicats se rapprochent les uns des autres en influence. Les élections de la FP sont un bon exemple: dans la FPE, 5 organisations se tiennent dans une fourchette de 4 points. Dans le privé, CGT et CFDT sont réputés représenter autour de 26-27 %, du moins si on se contente du décompte officiel qui enjolive un peu la réalité.
Sans unité syndicale, pas de mobilisation sociale, pas de rapport de forces. Il convient par exemple de prendre au sérieux le fait que les discours modérés et les compromis exagérés ne sont pas condamnés par les salariés, qu’ils correspondent à l’air du temps, c’est-à-dire à une certain pessimisme qu’alimente la sphère politique et l’absence de perspective crédible, sans parler de la montée des idées de l’extrême droite qui n’épargne pas de larges fractions du salariat; en prendre acte, ce n’est pas se rallier à ces idées et ces pratiques mais l’attitude de dénonciation est comme à l’habitude une réponse d’impuissance tendant à trouver l’explication de ses propres échecs chez les autres.
Par exemple, quelle est la traduction pratique du « syndicalisme rassemblé » ? La CGT doit se débatte dans une contradiction qui est que sans la CFDT dans nombre d’endroits et en particulier dans le secteur privé, elle ne peut rien faire, et qu’avec celle elle ne peut rien faire non plus. Comment sortir de ce dilemme et transformer une aporie en tension dialectique. Le moins qu’on puisse dire est que, sur ce plan, ni Lepaon ni son prédécesseur n’ont donné la moindre clé pour mettre en pratique la notion de syndicalisme rassemblé qui fait pourtant l’objet d’un débat dans la CGT.

Parlons donc de la CGT ; la crise qui l’affecte est dramatique, il faut la mettre en perspective.
Depuis 1992, il y a eu dilution du lien organique avec le parti, partielle mais réelle, encore qu’il faille périodiser plus finement et opérer les nuances qui conviennent selon les départements et les professions.
A la fin des années 90 et au cours des années 2000, la CGT s’adosse aux grandes mobilisations de la période et escompte son renforcement : l’objectif du million d’adhérent est lancé en 1999. Dix ans après, on en reste assez loin malgré les 10 ans de gouvernement de la droite et malgré les grands mouvements sociaux. Si ça ne marche pas, c’est que le problème vient d’ailleurs. D’autant que les militants ne se désintéressent plus (en tous cas pas tous) de l’impératif de la syndicalisation : des constats sont établis, le congrès de 2009 propose une démarche de transformations profondes pour réorganiser la CGT aux nouveaux périmètres du salariat. Modifier la carte des UL, modifier le périmètre des syndicats pour capter les salariés de la sous-traitance, reconstruire des territoires d’action collectives, modifier les champs des fédérations, adapter l’outil, etc. Des engagements sont pris dans le congrès et puis plus rien. Rien ou presque n’a bougé. Il se fait des choses intéressantes ici ou là mais la plupart des fédérations les ignorent quand elles ne les combattent pas.
Bref rien ne change : la syndicalisation repart en vrille, les tensions montent car les UD se font très critiques sur les fédérations qui ne bougent pas et refusent de reconnaître la dimension territoriale. La crise est là, elle enfle pendant le dernier mandat de Thibault. Là est le problème. Après interviennent tous les dérèglements d’une bureaucratie repliée sur ses arbitrages internes, sans tension avec le terrain et comme la CGT n’a pas l’habitude de réguler elle-même son organisation interne (avant le PC gérait sa politique des cadres), on a le chaos actuel ; une lutte pour le pouvoir assez nouvelle dans cette organisation où l’on découvre que les petits privilèges bureaucratiques provoquent des crispations ou attirent des vocations.
Cette crise génère une grande inquiétude. La CFDT est, elle-aussi, à la dérive pour d’autres raisons, beaucoup plus idéologiques et les deux syndicats se tiennent aux antipodes. Le moins qu’on puisse dire est que la période s’annonce mal et c’est bien regrettable car elle porte de lourds dangers on seulement pour la situation des travailleurs mais pour la démocratie. A d’autre moments de l’histoire, le mouvement syndical a été un recours pour la défense de celle-ci, il est peu à même de l’être aujourd’hui.

 

Encore sur le livre Syndicalisme : cinq défis à relever, unissons-nous!

Nous avions commenté le livre coordonné par Jean-Claude Branchereau et Patrick Brody : Syndicalisme, cinq défis à relever Unissons-nous! Nous publions ici le commentaire de Didier Epsztajn, paru sur le blog : entreleslignesentrelesmots.wordpress.com

 

 

 

Le syndicalisme n’a pas à s’auto-limiter dans son projet

couvCet ouvrage collectif, coordonné par Jean-Claude Branchereau et Patrick Brody, avec la participation de Michel Angot, Gérard Billon, Alain Bonnet, Antoine Cathelineau, Gilles Desseigne, Elisabeth Labaye, Hervé le Fiblec, Thomas Petit, Jean-Marie Roux. Joel Le Coq, Pierre Héritier, Gérard Aschieri, Christophe Delecourt, Jean Dunois est divisé en deux parties. La première est consacrée aux « Cinq défis à relever » : revendicatif, unité, démocratie, indépendance, avenir ; la seconde regroupant des contributions plus individuelles.

J’indique que manque, à ce collectif, des syndicalistes de Solidaires et de Force Ouvrière et qu’une seule femme y contribue. Ces deux éléments expliquent probablement, en partie, des « creux » dans les analyses.

Le syndicalisme est un outil d’organisation permanent de toutes et tous les salarié-e-s. Il « répond » à la situation de subordination engendré dans/par le rapport salarial. J’indique, sans m’y étendre, que les formes de ce rapport salarial de même que celles empruntées par le syndicalisme ne sauraient être abordées hors de la construction des institutions étatiques, du marché du travail, des protections de « la liberté d’entreprise » et des droits obtenus par les luttes sociales et politiques..

Par ailleurs, le rapport salarial ne peut être approché hors de l’analyse de l’ensemble des rapports sociaux dans et hors du travail salarié (rapports sociaux de genre, travail domestique assigné aux unes, racialisation et stigmatisation des un-e-s et invisibilisation des pratiques des communautés majoritaires des autres, préférence nationale dominante dans la fonction publique, etc.)…

Qui dit rapport salarial dit aussi travail. Le travail concret et le travail comme rapport social. Et quitte à me répéter, sauf à négliger les conditions réelles des femmes, le travail salarié ne peut-être abordé en abstraction du travail domestique (Voir, par exemple Danielle Kergoat : Se battre disent-elles…, Travailleuse n’est pas le féminin de travailleur).

La même démarche s’impose pour les travailleurs et les travailleuses « immigré-e-s ». Les dimensions de stigmatisation/domination en tant immigré-e-s (ou considéré-e-s en tant que tel-les) ne sont pas neutres dans le rapport salarial. La situation est encore plus « tendue » pour les travailleurs et travailleuses sans-papier-e-s.

Plus généralement le travail doit être questionné, non seulement dans son organisation, mais aussi dans ses dimensions d’exploitation et de libération, « Travailler la question du travail » comme l’écrit un des contributeurs.

J’en reviens aux deux termes : la « permanence » de l’organisation des salarié-e-s, au delà des temporalités d’engagement individuel, des actions ou des situations ; la « totalité » car la fonction même du syndicalisme est de « représenter »/organiser l’ensemble des salarié-e-s. Ou, pour le dire autrement, le syndicalisme est une des formes d’auto-organisation des salarié-es pour défendre leurs intérêts individuels et collectifs et pour modifier le rapport salarial lui-même. Le syndicalisme pour faire sens doit donc entreprendre le présent et le futur, poser les questions de l’émancipation, des émancipations, « une vocation de transformation sociale et de défense quotidienne des salarié·». Ce qui implique, entre autres, de débattre et d’agir, au présent, dans le domaine de l’appropriation sociale.

Je n’aborde que certains points du livre.

La conception de la finance développée par les auteur-e-s sous-estime la fonctionnalité de celle-ci dans la valorisation et l’accumulation du capital (Voir par exemple, sur ce sujet : Michel Husson : Un pur capitalisme, la-crise-est-certaine-mais-la-catastrophe-ne-lest-pas/). La « financiarisation néolibérale » est une forme historique du mode de production capitaliste. Cela n’enlève rien à la nécessité que les actionnaires doivent rendre compte « Les détenteurs de capitaux doivent avoir, pour le moins, des obligations vis-à-vis des entreprises et groupes industriels ». Ni au fait que l’organisation des groupes implique de « développer des stratégies syndicales de groupes », groupe pris au sens le plus large, incluant les chaines de sous-traitants ou les organisations commerciales.

Les auteur-e-s soulignent la chaine « revendiquer, résister, proposer, agir, négocier », discutent de la place des revendications, de l’existence de compromis, des pratiques syndicales, « faire confiance aux salarié·s qui sont les experts de leur travail ».

Elle et ils développent sur l’unité nécessaire du mouvement syndical. Unité qui ne saurait se limiter à la conjonction de forces syndicales, divisées organiquement, ni à au mouvement syndical au sens strict, « Ainsi, construire des collectifs dans un cadre local, d’entreprise, sectoriel ou national intégrant syndicats et associations peut permettre de faire avancer des objectifs concrets locaux ou nationaux, accessibles à la compréhension du plus grand nombre. C’est un moyen de construire l’unité ». Construire l’unité en permanence nécessite à la fois de prendre en compte les divisons sociales et les dominations internes au salariat (voir plus haut), les orientations divergentes (la démocratie relève de la dispute et non du consensus), les temporalités en tension et les intérêts matériels contradictoires… Les exemples de Clip P dans le commerce, du collectif pour un pôle financier public, du collectif « pas de bébé à la consigne » sont révélateurs des possibles unitaires.

Unifier exige aussi de définir des formes d’organisation adéquates, un fédéralisme rénové et raisonnable (j’y reviendrai).

La question de la démocratie « ouvrière » et syndicale est donc centrale tant dans la « reconstruction du mouvement syndical » que dans son unification, que dans la capacité de mobilisation des salarié-e-s. Il convient donc de traiter cette double dimension de la démocratie.

Pour ce qu’il en est de la démocratie syndicale dont parlent les auteur-e-s, « La démocratie syndicale doit donner le pouvoir à un collectif dans lequel chacun·e exerce de façon éclairée son pouvoir d’appréciation et de décision », elle ne peut qu’être organisée, en garantissant à chaque collectif son « pouvoir d’appréciation et de décision », Ce qui pose le problème d’un fédéralisme rénové et raisonnable qui ne saurait être limité par la phrase très discutable « de discipline dans l’application des décisions ». Ce nouveau fédéralisme à construire ne résoudra pas toutes les tensions et les contradictions générées par les rapports sociaux, mais peut-être un gage de processus de démocratisation des décisions et des actions…

Et démocratie « ouvrière » car « les salarié·es se prononcent en dernier lieu ».

Se pose la question des formes d’organisations syndicales adéquates tant à cette dimension qu’aux cadres imposés par la structuration réelle du pouvoir dans les entreprises. Je rappelle que le mouvement syndical reste structuré en syndicat de métier, en syndicat d’entreprise, en syndicat de site, etc. Des débats incontournables…

Les auteur-e-s parlent de « subordination au politique, à l’Etat, à une Eglise », de « garder la maîtrise de sa réflexion et de son action ». Curieusement l’indépendance par rapport au patronat, à l’organisation des entreprises n’est pas soulevé, ni celui du patriotisme d’entreprise, ni celui de la préférence nationale (comme dans la fonction publique), ni de l’alignement de certain-e-s avec leur patronat dans la concurrence inter-entreprise… Comme écrit dans une contribution de la seconde partie du livre « C’est l’esprit initial du syndicalisme qui voulait qu’un syndicat défende tous les travailleurs et pas seulement ceux d’une entreprise ou d’un pays ».

Syndicalisme et politique, Charte d’Amiens, les débats méritent d’être approfondis. Si les retours sur l’histoire sont nécessaires, des apports du syndicalisme révolutionnaire, du mouvement féministe ou de l’histoire anti-coloniale méritent d’être pris en compte.

La première partie se termine sur les dimensions européennes.

Des contributions pour des débats à approfondir.

Lire une autre approche sur ce livre : Dominique Mezzi : https://syndicollectif.wordpress.com/2014/11/30/syndicalisme-debattons-cest-urgent/

En complément possible :

Les cahiers de l’émancipation. Dominique Mezzi (coordination) : Nouveau siècle – Nouveau syndicalisme, ne-pas-tracer-de-limites-a-priori-a-laction-syndicale/

Annick Coupé : Déclin du syndicalisme, impuissance des partis politiques et montée des populismes : quel débouché politique pour la contestation sociale ?, declin-du-syndicalisme-impuissance-des-partis-politiques-et-montee-des-populismes-quel-debouche-politique-pour-la-contestation-sociale/

Hélène Adam et Louis-Marie Barnier : La santé n’a pas de prix. Voyage au cœur des Comités Hygiène Sécurité et Conditions de Travail, retrouver-les-chemins-de-la-remise-en-cause-de-la-societe-entiere/

Travail, genre et sociétés : Genre, féminisme et syndicalisme, mettre-en-place-des-processus-sociaux-continus-pour-construire-legalite-entre-femmes-et-hommes/

David Camfield : La crise du syndicalisme au Canada et au Québec. Réinventer le mouvement ouvrier, laction-collective-donne-aux-salariees-la-perception-de-leur-pouvoir/

Fondation Copernic : Répression et discriminations syndicales, bien-que-legitime-par-le-droit-le-fait-syndical-est-remis-en-cause-dans-les-pratiques-et-devalorise-dans-les-discours/

Jean-Claude Branchereau, Patrick Brody (coord.) : 21e siècle. Syndicalisme : cinq défis à relever

Unissons-nous !

Editions Syllepse, Paris 2014, 140 pages, 10 euros

Didier Epsztajn

Entre les lignes entre les mots

couvCet ouvrage collectif, coordonné par Jean-Claude Branchereau et Patrick Brody, avec la participation de Michel Angot, Gérard Billon, Alain Bonnet, Antoine Cathelineau, Gilles Desseigne, Elisabeth Labaye, Hervé le Fiblec, Thomas Petit, Jean-Marie Roux. Joel Le Coq, Pierre Héritier, Gérard Aschieri, Christophe Delecourt, Jean Dunois est divisé en deux parties. La première est consacrée aux « Cinq défis à relever » : revendicatif, unité, démocratie, indépendance, avenir ; la seconde regroupant des contributions plus individuelles.

J’indique que manque, à ce collectif, des syndicalistes de Solidaires et de Force Ouvrière et qu’une seule femme y contribue. Ces deux éléments expliquent probablement, en partie, des « creux » dans les analyses.

Le syndicalisme est un outil d’organisation permanent de toutes et tous les salarié-e-s. Il « répond » à la situation de subordination engendré dans/par le rapport salarial. J’indique, sans m’y étendre, que les formes de ce rapport salarial de même que celles empruntées par le syndicalisme ne sauraient…

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Syndicalisme : débattons, c’est urgent !

Une nouvelle contribution collective au débat contemporain sur le syndicalisme vient de paraitre. Elle invite au débat, alors allons-y !

21ème siècle et syndicalisme : cinq défis à relever
Unissons-nous !
Ouvrage collectif coordonné par Jean-Claude Branchereau et Patrick Brody, avec la participation de Michel Angot, Gérard Billon, Alain Bonnet, Antoine Cathelineau, Gilles Desseigne, Elisabeth Labaye, Hervé le Fiblec, Thomas Petit, Jean-Marie Roux. Mais aussi : Joel Le Coq, Pierre Héritier, Gérard Aschieri, Christophe Delecourt, Jean Dunois.
Editions Syllepse, Paris, 2014, 10 euros.couv

Commençons par saluer les œillets rouges de la couverture, qui nous rappellent (clin d’œil) les tulipes rouges d’un autre petit livre (Nouveau siècle, nouveau syndicalisme, Syllepse, 2013) dont la publication a servi d’impulsion au blog Syndicollectif, lancé simultanément. L’œillet rouge, rappelons-le, symbolise la fête des travailleurs. Lesquels, aujourd’hui, ne sont pas à la fête. C’est le moins qu’on puisse dire et ce livre en porte la trace inquiète, plus encore que celui de 2013.
Autre différence, c’est un livre écrit par des syndicalistes exclusivement. Il devrait toucher plus large. Ils et elles viennent de la CGT, de la CFDT, de l’UNSA, de la FSU, de la CFTC, ce qui est déjà une réussite. Mais on peut regretter l’absence de Solidaires et de FO.
C’est aussi un livre qui met les pieds dans les plats, qui à maintes reprises ne mâche pas ses mots. Jusqu’à provoquer peut-être des interrogations, voire des réactions un peu vives, sur certains passages, parce qu’il lève des tabous, met le doigt où cela fait mal. Eh bien débattons ! C’est peut-être le meilleur service qu’il faut rendre à ce travail : provoquer l’échange, fraternel et exigeant à la fois, comme un des chapitres l’encourage lorsqu’il traite de la démocratie.
Le livre se divise en deux parties égales : la première est une écriture collective, explicitant les « cinq défis » à relever. La deuxième est une succession de contributions personnelles.

Premier défi : le défi du « revendicatif ». Jean-Marie Pernot, chercheur à l’IRES, l’avait déjà noté : « La façon de produire des revendications est au fondement de la capacité de représentation des syndicats » (Syndicats : lendemains de crise, Jean-Marie Pernot, éditions Gallimard, coll. folio actuel, 2005). Les « lendemains de crise » d’alors étaient ceux de l’échec de 2003 sur les retraites et il était noté déjà l’extraordinaire difficulté du syndicalisme à produire de la revendication collective. Plus de dix ans ont passé. Les auteurs insistent sur les restructurations dans le salariat, le poids du tertiaire, de la féminisation, de la sous-traitance adossée aux grands groupes mondialisés, etc. Dans ce contexte modifié, bien plus dégradé encore qu’en 2005, comment rediscuter de revendications « offensives » ou « défensives », comment passer de la formulation revendicative à l’action, à la proposition, la négociation, le compromis éventuel ? Les auteurs proposent une ligne de partage entre la nécessité du compromis (contre le « tout ou rien »), résultant d’un rapport de force constaté, et l’anticipation permanente du compromis encore appelé « adaptation ». Il définit une orientation : « La bonne négociation, c’est d’abord un rapport de force qui a été construit avant d’être un ‘dossier’ ». Le syndicalisme de dossier « éloigne » du terrain, le syndicalisme revendicatif doit s’y enraciner, même si une part institutionnelle doit être assumée. On aurait pu souhaiter préciser ce débat par des questions plus concrètes, comme par exemple l’absence de revendications salariales publiquement débattues aujourd’hui (hormis le SMIC), alors qu’on peut penser que c’est le b-a ba du syndicalisme. En revanche, le texte s’attarde sur le défi du « travail », c’est-à-dire « ce dont on parle au quotidien entre salarié-es, avec les mots de tous les jours ». Mais justement, produire du revendicatif à partir du travail, c’est un gros enjeu. Une révolution, pour le syndicalisme, et donc un vrai paradoxe (qui peut même produire du scepticisme chez certains).
La question unitaire- Le texte vise loin dans ce domaine, rien de moins que « l’unification du syndicalisme ». Une autre expression parle de la « volonté à terme d’unifier des organisations ». Soulignons : « des » organisations, ce qui semble plus restrictif, mais sans autre précision. Les auteurs n’hésitent pas à décrire les « freins » internes au syndicalisme à concevoir ne serait-ce qu’une démarche unitaire en continu, et même à dénoncer les faux discours préconisant l’unité, certes, mais « sur des bases claires », pour mieux justifier de ne rien tenter, discours souvent entendu dans la CGT et dans FO, mais aussi dans la CFDT pour des raisons opposées. La CFDT, c’est assez nouveau, assume maintenant l’existence d’un « syndicalisme réformiste » (avec l’UNSA), comme son secrétaire général Laurent Berger  l’a dit dans la presse avant son dernier congrès. Le résultat est que Thierry Lepaon, secrétaire général de la CGT, semble aussi reprendre ce constat. Ce n’était pas jusqu’ici l’orientation de la CGT, qui refusait le constat de « deux pôles » dans le syndicalisme (dont un pôle radical). Interviewé par l’Humanité Dimanche en septembre 2014, il explique : « Les salariés sont face à deux conceptions du syndicalisme. L’une fondée sur l’accompagnement social de décisions gouvernementales sous injonction patronale, et l’autre fondée sur la contestation de cette politique ». Dérapage de langage, ou théorisation nouvelle ?
Le problème est certes redoutable. Il n’échappe à personne que depuis la fin du conflit de 2010 sur les retraites et surtout depuis l’arrivée de François Hollande, la division syndicale est à son paroxysme : un pôle CFDT (souvent avec UNSA et/ou CFTC) qui approuve les dérives anti-sociales du gouvernement, et un pôle qui les conteste, mais incapable de s’unifier lui-même sur cette contestation. CGT, FO, FSU, Solidaires étaient d’accord pour refuser la réforme des retraites de 2013, refuser l’accord ANI de janvier 2013, refuser de siéger à la fausse conférence sociale de juillet 2014, refuser l’austérité des budgets 2015 (loi de finance et sécurité sociale), mais n’ont quasiment jamais agi en commun pour le dire. CGT et FO, chacune pour des raisons différentes, préfèrent plutôt agir seules (ce qui se traduit par des échecs répétés et dramatiques, notamment côté CGT). Comment résoudre ce problème ?
Les auteurs contestent eux aussi « le classement artificiel en deux camps ». Mais comment avancer vers des rapprochements même « modestes » au départ, comme cela est proposé ? Les auteurs citent la proposition faite par Joel Le Coq, ancien dirigeant de la Fédération transport CFDT, d’un « Conseil national permanent du syndicalisme », créant une « dynamique se déclinant sur les territoires et les branches ». Il serait cependant nécessaire de préciser davantage comment avancer dans cette voie, par exemple en prenant des exemples précis, localement ou professionnellement, où des pas en avant de ce type seraient expérimentés. Les auteurs demandent de mettre en sourdine les vieilles « querelles historiques », sans doute celles issues de la guerre froide. Certes ! Cette remarque est sans doute valable pour les relations FO et CGT. Mais est-ce aujourd’hui le problème principal qui bloque les cassures intersyndicales confédérales ? Peu probable. Il y a bien, au fond, un problème de choix stratégique actuel. Ce qui ne signifie pas du tout que ces choix stratégiques différents doivent être brandis, par exemple devant les syndicats de base de la CFDT mis en accusation, alors que ceux-ci manifestent assez souvent une pratique décalée, pour le moins, par rapport à celle de la direction confédérale (exemples : les syndicats CFDT de Sanofi, Mory Ducros, La Redoute).
Il y a donc nécessité d’une politique d’ouverture permanente et intelligente pour avancer vers un débat intersyndical public au sein d’un Conseil national du syndicalisme. Mais celle-ci serait d’autant plus efficace s’il existait un rapport de force pour la défendre, et donc un début de rapprochement plus structuré entre des organisations qui, régulièrement, manifestent des positions convergentes (exemple : CGT, FSU, Solidaires). Mais personne ne le propose (qui sait encore que CGT et FSU ont entamé un processus de rapprochement ?) et les auteurs du livre n’en parlent pas clairement. A moins que cela soit la signification de l’expression : « …unifier des organisations » ? Les auteurs exhortent les syndicalistes à ne pas se satisfaire de la situation démoralisante et démobilisatrice qui prévaut aujourd’hui. Ils avancent aussi des propositions sur la nécessité de soutenir le mouvement associatif, de créer des collectifs partiels ou ponctuels (exemple : le Comité de liaison intersyndical du commerce de Paris, ou CLIC-P), de comprendre que le syndicalisme n’est pas la totalité du mouvement social, et même de prendre parfois l’initiative de « comités de grève », si la situation s’y prête.
Troisième défi : la démocratie. « La démocratie– écrivent les auteurs- ce n’est pas seulement le choix entre plusieurs offres, c’est aussi un pouvoir d’agir ensemble ». Le livre explore bien comment la profession de foi démocratique de tout le syndicalisme peut être en réalité peu perçue par un salariat, et notamment des jeunes, qui le ressentent trop comme une machine institutionnelle extérieure à leur vie et leurs urgences. Le livre plaide donc pour une démocratie réellement « participative », contre les pratiques unanimistes. La démocratie est une « culture », il faut que les « citoyens syndicaux » se sentent vraiment à l’aise, pour éviter le syndicat passoire, où l’on vient le temps d’un problème à résoudre, et que l’on quitte parce qu’on ne parvient pas à s’y sentir bien, écouté, reconnu. Le livre met courageusement le doigt sur ceux qu’on appelle les « indéboulonnables », qui occupent des fonctions dirigeantes parfois depuis très longtemps, et qui ne donnent pas envie. Les auteurs n’hésitent pas non plus à remettre au goût du jour les deux espaces du débat et de la décision : dans le syndicat et avec tous les salarié-es, « qui se prononcent en dernier lieu », les deux espaces étant dans un rapport dialectique. S’il y a plusieurs positions, il s’agit de chercher des « synthèses », ou encore de fabriquer « l’idée du commun ou de la décision co-élaborée ».
Mais deux aspects mériteraient de plus amples précisions. Il conviendrait d’analyser plus en finesse pourquoi dans certaines traditions syndicales, le débat pluraliste est difficile à cause d’un refus spontané des salarié-es d’assumer des choix entre plusieurs positions. Choisir est parfois angoissant. Pluralisme et besoin d’unité, de faire front commun, ne se marient pas toujours facilement, lorsqu’on est victime de domination et qu’il s’agit d’y résister. C’est peut-être une attitude aujourd’hui en voie de dépassement (voire même de transgression dans un foisonnement contemporain des idées), car elle peut résulter d’un manque d’assurance dû à une insuffisance scolaire, autrefois plus évidente. Deuxième question, inverse de la précédente. La démocratie est certes un art de l’animation collective, et la recherche de synthèse, pour que chacun-e puisse trouver sa place. Mais avoir le droit de tout dire individuellement n’épuise pas la question démocratique. Celle-ci implique aussi la reconnaissance du fédéralisme, c’est-à-dire des collectifs militants, qu’ils prennent la forme de syndicats, d’unions de syndicats, d’unions territoriales, de fédérations, qui doivent avoir de grandes libertés de positions et d’action. Il y a des congrès syndicaux qui sont théoriquement des congrès de syndicats de base, mais qui n’organisent pas clairement la circulation libre de positions d’instances collectives. Les congrès confédéraux ne font pas circuler explicitement la (ou les) position débattue dans les structures fédérales ou interpro locales. Pourtant, cela permettrait de structurer les débats, les éclairer, d’aider les délégué-es à se repérer, surtout lorsqu’ils-elles en sont à leur premier congrès. Cette pratique a été autrefois davantage celle de la CFDT, plus que la CGT, même si les temps ont changé.
Quatrième défi, le rapport au « politique » et l’indépendance– Ce chapitre comporte un aspect historique qui pose problème. Et une partie d’actualité intéressante. La partie historique revient bien sûr sur le syndicalisme fondateur de la Charte d’Amiens de 1906. Certaines affirmations nous paraissent un peu rapides, voire inexactes. Le texte dit que « les syndicalistes [ceux de 1906] n’imaginaient pas une seconde que la puissante transformation sociale à laquelle ils aspiraient puisse se réaliser par le biais d’une action politique telle que toute récente SFIO, créée l’année précédente, pouvait l’envisager ». Ils étaient dans le syndicalisme « d’action directe », qui seul comptait. C’est aller un peu vite en besogne. Certes, le syndicalisme dit « révolutionnaire » était majoritaire à Amiens, il animait la CGT. Mais les rapports au politique sont plus complexes dès la fin du 19ème siècle (voire avant dans la Première internationale qui associait syndicalisme et politique, mais aussi dans le syndicalisme des mineurs ou des cheminots, qui agissait pour des « lois »), et parmi les offres syndicales, il y a celle défendue par les guesdistes (dans le textile), en phase avec la conception dominante dans la Deuxième internationale : le parti dirige ! Cette conception dominante, notamment en Allemagne, a bien entendu été continuée et exacerbée dans le bolchévisme et la fameuse théorie de « la courroie de transmission » (pour une approche plus complète : Syndicalisme et politique, René Mouriaux, Editions ouvrières, 1985). Mais il serait erroné de sous-entendre que seule la culture communiste en est responsable, comme le texte le fait. C’était au tournant du siècle la culture dominante, sauf en effet en France (pas seulement), mais elle y était bien présente et le débat d’Amiens en témoigne. Jaurès tentera une synthèse, sans avoir le moyen ou le temps d’aller au bout (voir notre propre travail sur ce plan dans Nouveau siècle, nouveau syndicalisme).
Le texte a pourtant totalement raison de décrire ensuite, comme un résultat du mythe d’Amiens mal digéré et en définitive peu appliqué (puisque les crises et scissions syndicales, au moins jusqu’en 1948, sont des produits directs de divergences politiques internationales), une « mauvaise conscience vis-à-vis du politique ». Au début des années 1990, dans la CGT, ceux qui ont été surnommés de l’affreux nom de « modernistes », ont très justement expliqué dans un livre collectif qui fit du bruit avant le congrès de 1995, que c’est parce que le syndicalisme n’avait pas assez fait de politique par ses propres moyens, qu’il avait fini par tomber sous la coupe des partis et qu’il avait perdu son indépendance (Faut-il réinventer le syndicalisme, Lydia Brovelli, Gérard Alezard, Gérard Delahaye, Jean-Michel Letterrier, éditions de l’Archipel, 1995). C’est la même idée qu’explique ce chapitre du livre en disant que le syndicalisme qui refuse d’entrer dans le dialogue avec les partis politiques leur « déleste » en fin de compte « la responsabilité de la transformation sociale ». Le texte préconise en conclusion un « rapport d’égal à égal » avec les forces politiques de transformation, estimant à juste titre qu’il n’est pas « moins légitime » que les partis pour produire des analyses, des propositions, etc. Et qu’il ne s’agit pas plus, dès lors, que le syndicalisme interpelle le politique pour le sommer de reprendre ses propositions, ni de se concevoir comme de simples « boites à idées » dans lesquelles les partis puiseraient à leur guise (une « récupération », disons le mot) lorsqu’ils sont à court de projet. Les partis doivent s’imprégner de la méthode de réflexion syndicale dans sa « globalité », du rythme qu’elle impose, de sa rigueur pratique. Inversement, le syndicalisme affiche ses projets politiques au sens noble, non pour qu’ils soient repris, mais confrontés à l’agenda politique, aux questions juridiques, etc. Exemple type d’un dialogue qui devrait avoir lieu mais tourne court dans la confusion : la sécurité sociale professionnelle, dont la portée est immense, pour qui veut la voir.
L’Europe et l’international. Le texte énumère des propositions qui pourraient faire avancer plus nettement l’élaboration d’une pratique conséquente en la matière, à travers la coordination des Comités de groupe des entreprises, l’apport possible des conseils syndicaux interrégionaux (les régions frontières entre états comme par exemple la région jouxtant le Luxembourg, la France, la Belgique) dans la mise en avant de « propositions partagées », le dépassement du syndicalisme de lobbying qu’a pu être la Confédération européenne des syndicats (CES) par une vraie « mise en réseau » des syndicats qui la composent, afin d’être en capacité d’élaborer des revendications fédératives : l’approche d’un SMIC européen par exemple. Mais plus ce travail de mise en commun progresserait, plus il toucherait à un point « sensible » : des « transferts de souveraineté » entre le syndicalisme national et la dimension européenne. Un autre point difficile est l’articulation entre l’apport des fédérations internationales, d’emblée centrées sur la mondialisation des grands groupes, et la régionalisation du syndicalisme interprofessionnel (mais aussi par branche) dans un espace institutionnel assez bien balisé tel que l’Europe. Relire à ce sujet l’article de Corinne Gobin et Kevin Crochemore (dans Nouveau siècle, nouveau syndicalisme), mais aussi Le syndicalisme au défi du 21ème siècle (Coordination René Mouriaux, Jean Magniadas, Syllepse, 2008), ainsi que la chapitre international de Jean-Marie Pernot (Syndicats : lendemains de crise, déjà cité).
La deuxième partie du livre contient des contributions individuelles et des textes déjà parus pour partie en tribunes (dans l’Humanité ou dans Libération), comme par exemple l’appel à un « choc de syndicalisation » et à un « syndicalisme de masse puissant et démocratique » (Patrick Brody, Gérard Billon). On lit une critique syndicale de la rengaine de la compétitivité (Thomas Petit), une alarme sur le Front national (« parti du salariat » ?) et une bonne analyse de son discours social (par Hervé le Fiblec). Joel Le Coq propose de quitter les habitudes de « verticalité » du syndicalisme pour mieux profiter des liaisons « horizontales et fluides » apportées par les réseaux sociaux, ce qui peut bousculer des routines vieillotes. Pierre Héritier, ancien secrétaire national de la CFDT, propose un texte plein de questions mais qui mériterait à lui seul toute une discussion, par exemple sur la « démocratie sociale et économique », sur la notion de classe ouvrière qui n’a pas « disparue puisqu’on licencie encore des ouvriers » ! Il revient aussi sur le conflit de 2010, sur la démocratie, sur l’unité, etc. Gérard Aschieri, ancien secrétaire général de la FSU, s’alarme de la cote de confiance en berne du syndicalisme, et préconise entre autre de « travailler la question du travail ». Christophe Delecourt (UGFF CGT) et Jean Dunois (retraité CGT) reviennent encore sur les rapports syndicalisme et politique, notamment en remémorant des périodes d’actions communes fortement restées en mémoire (Rassemblement populaire juste avant 1936, Conseil national de la Résistance en 1944).

Dominique Mezzi

 

Fichier joint : 21ème siècle, cinq défis

 

 

Crise du syndicalisme au Canada et Québec

Une note de lecture de Didier Epsztajn, animateur du blog : http://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com, à propos du syndicalisme canadien et québequois.

 

L’action collective donne aux salariéEs la perception de leur pouvoir

La structuration syndicale, et plus globalement, celle des organisations du mouvement ouvrier est fortement dépendante de l’histoire, des rapports aux autres couches sociales, dont la bourgeoisie, le patronat, à l’Etat et au Droit institutionnel, etc.
Si les analyses de David Camfield ne peuvent être transposées sur le mouvement syndical français, elles n’en demeurent pas moins très intéressantes. Car, au-delà du contexte d’un droit syndical « réduit » en regard de ce qui existe « ici », un certain nombre de problématiques sont communes : institutionnalisation, bureaucratie, place des permanent-e-s, sexisme, racisme, désyndicalisation, substitutionisme, absence de démocratie, etc…
En introduction, l’auteur parle de vocabulaire : mouvement ouvrier, syndicat, labor movement, mouvement du travail, mouvement des travailleurs et des travailleuses, classe ouvrière, workers, working people, worker’s movement, working class, salariEs… Il propose des définitions de la classe ouvrière, de ce que je nommerai le prolétariat élargi. Il parle de divisions, de différenciations, des hiérarchies dans cette classe, j’aurai au moins ajouté le terme de domination, « la classe ouvrière est divisée en son sein de façon beaucoup plus importante qu’on ne le reconnaît généralement ».
David Camfield rappelle aussi que « La classe ouvrière telle qu’elle existe vraiment est façonnée par les relations entre les sexes, les pratiques et les idées en matière des relations raciales, et par d’autres dimensions de la société ». Il reviendra sur le sexisme et le racisme systémiques.
L’auteur explique l’importance du mouvement ouvrier, des organisations syndicales, organisations autonomes des travailleurs et des travailleuses, « seuls regroupements au moyen desquels les salariéEs peuvent assurer leur défense dans une société où cette classe est attaquée », lieux où les travailleurs et les travailleuses « peuvent développer leurs capacités de penser et d’agir pour susciter le changement social ». Il parle aussi de démocratie syndicale.
David Camfield souligne aussi « Le mouvement ouvrier s‘est réinventé dans le passé pour répondre à l’évolution du capitalisme, et il est possible de le réinventer aujourd’hui pour en faire un outil plus efficace pour les luttes des travailleurs et des travailleuses » et il ajoute, qu’au-delà des textes de congrès, il est plus intéressant « d’étudier ce que font réellement les gens, par le biais des organisations »

Sommaire :
Première partie : Le mouvement ouvrier aujourd’hui
• Syndicats et milieux de travail
• Au-delà de la convention collective
• A l’intérieur des syndicats : la vie de l’organisation
• Autres organisations du mouvement ouvrier
• Evaluer le mouvement actuel de la classe ouvrière
• Racine des problèmes d’aujourd’hui
Deuxième partie : Perspectives d’avenir
• Pourquoi réinventer le mouvement ?
• Comment réinventer le mouvement ?
Concepts
Lectures et bibliographie

Je ne signale que certains éléments.
Au-delà des descriptions et des analyses de la situation syndicale au Canada et au Québec, dont la place des conventions collectives, j’ai particulièrement apprécié les réflexions sur le sexisme, le racisme, les peuples autochtones, la « communauté ». L’auteur insiste sur la démocratie syndicale, la participation de tou-te-s les salarié-es syndiquée-e-s ou non, l’action directe, la prise en compte de l’ensemble des problèmes (internes et externes à l’entreprise) concernant les salariéEs, le refus d’en rester au cadre national.
David Camfield distingue différents types de syndicalismes : syndicalisme d’affaires, syndicalisme d’entreprise, syndicalisme social, syndicalisme de mobilisation et syndicalisme de mouvement social. Il en explicite les tenants, les fonctionnements, les défauts, etc.
Il explique et souligne « le cadre extrêmement bureaucratique imposé aux syndicats par le droit du travail depuis les années 1940 », la transformation des syndicats par « l’effet combiné des nouvelles lois du travail et des purges anticommunistes ».
L’auteur parle de « La dégradation des infrastructures de la dissidence ». Cette notion de « infrastructures de la dissidence » me semble très utile, car la culture du refus de l’état des choses existant, les dissidences intellectuelles et pratiques, le devoir d’insolence, le refus de la naturalisation des rapports sociaux (dont celle du marché) participent de la construction des organisations autonomes des dominé-e-s. Par ailleurs, David Camfield souligne qu’il n’existe pas « d’institutions favorisant la capacité des salariéEs à entreprendre une action collective d’envergure ».

Dans la seconde partie, l’auteur parle de temps libre nécessaire « pour développer librement leurs capacités de ressentir quelque chose, de penser et de bouger ». Il montre que le potentiel pouvoir des travailleurs et des travailleuses ne concerne pas que les aspects internes aux entreprises et parle de dimensions concernant toute la société (logement et services, égalité, démocratie, justice sociale et écologique).
J’ai notamment apprécié la partie « Pourquoi et comment le mouvement doit changer », dont les changements clés analysés : plus de démocratie, plus de militantEs, des militantEs mieux outilléEs (« Les militantEs de la base doivent être capables de penser et d’agir de façon autonome, avec moins de dépendance à l’égard des responsables et des permanentEs à plein temps »), un leadership à la base qui soit le reflet de la classe des salariéEs, un recours plus fréquent aux méthodes militantes, plus d’indépendance, la volonté de mobiliser et de syndiquer la classe des salariéEs dans sa totalité, une solidarité plus profonde et plus vaste, plus de radicalisme.
David Camfield revient aussi sur l’histoire de la fin du XIXe et le début du XXe siècle, « les Chevaliers du Travail », les premiers syndicats par industrie (rompant avec le syndicalisme de métier), les Industrial Workers of the World (IWW). Il souligne que « la création des syndicats industriels et des organisations socialistes représentait une réinvention du mouvement de la classe des salariéEs ».
L’auteur analyse en détail les obstacles actuels avant de proposer d’entreprendre une démarche de réinvention « à partir de la base et bâtir en même temps de nouvelles organisations de salariéEs ». Si le syndicalisme d’entreprise fut un progrès par rapport au syndicalisme de métier, cette structuration n’est plus à la hauteur des modifications structurelles de l’organisation capitaliste du travail.
Démocratisation, réforme à partir de la base et création de nouvelles organisations : « les salariéEs sont les acteurs clés en ce qui concerne la transformation du mouvement ouvrier », formation de leurs propres regroupements indépendants, réponse à toutes les préoccupations de la classe des salariéEs, en milieu de travail ou non, mouvement dynamique formé à la fois des syndiquéEs et des non-syndiquéEs…
L’auteur souligne que « ce qui compte, ce n’est pas seulement la décision elle-même, mais la façon dont elle est prise et le nombre de personnes qui y participent ».
David Camfield termine sur les nouvelles orientations politiques nécessaires, « axées sur la classe des salariéEs », sur le soutien aux luttes des peuples indigènes pour leur auto-détermination (« il faut s’assurer que les revendications économiques des salariéEs ne lèsent pas les peuples indigènes ou leurs territoires »), l’opposition au colonialisme, (il avait antérieurement évoqué la campagne Boycott, désinvestissement, sanctions (BDS) envers l’Etat d’Israël, les aspects environnementaux, etc.

Le droit syndical et le droit du travail donne un éclairage particulier sur les limites de la démocratie en Amérique du Nord, et ici au Canada et au Québec.
Une présentation pédagogique. Un livre qui ne s’adresse pas qu’aux militant-e-s syndicaux et qui devrait intéresser au-delà des analyses sur la situation syndicale et politique au Canada et au Québec, tou-te-s les militant-e-s pour l’émancipation.

David Camfield : La crise du syndicalisme au Canada et au Québec
Réinventer le mouvement ouvrier
Traduit de l’anglais (Canada) par Catherine Browne
M éditeur, Ville Mont-Royal (Québec) 2014, 262 pages
Didier Epsztajn
http://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/