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CFDT : syndicat du commerce mis sous tutelle confédérale

Lu dans le Canard enchainé du 25 février : 4500 syndiqués CFDT du commerce de Paris mis sous tutelle confédérale, pour risque de mise en danger de l’application de la loi Macron sur les « zones touristiques internationales« . 

Cliquez pour avoir le fac-similé du journal : La CFDT au secours de la loi macron

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Après le CCN de février : une autre CGT ?

Voici la déclaration issue du Comité confédéral national des 2 et 3 février.

 

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Communiqué du Comité confédéral national

Mercredi 4 février 2015

Le Comité confédéral national de la CGT (CCN), réuni les 3 et 4 février 2015, a élu un nouveau Bureau confédéral, une Administratrice, Colette DUYNSLAEGER, et le Secrétaire général Philippe MARTINEZ, recueillant tous une très forte majorité.

Les dernières actions menées, telles que les manifestations contre le projet de loi Macron, la mobilisation des cheminots, des salariés de l’Energie, ainsi que le conflit des routiers, ont démontré la capacité des salariés à se mobiliser avec une CGT visible sur le terrain des revendications.

De même, les mobilisations syndicales en Espagne, en Belgique et en Italie, comme le résultat des élections en Grèce, sont porteurs d’espoir pour de nombreux citoyens, en créant une fissure dans le paysage européen monocorde, ultralibéral et austéritaire. La CGT souhaite que cette victoire électorale se traduise par des avancées et de nouveaux droits pour les salariés grecs. Le 18 février 2015 sera l’occasion pour la CGT de s’inscrire dans l’action de la Confédération syndicale internationale pour la préservation du droit de grève.

Le CCN a décidé d’une préparation exceptionnelle, au plus près des syndiqués, de son 51ème congrès qui se tiendra au printemps 2016. Ainsi, la CGT a décidé de partir des préoccupations et des aspirations des salariés et des propositions des syndicats sur le terrain, afin de construire un syndicalisme aux contours du salariat d’aujourd’hui, un syndicalisme qui articule démocratie syndicale et démocratie sociale, contestation et propositions.

Pour ce faire, le CCN décide d’aller à la rencontre de ses syndicats sur l’ensemble du territoire et l’ensemble des champs professionnels. La campagne « coût du capital » sera un point d’appui.

Il a aussi décidé d’amplifier sa campagne de syndicalisation en direction des salariés, là où la CGT existe, comme là où elle est absente ; une campagne qui s’adresse à tous, actifs comme retraités, privés d’emploi et précaires, travailleurs migrants, ingénieurs et cadres, jeunes et femmes. Le 8 mars sera l’occasion pour la CGT d’affirmer ses revendications en faveur de la reconnaissance de la place des femmes dans la société et pour l’égalité professionnelle et salariale. En effet ces dernières sont les premières impactées par les politiques d’austérité.

Dans le cadre du processus de lutte engagé confédéralement, la CGT porte toutes les initiatives en cours, et à venir, décidées par les organisations et décide d’une journée nationale interprofessionnelle et intergénérationnelle de mobilisation et d’arrêts de travail. Pour y parvenir, elle travaillera à créer les conditions de l’unité syndicale la plus large afin de redonner espoir aux salariés en proposant des alternatives aux politiques d’austérité en agissant pour une autre répartition des richesses créées par le travail.

La CGT réaffirme sa combativité et sa disponibilité pour agir avec les salariés contre la stratégie du patronat et la politique du gouvernement : pour l’augmentation des salaires et des pensions, pour l’emploi durable, pour l’amélioration des conditions de travail, pour des services publics de qualité et un haut niveau de protection sociale.

Montreuil, le 4 février 2015

Entre deux CCN : prospectives sur la CGT

Liens : http://www.regards.fr, onglet « société »

et : http://www.ensemble-fdg.org, onglet « luttes sociales » 

 

 

La CGT joue son devenir… et pas seulement le sien

Secouée par la contestation de son secrétaire général, la CGT connaît une crise qui dépasse cette affaire. Roger Martelli analyse ses enjeux, à la lumière de l’histoire de la centrale et du syndicalisme… et de leur avenir.

Tout le monde sait que la CGT est dans la tourmente. Les dépenses de son secrétaire général ont déclenché la crise (lire « À quoi rêve Thierry Lepaon ? »). Elles n’en sont pas la cause. Que deux des prédécesseurs de Thierry Lepaon (Georges Séguy et Louis Viannet) aient rompu le traditionnel devoir de réserve des anciens pour demander le départ de l’actuel secrétaire de la CGT en dit long sur la gravité de l’enjeu. En fait, ce n’est rien moins que l’avenir d’une CGT déjà affaiblie qui se trouve en question.

La galaxie s’est défaite

Le syndicalisme français présente une double originalité dans le paysage syndical européen [1]. D’une part, il est dominé depuis le début du XXe siècle par la volonté d’une indépendance affirmé du syndicat par rapport au parti politique. La France n’a connu ni le modèle travailliste anglais (subordination du parti au syndicat) ni le modèle social-démocrate allemand (subordination du syndicat au parti). À la limite, le seul moment où s’est opérée une symbiose du syndicalisme et du politique s’est vu à l’époque où la CGT a été englobée de fait – mais non de droit – dans la galaxie communiste, de la Libération aux années 1990. La seconde originalité tient à ce que le courant réformiste de type nord-européen est resté longtemps minoritaire dans le syndicalisme français.

Pendant quelques décennies, la CGT a ainsi incarné un syndicalisme marqué par une triple caractéristique : majoritaire dans le monde du travail (ce qu’attestent les élections professionnelles de l’après-guerre) ; marqué très à gauche par le poids d’un communisme politique lui-même oscillant entre 20 et 25 % des suffrages jusqu’aux années 1970 ; exprimant la synthèse originale d’un syndicalisme à la fois « de classe et de masse », pour reprendre la terminologie officielle longtemps employée.

Or cet équilibre est définitivement rompu, sur fond de désagrégation générale des structures du « mouvement ouvrier ». Les vingt dernières années sont marquées par un quadruple phénomène : l’évolution des formes de la conflictualité, concomitante des transformations du travail et de celles du salariat ; l’affaiblissement structurel général du syndicalisme (phénomène largement européen) ; le recul de la CGT (en adhérents et en voix) et le rééquilibrage du mouvement syndical ; la désagrégation des liens entre la CGT et le PCF, lui-même en déclin continu. La force du communisme français tenait à ce que le parti était au cœur d’une galaxie incluant le syndicalisme, des associations actives et un réseau municipal élargi. La « galaxie » s’est défaite. Le syndicalisme incarné par la CGT en est à la fois plus libre… et plus solitaire. La CGT résiste mieux que le PCF ; elle n’en est pas moins affectée par la rétraction. Sa place sociale est réelle ; elle est toutefois en jeu.

Le syndicalisme français confédéral est plus diversifié que jamais. Le dilemme du premier des syndicats français est de ce fait difficile. Il a pu être en partie occulté, entre 2007 et 2012, au temps du libéralisme sécuritaire et arrogant de Nicolas Sarkozy. Il revient en force quand la gauche, même droitisée, accède aux responsabilités (lire l’interview de Sophie Béroud). Où en est-on aujourd’hui ? Force ouvrière incarne une voie particulière, combinant le pragmatisme d’une organisation qui a fait longtemps de la négociation sa marque de fabrique et la radicalité quasi corporative d’un discours centré sur la défense intransigeante des statuts anciens. Depuis son « recentrage » amorcé à la fin des années 1970, la CFDT a pris la place, naguère occupée par FO, d’un syndicat de compromis, à la recherche de consensus entre patronat et monde du travail, soucieux de « modernisation » et de « fluidité », tout autant que de protection du salariat. Quant à la radicalité historique du monde syndical, elle est reprise – outre l’existence du syndicalisme anarchiste de la CNT – par la mouvance originale de Sud-Solidaires, ouvertement inspirée de la pente syndicaliste révolutionnaire de la Charte d’Amiens.

La combativité et l’utilité

Et la CGT ? Elle incarne de façon forte la combativité et souvent la colère. Pas une manifestation revendicative, pas une action d’entreprise sans l’omniprésence du sigle CGT. Mais la combativité, même sur le plan syndical ne suffit pas à définir l’utilité, qui se situe toujours du côté de la capacité concrète à améliorer les choses. Quand la tendance historique était à l’homogénéisation de la classe et à la concertation salariale, quand elle était à l’expansion du « mouvement ouvrier », cette capacité était relativement facile à délimiter. Elle l’est beaucoup moins quand le temps est à la désindustrialisation, à l’éclatement des statuts et à la dispersion géographique.

La CGT sait, par tradition, que le dynamisme syndical tient à la largeur du spectre que l’on peut mobiliser. Elle sait donc qu’une faiblesse du mouvement syndical français tient à son éparpillement. Elle énonce à partir de là l’exigence de ce qu’elle appelle un « syndicalisme rassemblé ». En cela, elle ne rompt pas avec la tradition ancienne d’une CGT à la fois très identifiée par ses référents « de classe » et capable de rassembler le monde du travail très au-delà de ses frontières mentales et doctrinales. Mais cette CGT agissait dans un environnement où la culture d’une certaine « radicalité » et en tout cas l’univers mental de la « transformation sociale » étaient largement majoritaires à gauche et dans l’espace salarial, ancien et nouveau.

Par ailleurs, la CGT a expérimenté les limites d’un syndicalisme plus prompt à dire « non » qu’à énoncer des propositions. La propension contestataire suffisait peut-être à définir une identité positive dans une phase de croissance économique et d’État-providence : l’affirmation pure d’un rapport des forces permettait en effet des transferts significatifs de richesse, de la production et des services vers le monde du salariat. Le bras de fer devient moins efficace dans un système de matrice avant tout financière, où la redistribution générale se tarit en même temps que la sphère publique se rétrécit. Alors le problème politique de la régulation globale et du « système » prend une place de plus en plus déterminante.

La CGT, elle, incarne de façon forte la combativité et souvent la colère. Pas une manifestation revendicative, pas une action d’entreprise sans l’omniprésence du sigle CGT. Mais, même sur le plan syndical, la combativité ne suffit pas à définir l’utilité, qui se situe toujours du côté de la capacité concrète à améliorer les choses. Quand la tendance historique était à l’homogénéisation de la classe et à la concertation salariale, quand elle était à l’expansion du « mouvement ouvrier », cette capacité était relativement facile à délimiter. Elle l’est beaucoup moins quand le temps est à la désindustrialisation, à l’éclatement des statuts et à la dispersion géographique.

Trois séries de problèmes et de défis

Réunis à nouveau ce mardi 6 janvier, les 56 membres de la Commission exécutive nationale de la CGT feront un pas de plus dans la résolution de la crise, avant une nouvelle réunion du « Parlement » de la confédération, le Comité confédéral national, une semaine plus tard. Le sort du secrétaire général ne devrait donc pas être leur seul sujet d’inquiétude. En fait, ils sont confrontés à un entrelacement de problèmes et de défis, qui portent sur la structure même du syndicalisme et sur sa position dans l’espace sociopolitique français et européen.

1. Militants et responsables se sont convaincus depuis une bonne décennie que la vieille structure duale de la CGT (la verticalité des fédérations de métier et l’horizontalité territoriale de l’interprofessionnel) ne correspondait plus à l’organisation contemporaine du travail (à la fois « mondialisé » et parcellisé), aux formes décentralisées de confrontation-négociation et aux modes plus généraux de la sociabilité populaire. Au bout du compte, la CGT a cessé de représenter la totalité du monde du travail, et notamment les travailleurs précaires, les PME, les entreprises de sous-traitance et même le secteur privé en général. Mais si le constat est à peu près bien établi et partagé dans l’organisation, les conséquences pratiques ont du mal à être mises en place et évaluées en retour. Cette situation crée une difficulté de lisibilité pour la confédération tout entière et elle accroît le risque de tensions entre corporations ou même de conflits de personnes, au détriment de la dynamique d’ensemble du syndicat.

2. Le rapport global à la société est l’autre champ qui reste à éclaircir. La CGT, on l’a vu, s’est historiquement inscrite dans une logique originale de « radicalité » par rapport au système global. Cette radicalité n’a certes jamais existé sans l’équilibre d’un solide « sens du réel », n’ignorant jamais l’exigence d’efficacité et donc la nécessité d’avancées partielles, tant au plan de l’entreprise qu’à celui de l’État. Mais cet équilibre était d’autant plus concevable et reproductible que les mécanismes de « l’État-providence » autorisaient des plages de redistribution.

Or l’évolution du capitalisme depuis plus de trois décennies et, plus encore, l’existence d’une crise systémique redéfinissent la donne en profondeur. Il devient plus que jamais nécessaire, sauf à accepter la logique du capital financier mondialisé, d’articuler chaque lutte concrète, défensive ou offensive, à une action concertée sur le « système » lui-même, à des échelles de territoire de plus en plus interpénétrées (du local de l’entreprise jusqu’au niveau continental voire planétaire).

Mais dès lors le syndicalisme se trouve placé devant une contradiction incontournable. D’un côté il ne peut parvenir à des résultats, partiels ou globaux, que sur la base d’une logique de rassemblement ; il doit donc vouloir être un « syndicalisme rassemblé ». D’un autre côté, il est travaillé lui aussi par la polarité entre une culture revendicative plutôt portée vers l’intégration dans le système (sur le modèle nord-européen) et une autre culture qui, sans négliger les compromis immédiats, est plus attentive à la nécessité de réformes structurelles capables d’installer durablement une autre figure du travail, de sa dignité et de sa reconnaissance. D’une façon ou d’une autre, aujourd’hui comme hier, dans l’espace des relations de travail comme dans celui de l’action politique, le poids respectif des deux « cultures » pèse sur l’évolution générale. Que la tradition critique, tant syndicale que politique ou associative l’emporte sur une logique d’accommodement ne peut être sans importance notable pour une tradition syndicale comme celle de la CGT.

3. Reste alors à avancer sur un troisième grand chantier, qui est celui du rapport entre syndicalisme et vie politique. En fait, il s’agit plus largement de l’enjeu démocratique. Qu’il le veuille ou non, le syndicat pâtit aujourd’hui d’une crise générale de toute institution. Toutes les sociétés dites « modernes » (les sociétés « bourgeoises-capitalistes ») se sont construites sur la séparation du « social » et du « politique ». Au début du XXe siècle, il en est résulté un partage des tâches : les syndicats et les associations se sont vu attribuer la gestion du « social », tandis que les partis disposaient du monopole de gestion du politique.

Quel projet de société partagé ?

Or le développement contemporain voit les frontières se faire plus floues, entre public et privé, entre économique, social, politique, culturel et même éthique. Si la spécificité de chaque type d’organisation ne disparaît pas (le syndicat n’est ni le parti ni l’association), le monopole de leur fonction perd de son caractère absolu. Les vieilles formules (le syndicat énonce les demandes ; l’État et les partis la traitent dans l’espace public) ne suffisent plus aujourd’hui. Face à la loi de la marchandise, la finalité du développement sobre des capacités humaines doit se redéfinir et s’imposer.

Or il n’existe à ce jour que trois modèles d’articulation du social et du politique, le modèle travailliste et le modèle social-démocrate évoqué plus haut, et celui du « syndicalisme révolutionnaire », pour lequel le syndicat incarne l’ensemble des fonctions nécessaires à la promotion du monde du travail. Il se trouve que ces trois modèles sont entrés en obsolescence, plus ou moins forte, plus ou moins rapide.

Il n’y a donc pas d’alternative sérieuse à l’expérimentation de nouvelles formes d’articulation entre le social et le politique avec une double contrainte : respecter la spécificité des pratiques et des sensibilités et créer les conditions d’émergence d’un projet de société partagé, capable d’unifier les fragments dispersés du « peuple » et de refonder la dignité du monde du travail. Incontestablement, la redéfinition d’un tel projet ne relève pas de la seule responsabilité syndicale. Mais peut-elle se passer de la contribution volontaire d’un syndicalisme puissant, indépendant, mais associé au grand œuvre à part entière ? Le syndicat peut-il se contenter de déléguer à d’autres la mise en forme, la traduction et la mise en œuvre d’un projet de cette envergure ?

S’il se laissait aller à entériner la coupure du social et du politique, fût-ce au nom d’un passé de subordination (pour la CGT), l’indépendance du syndicalisme resterait illusoire, dans un monde où les maîtres mots restent ceux de la concurrence et de la gouvernance. Le contraire de la subordination ne peut être la séparation… Pour l’instant, le troisième terme n’est pas parvenu à prendre forme.

Notes

[1] Ce texte reprend, de façon raccourcie et mise à jour, une analyse déjà publiée en mars 2014.

 

 

 

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* Alice Dubost- CGT : crise de direction… ou crise stratégique ?

On pourrait rapprocher la crise de la CGT de celle qui frappe toutes les organisations politiques ou ouvrières devant une crise économique qui perdure et la crise stratégique qui se pose. La particularité est cependant que les syndicats ont pendant longtemps été les organisations auxquelles les salariés et la population faisaient le plus confiance pour les défendre. L’échec de la grève de 2010 contre l’allongement de la durée de cotisation pour la retraite a marqué durablement le mouvement ouvrier. Maintenant, c’est sur la direction des syndicats, et singulièrement le premier d’entre eux, que beaucoup s’interrogent.

Les révélations successives sur le coût d’aménagement du logement ou des bureaux de Thierry Lepaon, secrétaire général de la CGT depuis mars 2013, puis sur l’indemnité « de promotion » de 31000 euros (somme reconnue par le principal intéressé), enfin sur les manœuvres mises en œuvre pour ne pas être forcé de démissionner, mettent au jour un mode de fonctionnement opaque, peu démocratique, d’une partie de la direction de la CGT coupée des réalités du monde du travail.

Mais la démission de Thierry Lepaon – ou sa révocation qui devrait être en débat lors du CCN du 13 janvier s’il n’a pas démissionné d’ici là – ne suffira pas à faire taire la critique. Car de plus en plus de voix, de la base au sommet de la CGT, s’élèvent pour relier cette crise de direction à l’échec, voire à l’absence de politique face à l’offensive libérale. Les positions défendues au fil des négociations heurtent plus d’un militant, telle la remise en cause des seuils sociaux (la délégation de la CGT a proposé que dans les entreprises de moins de 50 salariés, les élections se fassent « à la demande de deux salariés », ce qui restreindrait les droits actuels).

L’amertume est d’autant plus grande que l’attente envers la CGT reste forte. Sur de nombreux sujets, les salariés se mobilisent, et ils sollicitent le soutien de la confédération : depuis les luttes des chômeurs (manifestation du 6 décembre) jusqu’au travail du dimanche, la confédération n’est pas assez à la hauteur des grands enjeux actuels. Ainsi, la fédération certaines structures soulignent que la réforme territoriale et le développement du syndicalisme des privés d’emploi et des précaires sont des sujets à traiter en urgence.

Trois dimensions se dégagent pour permettre le débat.

La transparence d’abord sur le fonctionnement de la direction d’un syndicat est une exigence portée par la totalité des syndicats s’exprimant. Mais la moralisation de la vie publique, si elle répond à un besoin largement exprimé (ne serait-ce que pour contrer le « Tous pourris » si répandu), ne saurait suffire.

Les interventions des instances réclament donc de plus en plus un autre fonctionnement démocratique de la confédération : comment a été débattue la proposition de refondation de la représentativité syndicale (avec l’émiettement syndical qu’elle a produit et la fragilisation d’équipes syndicales, y compris CGT) ? Pourquoi n’y a-t-il pas eu d’instances réunies pour soutenir les piquets de grève devant les raffineries en 2010, dont la dynamique permettait une poursuite au conflit sur les retraites ? Certaines prises de position collectives de structures CGT ouvrent à une telle discussion, comme par exemple celle qui explique : « La direction confédérale de notre CGT est aussi confrontée à une crise de ses modalités collectives de fonctionnement et de son efficacité. Refusant et rejetant toute polémique stérile sur les personnes, [le bureau] propose que ce Comité Confédéral National examine les conditions de la mise en œuvre d’une direction collégiale de la CGT. »

Enfin, la discussion stratégique doit être menée largement. Nous ne pouvons ignorer les difficultés aujourd’hui à répondre à la crise économique et à l’offensive libérale. Mais raison de plus pour engager un grand débat sur la riposte à mener. Les mouvements menés par un seul syndicat, et sans coordination, ne peuvent répondre. Il faut donc rassembler, fédérer, combattre. Comme le propose une autre fédération, il faut reconsidérer la «  stratégie revendicative confédérée face à un délitement des actions interprofessionnelles dans un contexte où nos militantes et nos militants doutent de la capacité de la CGT à rendre victorieuses nos luttes sociales. » De même, d’autres encore, metent en avant l’exigence d’« Analyser nos capacités de mobilisation, l’impulsion confédérale et débattre de la stratégie CGT ».

La question de la stratégie unitaire est très fortement posée au sujet des trois journées interprofessionnelles de la CGT en 2014 : aucune n’a fait l’objet de propositions réellement unitaires et toutes ont été marquées par des échecs. La dernière, le 16 octobre, portait sur un thème qui aurait pu être rassembleur (le budget de la Sécurité sociale).

Revient aussi la question d’un vrai projet syndical à même de répondre à l’éclatement du salariat entre entreprises donneuses d’ordre et sous-traitantes, entre grandes et petites entreprises, entre salariés précaires et stables, y compris dans la fonction publique.

Signalons quelques expériences unitaires qui, au-delà de l’engagement quotidien des militants sur le terrain, montrent que le syndicalisme porte sans cesse du renouveau.

  • A Paris, un comité de liaison Interprofessionnel du commerce (CLIP) rassemble les syndicats parisiens du commerce depuis 2010. La manifestation contre le travail du dimanche du 14 novembre (plus de 2000 manifestants) a été la plus grosse manifestation de salariés du commerce à Paris depuis longtemps. Une assemblée populaire unitaire, rassemblant partis politiques, syndicats, contre le travail du dimanche a eu lieu le 4 décembre 2014. Même une partie du PS commence à s’interroger sur cette remise en cause du dimanche chômé.
  • Contre l’extrême droite, une action unitaire rassemble CGT, Solidaires, FSU, UNEF et associations. Ceux-ci continuent à élaborer des analyses et à maintenir le cap de la dénonciation des prétentions sociales du FN dans les entreprises et la société.
  • La Fondation Copernic a été à l’origine d’un Observatoire de la répression et de la discrimination syndicale, auquel participent CGT, CFTC, FO, FSU, Solidaires, SAF, SM et de nombreux chercheurs, et qui vient de publier son rapport annuel.
  • Enfin, citons l’exemple des journées intersyndicales femmes, coorganisées par CGT, Solidaires et FSU qui chaque année rassemblent des centaines de participant-e-s.

C’est le décalage entre ce syndicalisme vivant, de terrain, unitaire, et une confédération sans capacité d’initiative efficace dans les mobilisations et face à l’ampleur de la crise sociale et politique, Une autre structure CGT « demande qu’on en revienne aux décisions du dernier congrès confédéral afin que soit mise en œuvre une ligne d’action syndicale claire et offensive face aux attaques permanentes du patronat et du gouvernement Valls contre les acquis sociaux, mais aussi contre les plans d’austérité prônés par l’Union européenne ».

L’engagement de la CGT pour défendre tous les acquis ouvriers est fondamental. Sa volonté se vérifiera à travers les mobilisations unitaires qu’elle saura bâtir. Sa capacité à s’ouvrir sur des mouvements sociaux est vitale.

 

 

Au moment où face à la loi Macron et face au nième cahier revendicatif du Medef, il aurait fallu une CGT combattive et rassembleuse au-delà de ses rangs, l’affaire Lepaon accélère sa crise, brise sa capacité à agir et symbolise dans la caricature la fin de toute une époque.

L’article d’Alice Dubost mis en ligne récemment sur cette crise (« CGT : crise de direction… ou crise stratégique ? ») rassemble quelques points de diagnostic pertinents à commencer par l’absence d’orientation et par ce qu’elle appelle une « crise de stratégie ». Mais cela me semble un peu court pour saisir le point de non-retour que constitue la singulière simultanéité de faits aussi disparates que l’offensive réactionnaire du patronat, la crise sociale, le pourrissement de la direction confédérale, la loi Macron et bien d’autres encore. Il y des moments comme celui-ci où une crise de direction s’inscrit de manière « cohérente » dans le faisceau d’évènements plus amples. Bien plus qu’un symbole, le révélateur d’une histoire qui se referme peu à peu.

La prise de parole de militants CGT en direction de leurs camarades pour en quelque sorte relancer la machine et ne pas désespérer les rangs est centrale. Il faut aussi politiquement – à l’extérieur du syndicat – poser un pronostic pour définir une orientation, une tactique, des axes de travail.  On ne peut se contenter en tant que courant politique, comme le fait Alice dont je comprends pourtant le propos et l’objectif, boucler le raisonnement sur une vaine espérance, sur la « volonté (de la CGT)… à travers les mobilisations unitaires qu’elle saura bâtir (et) Sa capacité à s’ouvrir sur des mouvements sociaux est vitale ». On aimerait bien mais hélas…

Trop de retard, trop d’échecs

Comme toutes les organisations du mouvement ouvrier, la CGT est dépourvue de réponses cohérentes, crédibles, mobilisatrices, contre un système économique profondément modifié depuis trente ans par la mondialisation financière. Sans doute en paye-t-elle plus le prix que d’autres en raison de son implantation sociale. Ce n’est pas seulement la détérioration des rapports de forces sociaux dès les années 70/80 qui a ouvert la porte aux politiques libérales. C’est pour beaucoup aussi la transformation progressive des mécanismes économiques, financiers et sociaux qui ont réduit la portée revendicative des organisations syndicales dans leur ensemble. La crise syndicale (qui n’est pas que française !) est une  crise d’efficacité face à une évolution structurelle du capitalisme et à la montée de la précarité. De 1980 à  2012, le taux de syndicalisation est tombé de 18% à 8%. 16,7 % des fonctionnaires sont syndiqués, 6,5% des titulaires d’un CDI à temps complet, 5,8% des CDI à temps partiel, 3% des titulaires d’un CDD et… 0,9% des intérimaires.

Mais la CGT n’en finit plus de payer aussi les dégâts de son passé. Vingt-cinq ans après l’écroulement du stalinisme et prise de distance entre l’appareil de la centrale et celui du PCF, ce passé n’a pas disparu de la mémoire collective de beaucoup de salariés : une CGT se pensant comme seule véritable représentante de la classe ouvrière, sectaire et arrogante, exagérément ouvriériste, parfois nullement exemplaire dans la gestion des fonds gérés par les comités d’entreprise (sans être pourtant la seule à ce petit jeu). Encore aujourd’hui des secteurs de la CGT maintiennent cette triste tradition. L’anticommunisme primaire qui règne par ailleurs au sein du salariat fait le reste.

Pour ces raisons mais aussi à cause d’une vision sociale désuète, la CGT a été très peu efficace dans la syndicalisation des couches de plus en plus massives de techniciens et cadres d’exécution. Cette distanciation, commencée dès les années 70, s’est poursuivie jusqu’à aujourd’hui facilitant le renforcement de la CFDT. A moins de croire que dans leur majorité les syndiqués cfdtistes sont de fieffés petits bourgeois à la périphérie de la vraie classe ouvrière, cette situation est lourde de conséquences dans de nombreux secteurs où la division syndicale se lit comme une division sociologique ou catégorielle. D’autant plus que la désindustrialisation rogne la base cgtiste dans beaucoup de secteurs. C’est notamment le cas dans les grands groupes qui rationalisent leurs sites en France et réduisent ainsi la part des ouvriers dans leur effectif global.

Certaines élections professionnelles récentes montrent cette relation entre érosion du vote CGT et érosion du 1er collège (la même chose pouvant se produire pour Solidaires). Ici ou là, la CGT a perdu sa place de première organisation syndicale au risque d’être parfois marginalisée par le front uni des autres organisations, avec le goût amer d’une séparation catégorielle. Certes, la période n’est pas à la radicalisation de tous les secteurs du salariat, mais le problème n’est pas nouveau et remonte aux années 60 et 70 sur fond d’ouvriérisme et d’un discours « CGT =  ouvriers = luttes de classe », qui fut souvent un vernis bureaucratique pour justifier un sectarisme et une incapacité à unifier le salariat. Dans la métallurgie les cadres et techniciens sont presque aussi nombreux que les ouvriers et les employés. Dans les Télécommunications ils représentent 72%, dans la Chimie 64% des effectifs, tout comme dans la Banque et les Assurances, dans les Sociétés d’études et de services 69%, dans le Sanitaire et Social 41%. Tous ces secteurs réunis représentent 37% des salariés du privé (année 2010), une paille ! Il ne s’agit pas de fétichiser ces chiffres et d’en rester là, bien sûr. On sait que la division sociologique du salariat est un problème profond. Mais tout de même… pourquoi la CGT n’a pas été capable de s’implanter un peu plus substantiellement dans ces couches massifiées au cours des 40 dernières années ? Et quelles conséquences sur l’état de la confédération aujourd’hui ? La crise vient donc bien de loin !

Or, le problème est que pour les militants de la CGT les plus critiques, ainsi que pour de nombreux militants politiques de gauche, la CGT c’est la classe ouvrière ! Son cœur, son centre, sa frange la plus consciente… peu importe les nuances. Comme si la disparition de toute opposition dans la CFDT ou les limites de Solidaires, pour ne prendre que ces deux cas, réglaient définitivement la question du « sujet syndical ». Il n’en est rien.

Fractionnement de l’appareil

Bien sûr, la CGT n’échappe pas à la crise globale du mouvement ouvrier et au lent déclin des structures de représentation aussi bien syndicales que politiques qui ont été celles du XXème siècle. Mais sa crise est spécifique. Alors que l’appareil CFDT a accentué sa centralisation autoritaire, s’est fabriqué un déguisement de « syndicalisme de proposition » et se vend au patronat, la CGT s’est fragmentée autour notamment d’intérêts fédéraux. L’inadéquation du périmètre de certaines fédérations avec l’évolution objective de certains métiers et branches est l’expression du conservatisme et des résistances des appareils intermédiaires. L’affaiblissement global de la CGT et de ses ressources a exacerbé les réflexes de défense des petits appareils fédéraux et départementaux (UD). Mais sauvegarder ses moyens militants et administratifs peut mener à d’étranges compromissions.

Les « à côtés » de la nomination de Thierry Lepaon, pour peu qu’ils relèvent effectivement d’une position de pouvoir, ne peuvent exister au sein d’un appareil bureaucratique sans retour d’ascenseur. La réciprocité hiérarchique est pour ainsi dire une loi pour toutes les formes de bureaucratie.  La promiscuité y étant généralement trop grande pour que ce que l’un obtient dans sa fonction ne soit pas (en partie) accordé aux ayants-droit les plus proches.

Mais si « le poisson pourrit par la tête » comme dit le proverbe chinois, qu’en est-il du « corps » ? Dans un passé lointain la bureaucratie CGT tenait par ses liens rigoureux avec l’appareil du PCF. En 1977, la centrale annonce 2,3 millions d’adhérents, le plus haut niveau depuis les années 50. A partir de là, l’érosion commence sur fond d’échec du « Programme commun », de dénonciation de Solidarnosc en Pologne et du passage du PCF au gouvernement Mauroy. Le bâtiment de Montreuil inauguré en 1982 coûte fort cher. Il renvoie à l’optimisme du moment et aux « Chateaux en Espagne » auxquels pouvait rêver la bureaucratie. Aujourd’hui, la péréquation de ces coûts au niveau des fédérations qui occupent une partie du bâtiment est douloureuse. La baisse des cotisations, combinée aux frais de structures, réduit les moyens affectés aux petits appareils fédéraux. Les ressources manquent pour faire son boulot mais les solutions pour s’en sortir ne sont pas toujours d’une grande exemplarité. Dans certaines branches, où dominent de très grands groupes à la politique sociale parfois paternaliste, il n’est pas impossible de négocier quelques gestes altruistes tant au niveau fédéral qu’au niveau de l’entreprise. Bien sûr toutes les autres organisations syndicales font de même aujourd’hui et sans doute en pire (à qui allaient les fonds de l’UIMM ?). Mais venant de structures CGTistes le malaise est d’autant plus grand, ce  qui « limite » par ailleurs la parole de certaines fédérations contre Thierry Lapaon.  Ici ou là, à des niveaux fédéraux ou au cœur de grandes firmes, sous des formes diverses, beaucoup les strates de l’appareil finalement se « débrouillent ».

Et puis il y a les divisions au sein même des fédérations sur des questions pas forcément très politiques mais qui usent profondément la capacité de réflexion collective et d’intervention, surtout quand la direction confédérale s’en mêle. La CGT n’a pas non plus montré une fantastique capacité à intégrer des forces organisées venant de la CFDT et quelques tensions internes sont encore interprétées sous l’angle de la « pièce rapportée ».

Une force de résistance affaiblie et divisée

Certains articles de presse ont été jusqu’à parler d’ambiance de scission. C’est ne pas bien comprendre les mécanismes bureaucratiques. L’appareil innerve la structure de haut en bas et ne se réduit pas aux étages supérieurs. Pour en arriver à une scission, il faudrait que s’opposent clairement et longuement des projets antagoniques et clairement exprimées. Or, à quelques exceptions près, il n’est pas possible d’identifier des desseins clairs émanant de fédérations importantes. Alice a raison d’insister sur ce point et d’écrire « Revient aussi la question d’un vrai projet syndical à même de répondre à l’éclatement du salariat entre entreprises donneuses d’ordre et sous-traitantes, entre grandes et petites entreprises, entre salariés précaires et stables, y compris dans la fonction publique ». Une scission ne serait possible que si une grande fédération historique prenait la tête d’un contreprojet et qu’elle n’ait d’autres moyens que de cliver la confédération sur ses propositions. On en est très loin. Et nous savons par ailleurs qu’une scission dans un contexte de recul général des luttes a peu de chance de marquer le point de départ d’une plus vaste recomposition.

Le déficit programmatique et revendicatif se nourrit comme toujours de la faiblesse des expériences de terrain, du maigre rajeunissement des cadres et de l’absence d’un bilan sans entrave sur certaines luttes et formes de lutte. D’un côté l’absence de grandes luttes refondatrices, de l’autre un appareil qui limite d’autant plus le débat d’idées que lui-même en est en partie dépourvu. A cela s’ajoutent les pressions du gouvernement et du parti socialiste, la question du débouché électoral (mais lequel ? le Front de gauche ?) et une conception de l’unité syndicale polarisé par le poids de la CFDT dans les négociations sociales. La réflexion parcellaire de militants dispersés dans les fédérations et les Unions départementales ne permet pas de surmonter cette situation. D’autant que l’ouvrage est d’une complexité sans nom en l’absence d’une parole confédérale claire et intelligente.

Comment sortir de la pure propagande et des axes de campagnes « miracles » (la campagne sur le « coût du capital », celle sur la défense de l’industrie française…) et retrouver le sens d’une pratique revendicative dans les entreprise qui s’adresse à tous les salariés sans les cliver « catégoriellement » et qui soit crédible ? On sait que la syndicalisation dépend pour beaucoup de la démonstration par les succès remportés aussi petits soient-ils. Il ne faut donc pas s’étonner du nombre d’accords signés par la CGT dans les entreprises y compris dans la cadre de plans sociaux. Les équipes locales savent que « faire son boulot » passe aussi par accepter que le verre soit à moitié plein sur un accord d’intéressement, une revendication salariale ou un nombre d’emplois supprimés. Ne pas signer n’importe quoi mais tout de même gagner un peu. Si cela ne fait pas une stratégie (puisse-t-il y avoir une « stratégie » syndicale ?) cela ne nécessite pas non plus un savoir-faire syndical remarquable. A chaque lutte dans chacun des secteurs et des entreprises, en fonction d’un certain rapport de force et dans un contexte de dispersion syndicale spécifique il faut savoir œuvrer avec discernement et trouver les bonnes modalités tactiques. Pas facile quand les plus anciens prennent leur retraite et que les plus jeunes se font rares et apprennent encore.

Il faut aussi compter sur le désespoir de ceux et celles qui perçoivent la fin d’une époque au cœur de leurs métiers : délocalisations irréversibles, reclassements déqualifiants,  fermetures d’entreprise et dépôts de bilan, chômage en vue. Dans ce contexte, il n’est pas étonnant d’observer des comportements CGTistes très divers, parfois opportunistes ici ou ultra gauches ailleurs. Certaines fédérations connaissent ce genre de distensions internes. On le retrouve en partie dans les débats nationaux. Alors que Lepaon est souvent crédité d’une ligne trop conciliante, les tentations existent d’une réponse symétrique, solitaire et gesticulatoire menant aussi à de graves défaites. Entre les deux, rien n’est simple non plus entre différentes fédérations ou parties de fédérations.

Simple rénovation syndicale ou bouleversement ?

Le « redressement » de la CGT est-il encore possible ? Du moins le redressement tel que nous pouvons le rêver : revendicatif, unitaire, démocratique, débarrassé de sa bureaucratie et polarisant le salariat ? Pour cela il faudrait un événement politique d’une telle ampleur que toute la représentation sociale en serait de toute manière bouleversée. Hormis cette hypothèse, la CGT risque fort de continuer à se fragmenter.

Dans l’attente douloureuse de l’événement social majeur, il est très important qu’en interne les militants les plus clairvoyants fassent « comme si » le redressement était envisageable. D’autant que le patriotisme d’organisation y est très fort. Mais la réflexion politique ne peut s’arrêter là, parce qu’au bout du compte il ne s’agira jamais d’un redressement en soi de la seule CGT.

La crise n’est pas une simple crise d’orientation et encore moins une crise de direction faisant suite à la succession malheureuse de Bernard Thibault. Elle tient d’abord au décalage mortel entre la trop lente révision des analyses du passé (révision inégale au sein de la confédération) et la profondeur des transformations socio-économiques depuis trente ans. Toute la bonne volonté du monde ne permettra pas de remonter ce handicap au sein d’une organisation sclérosée et bureaucratisée. En tant que courant politique, en rester au seul niveau de la CGT c’est se contenter d’une ligne de défense perdue d’avance.

S’il ne faut pas s’aventurer à anticiper la forme d’une recomposition syndicale à dix ou quinze ans, il faut tout de même y penser en termes de processus. Aujourd’hui,  rien ne justifie que le nombre de militants politiques de gauche syndiqués à la CFDT ou à FO soient aussi insignifiant. Bien sûr, les rangs de la CGT se positionnent majoritairement à gauche et partagent grosso modo les mêmes analyses que nous sur l’offensive patronale et la politique du gouvernement. Incontestablement cela constitue un point d’appui important. Mais, isolée du reste de la question syndicale, cette voie est hasardeuse. Nous condamnons les forfaitures de la direction de la CFDT mais nous ne nous adressons jamais à ses militants. A l’inverse, nous faisons parfois grand bruit sur certaines luttes sans dire un mot du comportement ultra sectaire de certaines franges de la CGT comme à Goodyear Nord (Amiens) et nous ne disons pas un mot sur le bilan de ces comportements. Or, pour peu que nous nous positionnions sans excès dans la perspective d’un big bang social (comme nous le faisons d’ores et déjà du côté de la représentation politique soit dit en passant !), alors le champ de notre intervention ne peut se réduire à ce que nous ressentons comme une « gauche syndicale ». Car, les organisations syndicales pas plus que les organisations politiques n’échapperont à ce big bang, toutes confondues le jour où cela s’engagera.  Déjà aujourd’hui dans certaines entreprises ou certains secteurs la séparation entre une certaine CGT et Solidaires est incompréhensible aux yeux de salariés et mériterait bien plus que des tracs communs épisodiques.

Je ne crois ni au redressement vertueux de la CGT, ni au redressement d’une quelconque autre confédération. Il nous faut avoir un point de vue politique sur ces questions et non plus simplement endogène au syndicat. Je suis convaincu, comme tout le monde, que le travail de conviction, de résistance, de proposition doit se poursuivre au sein de la CGT de manière prioritaire. Grand bien nous ferait que demain, à partir d’une lutte ou d’un  événement social, un courant naisse dans cette confédération pour porter un projet syndical rénové et unificateur.  Mais ne nous replions pas sur ce seul champ d’espérance (serait-il élargi à la FSU et à Solidaires). Il faut pouvoir travailler sur plusieurs niveaux – hiérarchisés – et s’interroger sur notre le caractère par trop « borgne » de notre approche du syndicalisme depuis près de 20 ans bientôt.

Il faut commencer à expliquer que le syndicalisme de demain n’aura pas le visage d’aujourd’hui, que l’histoire va finir par submerger cet existant sclérosé pour donner naissance à de nouvelles formes de défense collective des salariés. L’expliquer, mais aussi commencer à agir pour cela. Et pour cela nous guérir au passage du mal d’amour ancien qui nous fait voir la CGT comme le « cœur de la classe ».

 

 

Rien n’est résolu dans la CGT après la réunion du comité confédéral national (CCN) du 13 janvier, structure de direction qui rassemble les responsables des 33 fédérations professionnelles et des 96 unions départementales. Cela ne fait pas plaisir à dire ou à écrire, notamment quand on pense aux militantes et militants qui font la richesse de la CGT, mais il est peu probable que la solution soit trouvée rapidement. Le choc a touché la CGT à la tête, c’est-à-dire, pour la tradition CGT, à la clef de voûte. Mais c’est la charpente qui menace d’écroulement, alors que les pierres sont encore solides. C’est pourquoi pour certaines équipes syndicales, il est nécessaire d’envisager de rebâtir le bâtiment, mais autrement. Voilà le défi, il est énorme : une refondation démocratique et stratégique.

Le 13 janvier, rien n’a été résolu pour personne. Ni pour la « solution Lepaon sans Lepaon », c’est-à-dire Philippe Martinez, secrétaire général de la Fédération des métaux devenant secrétaire général de la CGT, qui avait envisagé, avant que le CCN ne le refuse, de s’entourer d’une équipe qui n’aurait fait qu’aggraver la crise. Ni une solution donnant à voir pour le salariat et pour les syndiqué-es une image d’ouverture courageuse, de vrai contre-choc démocratique. C’est pourtant ce que l’intervention de Louis Viannet (Le Monde, 6 janvier) avait soutenu avec une grande lucidité : « Il vaut mieux regarder la réalité en face, aussi dure soit-elle […]. Lors du départ de Bernard Thibault, Il est bien apparu des signes qu’un mal-être était déjà présent, dû sans doute au retard pris dans l’évolution de la CGT ». Et Louis Viannet de préconiser un « véritable aggiornamento de la CGT ». Mais si Thierry Lepaon a démissionné, c’est sa solution qu’il a cherché à réimposer, montrant que l’intervention des trois précédents secrétaires généraux (Séguy, Viannet, et Thibault, sur un mode plus discret) n’a pas suffi à régler les questions. Ce qui s’explique par un acharnement des forces de résistances d’un appareil recroquevillé (et difficile à cerner politiquement) qui se braque et menace la CGT tout entière. Cet appareil cherche à mener une guerre d’usure, qu’il n’est pas sûr de gagner sur le fond, mais qu’il peut gagner par lassitude.

En effet, même si dans sa conférence de presse, Philippe Martinez annonce la mise en place autour de lui d’un nouveau groupe de travail voté à l’unanimité, la première solution « Martinez-Le Paon » n’a recueilli que 57% des voix (il en faut statutairement les deux tiers). Et même moins que cela, puisque la Fédération de la santé, contrairement à son mandat très clair, n’a pas hésité à mettre ses 36 voix dans le projet « Martinez-Le Paon », ce qui est qualifié de « méthode mafieuse » par certains (Le Monde, 15 janvier). Sans ce coup tordu, on frise les 50/50 dans le CCN, et non 57%.

Tout est donc renvoyé au prochain CCN les 3 et 4 février. Mais entre-temps, la commission exécutive confédérale (CEC), la structure de direction élue par le 50e congrès de 2013, se sera réunie à plusieurs reprises, et le rapport des forces n’y est pas le même. Le CCN relèvera-t-il le défi politique en prenant des mesures audacieuses dont il a le pouvoir ? Ce serait le moment. Mais encore faut-il bien cerner ce dont la crise actuelle est le nom.

La CGT orpheline d’un projet syndical

Successivement, les mandats de Louis Viannet et de Bernard Thibault ont entrepris de nettoyer le vieux logiciel d’une confédération ayant l’habitude de se vivre comme la « première » de toutes et éternelle, parce que la plus en phase avec « la classe ouvrière ». Viannet a géré le choc de l’écroulement du mur de Berlin, de l’offensive du néo-libéralisme mondialisé qui a rencontré des résistances dont le vaste mouvement de décembre 95 a été le point de départ durable. Il a bâti la stratégie du « syndicalisme rassemblé » sur ce mouvement ascendant, dont Bernard Thibault fut le symbole rajeuni, à commencer par son propre secteur professionnel, les cheminots, dont le prestige a duré longtemps, et persiste encore. La CGT a largué les amarres avec la Fédération syndicale mondiale (FSM) en 1995, et adhéré à la Confédération européenne des syndicats (CES) en 1999. Elle a fait des efforts pour recentrer son implantation dans le secteur privé, et notamment dans le nouveau salariat du commerce et des services, dans les PME, chez les cadres, dans des bassins d’emplois qui étaient des déserts syndicaux aux lisières des agglomérations (syndicats de site, unions interprofessionnelles de type nouveau, de bassins d’emploi, etc.). Des résultats ont été obtenus, même s’ils sont modestes, avec un filet de recrutement qui semble cependant se tarir depuis un an ou deux.

Elle a surtout tenté de résoudre un tabou : vivre sans le PCF, qui était de fait le réseau non statutaire faisant fonction de ciment humain, culturel et directionnel (et parfois matériel, et même financier, comme le montre le livre « Les vingt ans qui ont changé la CGT » (Leïla de Comarmond, Denoël, 2013). S’affranchissant du PCF comme « correspondant » politique de la CGT, comme cela a été le cas durant des dizaines d’années, le navire CGT a heureusement sauvé sa route dans les années 1990 et 2000. On a même pu dire que la « courroie de transmission » a fonctionné un moment à l’envers. Mais il restait quand même un habitus, une culture, des mœurs (« en être » ou pas). Et dans les moments où il faut choisir des personnes, résoudre des questions douloureuses sur le plan matériel et organisationnel (cotisations, structures), l’absence d’une forte légitimité implicite est devenue un handicap majeur. Or le PCF n’était plus du tout une « solution ». Il a lui-même connu bien des débats houleux (le « huisme » comme tentative de rénovation non stalinienne n’a pas laissé des traces impérissables en son sein), qui se sont parfois réfractés dans la CGT (avec des « modernistes » et des « enclumes » dans les deux endroits), mais souvent aussi sur d’autres lignes de différenciation que la reproduction mécanique des courants du PCF, même si des allégeances persistent sous une forme déformée, parfois surprenante, mystérieuse (les « huistes » de l’énergie ou d’autres) ou caricaturale.

La solution provisoire a été, sous Thibault, une sorte de refus obsessionnel du « politique », histoire de couper les ponts, qui a débouché, notamment en 2005, sur une crise à propos de l’appel au vote concernant le Traité constitutionnel européen. Beaucoup d’équipes ont heureusement refusé de confondre arrêt de la courroie de transmission à l’ancienne, et dérive vers une sorte de « neutralité » de fait. La clef d’explication de cet épisode est sans doute le refus d’assumer une lecture politique (au bons sens du terme et traduite en langage syndical) de la critique du libéralisme européen. Moins que jamais aujourd’hui, le PCF et ses courants internes, ni aucune autre force politique (Front de gauche y compris), ne peuvent être des référents utiles pour cimenter une orientation cohérente et résoudre des problèmes d’appareil. Par contre, la dépolitisation aboutirait à dévaler très vite une pente d’adaptation aux sirènes libérales, et pas du tout à « resyndicaliser » la CGT, comme Thibault l’a parfois défendu (et c’est une vraie nécessité).

La France est un pays politisé. Il faut donc trouver une « solution CGT » ou syndicale à ce qui s’appelle « l’alternative politique », et cette solution ne peut être qu’un projet syndical pluraliste de résistance au libéralisme, mais interpellant fermement toute la gauche sur des alternatives concrètes, sans être à la remorque de personne. Cela suppose aussi de construire des mobilisations unitaires pour combattre les politiques d’austérité de l’actuel gouvernement et les provocations du Medef. Cela peut passer aussi par des actions communes bien ciblées avec les forces de gauche (manifestation du 12 avril 2014 contre l’austérité, du 15 novembre sur le budget), car l’heure est grave dans le pays (comme elle l’était avant le Front populaire de 1936, même si la période est très différente), et plus encore après les assassinats dont Charlie Hebdo et des citoyens juifs ont été l’objet et après la formidable mobilisation populaire du 11 janvier.

Reformuler les perspectives stratégiques

Les attentes du salariat à l’égard du syndicalisme d’aujourd’hui ne sont pas celles des années 1950, ni des années 1970. Beaucoup de travaux l’ont montré, et récemment ceux de Jean-Marie Pernot (« De quoi la désyndicalisation est-elle le nom », in Histoire des mouvements sociaux en France, 1814 à nos jours, dir. Michel Pigenet, Danièle Tartakowski, La Découverte, 2013), ou ceux de chercheurs en sciences sociales. Il y a bien sûr les changements de structure de l’économie et du salariat : sous-traitance, PME adossées aux multinationales apatrides, éclatement des statuts, externalisation, féminisation, sans-papiers, contrats courts en tout genre, surexploitation, insécurité partout… Ce qui fait « classe commune » est plus que jamais à construire dans l’auto-organisation syndicale et de lutte, pas à pas. Pour cela, une inventivité démocratique et sans formalisme est absolument indispensable : pas de corset bureaucratique, place à l’initiative, à l’intelligence collective, au pragmatisme avec les jeunes surtout. En un mot, construire les structures adaptées aux hétérogénéités de la vie professionnelle.

Mais justement, parlant de « profession », il faut parler du « travail » vécu, soumis aux injonctions déshumanisantes du management néo-libéral, empêchant le travail bien fait et refusant la reconnaissance des inventions collectives et personnelles des salarié-es. Or, c’est ce déni qui détruit la santé au travail (psychologique autant que physique), et étouffe dans l’œuf l’autonomie des collectifs. Il convient donc de reprendre les choses à la racine, et que le syndicalisme se ressource dans la compréhension de « ce qui se passe » au travail, et pas seulement dans l’emploi. L’élaboration des revendications nécessite aujourd’hui de passer « par la porte du travail », c’est-à-dire par la délibération de ce qui s’y vit collectivement et individuellement. Et d’où peut émerger une nouvelle formulation des besoins.

Les revendications ont également besoin de tendre vers une nouvelle perspective émancipatrice, qui n’est pas moins nécessaire au XXIe siècle, 120 ans après la naissance de la CGT, qu’en 1906 (congrès d’Amiens). L’« émancipation intégrale » par la « double besogne, quotidienne et d’avenir », est le vrai fond dynamique de la Charte d’Amiens, et pas le refus étroit de toute action avec le « politique ». La « socialisation des moyens de production », introduite plus tardivement, fut rayée des statuts au congrès de 1995, parce qu’elle était comprise comme étatisation bureaucratique (et justement on voulait à l’époque rompre avec cela). Soit. Mais ce qui se développe dans les SCOP ou dans les projets alternatifs et autres « solutions industrielles » (SANOFI, etc.), c’est l’expérimentation d’une autre forme d’appropriation collective passant par la gestion concrète sans patron, certes menacée par l’environnement capitaliste, mais qui peut aussi ouvrir la voie à une économie solidaire respectueuse de l’environnement, et même à des reconversions industrielles complètes basées sur d’autres technologies.

Mais la reconversion nécessite la sécurité du salaire ! Et justement la sécurité sociale et son outil, la socialisation du salaire, reste à généraliser par le statut du salariat et la sécurité sociale professionnelle, entendue comme une alternative au marché du travail capitaliste, à la subordination et aux licenciements.

Tout cela peut déboucher sur l’audace d’un rapport décomplexé avec les « politiques » à gauche, déjà évoqué plus haut. Quand on sait où on va, on n’a rien à craindre de la confrontation, ni même à l’action sur des objectifs partagés et vérifiés soigneusement, tout en respectant les responsabilités propres des uns et des autres.

Il y a enfin la nécessité du rassemblement syndical, mais un rassemblement démocratique. Il ne s’agit donc pas d’un accord des seuls appareils nationaux, ni à l’inverse d’une simple manœuvre par le bas, tout aussi inefficace. Les salarié-es ont besoin de vérifier les propositions et stratégies des uns et des autres. Cela nécessite un débat public. D’où la proposition (voire Syndicats : Les cinq défis à construire, unissons-nous, éditions Syllepse, 2014) d’un Comité national intersyndical de dialogue, et d’action chaque fois que possible, ouvert sans limitation à priori. Certes les stratégies nationales sont contradictoires de bien des points de vue. Mais cette contradiction a besoin de démonstration publique, et elle n’est pas du tout vue de la même façon sur le terrain, dans les entreprises (où bien des équipes CFDT restent de vrais syndicats et non des « médiateurs sociaux »), que sur le plan des stratégies nationales. Simultanément, la nécessité existe de rassembler sans attendre celles et ceux qui partagent les mêmes approches revendicatives et d’action. La très grande crainte CGT d’admettre une vraie démarche publique de rapprochement rapide avec la FSU, et Solidaires, relève du même réflexe auto-protecteur qui mine son appareil national. Les salarié-es attendent de l’audace, de l’invention et non un repli sur les certitudes. Ouvrir les fenêtres : c’est souvent ce que font (sans le théoriser) les nouvelles équipes qui se construisent, et se heurtent parfois, incrédules, à des formalismes incompréhensibles dans leur organisation.

D’où l’espoir entendu souvent ces jours derniers : la CGT vivra si elle sait prendre des initiatives refondatrices audacieuses. Les mêmes audaces qui ont permis il y a 120 ans la confédéralisation des fédérations et des bourses du travail, pour faire face aux exigences d’une époque de fermentation sociale, parfois dans un joyeux désordre, mais en prise sur la vie.

 

 

 

 

 

CGT: Viannet parle

Ces propos se suffisent à eux-mêmes.

 

Louis Viannet : Thierry Lepaon doit ‘‘remettre son mandat’’.

Le Monde.fr – 5 janvier 2015
Ancien secrétaire général de la CGT, de 1992 à 1999, Louis Viannet, 81 ans, est une autorité morale dont la parole a beaucoup de poids dans la centrale. C’est lui qui a amorcé un aggiornamento de la CGT – notamment en démissionnant, en décembre 1996, du bureau politique du Parti communiste – que Bernard Thibault (1999-2013) a poursuivi.
A la veille de la réunion de la commission exécutive qui doit se pencher sur le sort de Thierry Lepaon, mis en cause dans plusieurs affaires (travaux dans son logement de fonction et dans son bureau au siège de la CGT, prime de départ quand il a quitté les fonctions syndicales qu’il exerçait dans la région Basse-Normandie pour diriger, en mars 2013, la confédération), M. Viannet a choisi de sortir du silence. Il invite M. Lepaon à « remettre son mandat ».
Comment analysez-vous la crise qui traverse aujourd’hui la CGT ?
Louis Viannet : Par sa durée, par les principes et les valeurs qu’elle malmène, la crise qui secoue actuellement la CGT dans ses profondeurs est sans précédent. Les traces qu’elle va laisser peuvent générer des situations difficilement maîtrisables, des meurtrissures durables, mettant à mal les difficiles progrès réalisés dans le « vivre-ensemble » et rendant difficiles les rapports entre les militants, entre différentes organisations ou structures de la CGT, affaiblissant ainsi ses capacités d’actions.
Toutes les pistes permettant d’éviter ou de limiter déchirements, divisions, affrontements, dans les débats qu’il va falloir conduire dans la commission exécutive, le comité confédéral national [CCN], et à tous les niveaux de l’organisation, doivent être explorées. Cela suppose une volonté commune d’avancer vers une situation apaisée.
A la base, il y a beaucoup de colère qui s’exprime. Une sortie par le haut est-elle encore possible ?
Certains tentent de s’abriter derrière « les fuites » et l’importante campagne médiatique pour justifier leur recherche du maintien du statu quo, faisant fi des nombreuses réactions négatives connues en regard d’une telle perspective. D’autres considèrent que les conciliabules de sommet entre ceux et celles qui savent, peuvent suppléer au nécessaire débat démocratique qu’il va d’ailleurs falloir concevoir le plus large possible, si l’on veut rassembler toutes les forces vives de la CGT autour des décisions du CCN.
Dans leur énorme majorité, les militants tiennent la lorgnette par le bon côté et veulent, avant tout, sauvegarder le potentiel de mobilisation et de rassemblement de leur CGT. C’est pourquoi mieux vaut regarder la réalité en face, aussi dure soit-elle.
Certains, à la direction de la CGT, évoquent un complot…
Certes les fuites ont bel et bien existé, la pression médiatique également. Mais, si aucune faute n’avait été commise, il n’y aurait aujourd’hui ni fuite ni campagne des médias. Qui plus est, ces fautes impliquent le secrétaire général, dès lors les problèmes prennent une autre dimension.
Car c’est ainsi. On peut le regretter, on peut souhaiter que les choses soient différentes demain mais, pour le moment, le secrétaire général n’est pas seulement le porte-parole de l’organisation, il est d’abord son porte-drapeau. On le regarde, on l’écoute, on le juge et tout ce qui porte atteinte à son image, tout ce qui affaiblit son crédit, entame l’image et le crédit de l’organisation. Il ne faut donc pas s’étonner si la grande partie des militants, des syndiqués, a ressenti un choc à l’annonce des affaires, appartement, bureau, puis prime de départ, niveau du salaire…
Autant de pratiques pas vraiment habituelles dans la vie de l’organisation. Elles ont été ressenties comme tellement contraires à l’idée généralement admise du secrétaire général de la CGT que seul un démenti aurait pu rassurer ; tandis que toute tentative de justification ne pouvait qu’accentuer la méfiance.
Au-delà n’est-ce pas la CGT et même le syndicalisme qui sont atteints par cette crise ?

C’est plus que l’image qui est ternie. Ici, c’est le doute sur la sincérité avec laquelle la CGT défend bec et ongles ses valeurs fondamentales. C’est l’amalgame, le « tous les mêmes » qui vient humilier ceux et celles qui, chaque jour avec dévouement et abnégation, aident les salariés à résister. C’est d’autant plus dommageable que cela s’inscrit dans un climat de défiance générale et grandissante vis-à-vis des institutions à laquelle n’échappe pas le syndicalisme.
Il va donc falloir innover, intensifier les améliorations dans la vie et le fonctionnement démocratiques de toutes les structures de la CGT si l’on veut retrouver rayonnement et confiance et surtout donner un nouvel élan à la culture du débat pour permettre à tous et à chacun la possibilité d’exprimer et défendre ses idées et de les soumettre à la discussion collective. Le désaccord doit être intégré comme un élément du débat et non de division.
Le malaise que vous évoquez n’est-il pas antérieur à l’élection de Thierry Lepaon ? Loin de moi l’idée de penser que les problèmes sont arrivés avec Thierry Lepaon. A plusieurs reprises, et récemment lors du départ de Bernard Thibault, il est bien apparu des signes qu’un mal-être était déjà présent, dû sans doute au retard pris dans l’évolution de la CGT.
C’est donc aux dirigeants d’aujourd’hui qu’incombe la responsabilité d’impulser un véritable aggiornamento de la CGT, à partir de l’inventaire des dysfonctionnements – qui reste à faire. Les travailleurs ont besoin d’une confédération en pleine possession de ses moyens. Le contexte actuel n’est, hélas, pas le meilleur souhaitable. La crédibilité perdue du secrétaire général à l’intérieur comme à l’extérieur est, en soi, un lourd handicap de départ.
Dans ce contexte, que doit faire Thierry Lepaon ?

C’est au CCN d’assumer ses responsabilités et de prendre les décisions qu’il considère les meilleures ou les moins mauvaises quant au devenir de la CGT en ayant en permanence en ligne de mire l’unité de l’organisation, le rassemblement de toutes ses forces et la mobilisation de l’ensemble des valeurs qui nous rassemblent.
En clamant sa volonté de rester coûte que coûte dans sa responsabilité, Thierry Lepaon tend à confondre détermination et entêtement. Ce faisant, il rajoute encore de la tension dans le débat qui en a déjà suffisamment, alors que sa fonction lui commande le contraire.
Un tel climat, une telle tension peuvent, à tout moment, donner lieu à des affrontements, à des déchirures, lourdes de conséquences pour la CGT, à un affaiblissement dangereux au moment même où la mission historique qui est la sienne, nécessite renforcement, dynamisme, confiance et unité.
Tout doit donc être tenté pour garder une CGT unie et des rapports humains pacifiés. Pour sa part, et dans le cadre des efforts communs, le secrétaire général se grandirait, en cette année de 120e anniversaire de la création de la CGT, en annonçant publiquement, et avant même la réunion du comité confédéral national, sa décision de remettre son mandat à la disposition du CCN. C’est, pour lui, la seule façon de participer positivement à l’écriture des pages à venir de l’histoire de la CGT.

Propos recueillis par Michel NOBLECOURT

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Crise CGT : deux interview de Jean-Marie Pernot (chercheur)

La crise CGT doit d’abord trouver sa solution au sein d’elle-même, par ses ressources propres (et elles existent). C’est même une condition vitale pour une bonne solution.  Mais ces évènements concernent aussi toutes celles et ceux qui réfléchissent au mouvement syndical, et notamment les chercheurs, mais aussi bien au-delà.

Nous publions deux interview de Jean-Marie Pernot, chercheur (IRES) : la première dans l’Humanité du 9 décembre, la deuxième sur le site du Nouveau parti anticapitaliste (NPA) le 2 janvier 2015. Jean-Marie Pernot est notamment l’auteur de Syndicalisme, lendemains de crise (Gallimard), écrit après l’échec du mouvement de 2003 sur les retraites, et réédité en 2010. 

 

 

 

Jean-Marie Pernot « La CGT ne doit pas rester prisonnière d’elle-même »

Entretien réalisé par Clotilde Mathieu
Mardi, 9 Décembre, 2014
Jean-Marie Pernot, de l’Institut de recherches économiques et sociales (Ires), analyse le malaise qui saisit la CGT, au-delà de l’effet des articles de presse qui ont mis en cause son secrétaire général. Pour lui, cet épisode doit pousser le syndicat à « agir sur sa propre réorganisation ».
Photo : François Lo Presti/AFP

Photo : François Lo Presti/AFP

La commission exécutive confédérale (CE) de la CGT doit se réunir aujourd’hui pour décider des réponses à donner au trouble des militants, qui s’interrogent sur l’utilisation de l’argent du syndicat et les pratiques de sa direction confédérale, à la suite des récents articles de presse visant Thierry Lepaon. La CE doit notamment examiner le rapport de la commission financière de contrôle de la CGT et se prononcer sur la proposition du bureau confédéral de réunir, avant le 16 décembre, les responsables de toutes les unions départementales et fédérations « pour permettre le débat le plus large dans la CGT », en donnant la priorité à la « transparence complète ». L’occasion pour le chercheur spécialiste des syndicats, Jean-Marie Pernot, de décrypter les raisons d’un malaise qu’il estime plus profond dans le syndicat, touchant à sa difficulté d’organiser un salariat en pleine transformation et stoppé par la « panne de l’espérance politique ».

Comment interprétez-vous la crise de direction qui secoue la CGT ?

Jean-Marie Pernot La CGT n’a pas une longue histoire en matière de gestion de ses débats internes, de ses divergences et de choix de ses dirigeants. Avant, ces débats étaient tranchés ailleurs qu’à la CGT… En 1999, le passage de témoin entre Louis Viannet et Bernard Thibault avait posé moins de problèmes, parce que ce dernier s’était imposé de manière assez forte lors du conflit de 1995. Lui-même, toutefois, n’a pas bien géré sa succession, et beaucoup lui en font reproche aujourd’hui. Il y a eu des erreurs, des tâtonnements, une course à la candidature mal maîtrisée, mal comprise, sans doute parce que c’était la première fois qu’à la CGT, des personnes concouraient au poste de secrétaire général. Et au final, le candidat qui est sorti ne faisait même pas partie des trois premiers. Le début de mandat a été difficile pour Thierry Lepaon, qui n’a pas su s’imposer dans une période difficile sur le plan politique et économique.

Cet épisode ne révèle-t-il pas un malaise plus profond de l’organisation ?

Jean-Marie Pernot La CGT est en recul dans la plupart des élections professionnelles, le climat est mauvais, les rentrées de cotisations sont difficiles et le nombre de ses adhérents diminue. En 2009, lors du 49e congrès, à Nantes, un état des lieux de ses forces montrait déjà les fragilités de l’organisation. Un débat avait eu lieu et un grand chantier de réorganisation interne semblait ouvert. Mais la lutte contre le pouvoir sarkozyste a permis de masquer les faiblesses grâce au potentiel de mobilisation de la CGT, bien supérieur à celui d‘autres syndicats. Dans cette période, un certain nombre d’engagements ont été oubliés, notamment les nécessités de réorganisation interne.

Quelles sont ces difficultés ?

Jean-Marie Pernot La CGT n’est pas en adéquation avec le salariat d’aujourd’hui. Elle est organisée sur le modèle des années 1960-1970, avec une structuration de branche qui date, calée dans les grandes entreprises et peu dans les PME. Elle n’a pas pris en compte les réorganisations productives qui ont transformé l’entreprise, modifié la structure du salariat, par exemple les rapports entre donneurs d’ordre et sous-traitants, l’appartenance croissante des PME à des groupes, la précarisation des travailleurs, en particulier des jeunes. À cela s’ajoutent le brouillage de frontière entre les différentes branches, mais aussi le poids de la négociation d’entreprise qui a enkysté les syndicats dans ces dernières au moment où celles-ci devenaient des réalités fuyantes. Ce qui pose des problèmes à un syndicalisme solidaire, interprofessionnel. Tout a été accepté comme diagnostic, mais presque rien n’a bougé.

Pourtant, des expériences ont été faites…

Jean-Marie Pernot Oui, il ne faut pas noircir le tableau à l’extrême. Il y a des choses qui bougent, dans la métallurgie, le commerce, dans certains territoires, mais c’est peu de chose à côté de ce qui serait nécessaire… À la SNCF, par exemple, la CGT n’est même pas organisée au niveau du groupe : il y a les cheminots dans leur fédération historique et les salariés du transport routier sont dans celle des transports, alors que c’est une composante majeure du groupe SNCF. Le syndicat est resté sur des structures du passé et la coordination dans l’union des transports est récente et de faible intensité.

Pourquoi ?

Jean-Marie Pernot Le contexte n’est pas propice à prendre des risques. Et la Confédération a en réalité très peu de pouvoir. Elle ne peut finalement qu’impulser, suggérer, elle n’a pas le pouvoir d’organisation, elle doit convaincre. Dans cette crise, on voit réapparaître les grandes fédérations historiques, comme l’énergie, les cheminots, la métallurgie. Historiquement, la CGT a toujours été constituée de deux piliers : un pilier professionnel, par ses fédérations, et un pilier interprofessionnel, par ses unions territoriales. Dans la vie réelle, les fédérations ont toujours été maîtresses du jeu parce que certaines d’entre elles portaient le gros des effectifs ou avaient un pouvoir symbolique très fort. Elles sont moins légitimes aujourd’hui à assurer cette hégémonie parce qu’elles ont des difficultés à produire le sens de leur propre action. La CGT ne doit pas rester prisonnière d’elle-même, elle doit agir sur sa propre réorganisation interne, faire en sorte que les réflexions se concentrent sur les vrais sujets et ne laissent pas les crispations bureaucratiques envahir l’espace. Car cette crise profite à la dispersion syndicale sur des valeurs qui ne vont pas dans le sens de ce que promeut la CGT.

La désillusion politique suscitée par les choix de François Hollande ne contribue-t-elle pas aux difficultés de la CGT à mobiliser, à rassembler sur ses valeurs ?

Jean-Marie Pernot Le climat politique éclaire un peu plus la crise de la CGT. Il y aurait un Front de gauche à 15 %, ascendant dans les sondages, ce ne serait pas pareil. Nous sommes dans un climat de retrait politique des valeurs qu’incarne la CGT. Il existe un espace à gauche du gouvernement Valls qui est inoccupé. Il manque une espérance politique qui donnerait un sens à l’action collective. Mais un grand syndicat doit pouvoir s’adapter à un contexte qu’il ne choisit pas. La CGT ne peut pas rester à la remorque d’une espérance politique en panne. C’est en elle-même qu’elle doit trouver ses ressources, et elle en a.

Jean-Marie Pernot : “Ce qui demeure, c’est la peur du vide et le risque de réactivation de la querelle pour le poste”

Entretien. Au moment où la CGT traverse une crise inédite mettant en cause fonctionnement, orientation et responsables, Jean-Marie Pernot, membre de l’Institut de recherches économiques et sociales (Ires) et auteur de Syndicats : lendemains de crise ? 1, nous propose des éléments d’analyse et des pistes de réflexion.

Jusqu’où la crise que traverse la CGT peut-elle aller ?

La crise de l’appareil est profonde, et laissera des traces encore plus durables que celles survenues à l’occasion de la succession de Bernard Thibault. Elle a des effets en bas difficiles à mesurer : beaucoup de motions remontent demandant le départ de Thierry Lepaon, y compris en provenance de structures intermédiaires (beaucoup d’unions départementales, pas mal de fédérations en particulier du public). On sait aussi que pas mal de cartes ont été rendues… Dans quelles proportions ?

Si un coup d’arrêt n’est pas marqué au niveau central, la crise de confiance peut continuer à se répandre et avoir des effets dévastateurs sur les effectifs. Étant donné l’ancrage social de la CGT, elle aura du mal à s’en tirer en minorant l’importance des sommes gaspillées. Si une rupture avec ces pratiques n’est pas clairement manifestée, cela va aggraver les tendances antérieures qui n’étaient déjà pas très porteuses.

Soutien au secrétaire général et à la direction confédérale d’un côté, critiques plus ou moins radicales de l’autre. Quels en sont les ressorts et les délimitations sur le fond ?

Le soutien légitimiste a déjà fortement reculé et même pratiquement disparu. Ce qui demeure, c’est la peur du vide et le risque de réactivation de la querelle pour le poste. Depuis un moment, le bureau confédéral dysfonctionne, c’est la trace persistante du conflit antérieur au congrès mais aussi des méthodes de travail peu performantes impulsées par le secrétaire général. Il va de soi que si la CGT savait où elle va, tout ceci se réglerait plus facilement. Tous les bricolages consistant à augmenter le nombre de membres du bureau ou à en changer certains ne régleront rien.

Dans les syndicats, il y a manifestement une demande de clarification et surtout une attente de stratégie, car la CGT semblait en apesanteur déjà au sortir de l’été, avant même qu’éclate « l’affaire ».

Le plus étrange est le caractère pas très explicite des divergences de fond. On sait qu’il y a eu débat autour de la nécessité ou non d’affirmer une plus grande proximité avec le Front de gauche, mais on ne voit pas très bien la portée de ces différences. Quel que soit le positionnement choisi, il ne réglera pas la question de fond qui est la résistance au déclin et la recréation d’un espace de développement pour un syndicalisme « de lutte et de transformation sociale » qui est dans le programme de la CGT. Depuis plusieurs mois, voire plusieurs années, les résultats électoraux sont dans l’ensemble mauvais, les adhérents manquent à l’appel et les objectifs fixés en matière de réorganisations internes sont en échec. Coller au Front de gauche ne peut pas être une solution, puisque lui-même est sur une pente négative. Manifestement, le sens du mouvement a été perdu, ce qui explique les errances de la bureaucratie.

Les critiques visent à la fois les pratiques liées à la démocratie interne et les repères politiques. Quelles pistes pour sortir du blocage ?

La CGT n’a aucune tradition en matière de règlement de ses tensions internes, et pas davantage dans la façon de choisir ses dirigeants, ce qu’on appelait avant la « politique des cadres ». Pour l’essentiel, celle-ci était gérée au Parti communiste plus qu’à la CGT. La centrale doit inventer des procédures et des modalités propres. C’est peu dire qu’elle en est loin quant à la démocratie ! Le passage de témoin entre Louis Viannet et Bernard Thibault en 1999 avait été plus simple parce que Thibault s’était imposé lors du conflit de 1995. Cette fois, les régulations internes de l’appareil n’ont pas fonctionné parce qu’il n’y en a pas et que personne ne s’imposait. Une organisation qui n’arrive pas à faire naître ses propres cadres est une organisation qui va mal.

Mais pour moi, la crise vient de plus loin. La CGT est désajustée de son projet social et politique : elle l’est dans ses bases sociales car l’essentiel de ses troupes est dans les zones centrales du salariat, et pas dans la large périphérie des précaires, des temps partiels, dans la sous-traitance et dans le travail externalisé. Elle continue à s’appuyer sur des secteurs qui peinent à produire le sens de leur propre activité : dans l’énergie, les effectifs fondent et le sommet reste crispé sur le nucléaire au risque de ringardiser toute la CGT ; les cheminots continuent à entretenir des mythes ; la fédération du commerce campe sur le conservatisme. Celles du secteur public ne vont pas très bien non plus, que ce soit la fédération des finances qui a perdu cinq points d’un coup aux élections, ou celle des services publics (collectivités territoriales) qui a perdu des électeurs alors qu’elle a présenté plus de listes que la dernière fois. La fédération de la métallurgie, toutes tendances confondues, ne fait pas grand-chose pour sortir des grosses boîtes et aller voir un peu chez les sous-traitants où se trouve la classe ouvrière aujourd’hui.

Quant à la question des alliances, le « syndicalisme rassemblé » ne rassemble personne. La CGT a rarement été aussi isolée depuis vingt ans, à part dans ses relations avec la FSU qui elle-même ne se porte pas très bien. Le syndicalisme de lutte recule, les travailleurs sont accablés par la situation sociale et politique, et le discours de dénonciation du gouvernement « socialiste » n’embraye pas non plus. C’est un peu la réédition des années 1984-1986 qui n’avait pas spécialement réussi à la CGT. Trouver le juste positionnement pour passer ce moment difficile supposerait une qualité de débat qui n’a pas grand-chose à voir avec le spectacle actuel.

Que révèle cette crise sur les (dys)fonctionnements des syndicats en général et pourquoi ne touche-t-elle que la CGT ?

Les autres centrales ne sont pas touchées comme la CGT aujourd’hui. Si celle-ci l’est particulièrement, c’est en raison de son histoire propre, de son mode de fonctionnement, d’un certain affadissement de sa vision du monde, pour des raisons évoquées plus haut. Mais le mal profond atteint toutes les centrales.

Il y a certainement un décalage entre les « manières de faire » des grandes organisations et ce qu’il faudrait pour réduire cette extériorité entre syndicats et salariés. Je pense que le syndicalisme gagnerait à être plus « sociétal », j’aurais bien dit « mouvementiste » mais c’est dur quand il n’y a pas de mouvement. Aujourd’hui, le syndicalisme d’en bas est assigné à l’entreprise, au négociable et, en haut, il est incorporé dans la sous-traitance des politiques publiques, avec ses feuilles de route et ses agendas dictés par les pouvoirs publics. Intégré en haut et en bas, quelle est la marge, quels sont les objectifs propres ? Il manque un programme minimum de sauvegarde des intérêts des travailleurs dans un cycle de rapport de forces défavorable. Je ne rêve pas au grand soir, juste à des objectifs modestes mais qui soient les siens, et que le syndicalisme pourrait porter sur une base unitaire.

Que penser des attitudes réservées du gouvernement et du patronat ?

Le patronat n’a rien à faire de ce qui se passe au sommet des appareils syndicaux, il doit même y avoir quelques sourires à voir la CGT piégée dans des affaires d’argent. Quant au gouvernement, je trouve qu’il n’a pas été si silencieux que ça. Avec les casseroles que l’entourage de Hollande collectionne, Valls aurait même pu se dispenser de ses recommandations sur la nécessaire probité des acteurs sociaux…

Propos recueillis par Robert Pelletier

1 – Gallimard Folio Actuel, 2010, 8,40 euros

Crise CGT : articles et commentaires

La crise de direction qui fait rage dans la CGT suscite une avalanche d’articles de presse, certains malintentionnés, d’autres soucieux d’exactitude des faits. Mais elle provoque aussi un nombre très important de prises de positions d’instances de la CGT, probablement plus intense encore qu’avant février 2005, au moment du débat sur le Traité constitutionnel européen, qui avait provoqué une très grave crise dans la CGT et un débat contradictoire au sein du Comité confédéral national (les fédérations et les unions départementales).

Nous publions d’abord une tribune de René Mouriaux parue dans l’Humanité dimanche du 13 décembre 2014. Ainsi que celle de Jean-louis Moynot, ancien secrétaire confédéral de la CGT, parue dans Le Monde du 19 décembre 2014.

La FILPAC CGT (fédération du livre CGT ) fait également sur son site une recension des articles parus, ou de prises de positions syndicales.

RENE MOURIAUX, POLITOLOGUE (1)

« Les “affaires” sorties dans la presse ne relèvent pas de malversations. Il n’y a rien de scandaleux à rénover les locaux de Montreuil ou à effectuer des réparations un peu coûteuses. Néanmoins, leur multiplication choque l’opinion et génère un climat délétère qui nuit considérablement à la CGT. À l’évidence, ceux qui ont allumé la mèche ont provoqué des dégâts plus importants qu’ils ne le soupçonnaient.

La crise affectant l’organisation est réelle, mais elle ne date pas d’aujourd’hui. Thierry Lepaon a été élu sur fond de tensions internes, malgré son absence de pratique du bureau fédéral et de connaissance des instances de direction.
Controversé depuis le début, il n’a pas su créer les conditions pour se faire accepter et bâtir un consensus.

Au sein de la CGT, il n’y a pas de dissensions politiques majeures. En revanche, il y a des luttes entre “écuries” concurrentes. Ces tensions me paraissent liées à la présidentialisation de la direction, qui a débuté dès le mandat de Louis Viannet (1992-1999).

À trop se diviser, le syndicat risque de perdre de vue l’intérêt commun de la CGT. Il faut une réaction suffisamment forte pour que le prochain congrès se déroule dans une ambiance de compréhension mutuelle. Les défis ne sont pas minces. Il s’agit de constituer une direction vraiment représentative de l’ensemble des forces qui composent la CGT, plus proche de la base qu’elle ne l’est aujourd’hui.
Il faut ensuite dégager un cap clair

Sous Bernard Thibault, la CGT s’est distinguée du Parti communiste mais sans pour autant clarifier la relation inévitable entre syndicalisme et politique. Il ne faut cependant pas isoler la crise de la CGT de la crise affectant l’ensemble des organisations politiques en général. L’UMP et le PS sont ou ont été au bord de l’implosion, tandis que le mouvement syndical traverse des difficultés compréhensibles. Il y a urgence à les surmonter, dans un contexte d’offensive patronale. »

(1) Auteur notamment du « Syndicalisme en France depuis 1945 », La Découverte, 2013.

JEAN-LOUIS MOYNOT, ANCIEN SECRETAIRE CONFEDERAL DE LA CGT, MEMBRE DE LA CE CONFEDERALE DE JUIN 1967 A JUIN 1982

 

« POURQUOI THIERRY LEPAON DOIT DÉMISSIONNER »

 

« Au-delà du nécessaire départ de son secrétaire général, le syndicat doit vite s’interroger sur ses rendez-vous manqués et la crise démocratique profonde qui obère son avenir.

La crise profonde que traverse la CGT a un caractère historique pour deux raisons.

  • La première est qu’elle est sans précédent.

  • La seconde raison, beaucoup plus fondamentale, est que, derrière la « guerre des chefs » et les fautes graves commises par l’actuel secrétaire général, il y a une accumulation historique de questions stratégiques non résolues parce qu’elles n’ont pas été débattues au grand jour.

Le résultat de cette carence de démocratie est que la CGT reste enfermée sur elle-même, dans des structures et des idées qui datent de périodes révolues, qu’elle se fractionne de manière presque illisible, qu’elle ne parvient pas à produire une analyse des principaux traits du capitalisme contemporain et qu’elle a été incapable jusqu’à présent d’élaborer une stratégie syndicale unique, cohérente, efficace et susceptible de converger avec les efforts du syndicalisme européen et mondial dans le même sens.

Il faut bien sûr faire la part de la crise que provoquent la mondialisation sous domination des multinationales, la financiarisation du capital, la spéculation et le pouvoir des banques, l’incapacité des Etats et des instances internationales à répondre aux enjeux écologiques et à parer aux dangers qu’ils comportent. La complexité de cette transformation du capitalisme et des sociétés humaines n’est que faiblement comprise et intégrée, et cela entraîne un mouvement général de déclin du syndicalisme mondial.

On doit malheureusement reconnaître que la CGT est dans le peloton de tête des syndicats en déclin, en tout cas en Europe. Elle perd à nouveau de l’influence et des adhérents, parce que ses mots d’ordre ne répondent pas assez à la structure actuelle du salariat, non plus qu’aux problèmes et aux attentes des salariés. Je ne cherche nullement à alourdir les difficultés de la CGT. J’ai décidé de me syndiquer à la CGT au tout début de mes études.

J’ai fait mes armes syndicales à l’UNEF, et politiques contre la guerre d’Algérie. Le sens principal de ma vie est mon engagement syndical à la CGT, qui s’est notamment concrétisé par quinze ans à la direction de la confédération. J’ai pris ma première carte le 1er mai 1962 au Syndicat des métaux de La Ciotat, et les suivantes au SNCIM (Syndicat national des cadres et ingénieurs de la métallurgie). Cela fait cinquante-deux ans que je suis adhérent et militant de la CGT. C’est à ce monde que j’appartiens.

Démocratie de masse

Ce qui m’importe est que la CGT ouvre ses portes et ses fenêtres pour engager tous les débats nécessaires. Tout cela (et bien d’autres sujets d’importance majeure) s’est inscrit dans un mouvement qui, de 1968 à 1978, avec des avancées, des blocages et quelques hésitations, est allé dans le sens du développement d’une démocratie de masse concernant à la fois les organisations confédérées, la représentation syndicale dans les entreprises (conquise en 1968), les syndiqués, les salariés, les institutions où siègent les syndicats et la représentativité nationale.

Cela a été le grand combat de Georges Séguy, à partir du rétablissement de la CGT dans ses droits en mai 1968, combat dont l’apogée a été le 40e congrès (Grenoble 1978) et auquel j’ai pleinement adhéré. Mais l’orientation du congrès, résolument démocratique et unitaire, a été rapidement stoppée et refoulée.

L’important est de savoir que la CGT a connu de ce fait une période de plus de dix ans d’isolement, d’affaiblissement, de perte sévère d’effectifs et de stagnation de son influence.

Inversement, la période suivante a été marquée par l’ouverture de débats, voulus par Louis Viannet, qui ont conduit à l’entrée de la CGT dans la Confédération européenne des syndicats où elle tient une place et joue un rôle très importants. Cette période a aussi été celle d’une remontée de l’influence et d’une amélioration de l’image de la CGT, ainsi que des syndicats en général. Nouvelles preuves que l’ouverture des grands débats produit des évolutions effectives du mouvement syndical, qui vont à la rencontre des préoccupations des salariés.

Les choses sont devenues plus compliquées par la suite. Le débat sur le projet de traité constitutionnel s’est déroulé plutôt dans le pays (les entreprises, les familles et amis) qu’au sein de la CGT.

Le climat au cours du Comité confédéral national appelé à se prononcer a été bien trop tendu au regard d’un enjeu limité (donner une consigne de vote). Comme s’il y avait là un règlement de comptes ! Preuve, sans doute, que nous n’avions pas assez largement travaillé le sujet, mais sans doute aussi qu’il y avait des sujets de débats « cadavérisés » accumulés dans les placards.

C’est, sans doute, à travers les fâcheux épisodes vécus depuis plus de deux ans, ce qui a fait ressortir des questions propres à la CGT elle-même.
Nous ferions bien d’en débattre, en particulier de la démocratie, car nous en avons peut-être beaucoup parlé, mais nous n’avons guère avancé dans la pratique

.

Le monde change de plus en plus rapidement et violemment. Toute période d’attente dans notre tentative de comprendre ce changement nous éloigne de la réalité qui devient pour nous fuyante.

Lorsque j’ai quitté la direction confédérale, je crois avoir dit ce qu’il fallait pour laisser une trace publique et positive dans l’histoire de la CGT. Puis je me suis réjoui, des années plus tard, des avancées indéniables qui se sont produites dans l’esprit de cet article. Mais, aujourd’hui, je me reproche d’avoir été trop optimiste.

Les avancées en question sont parties du sommet de l’organisation, et la plus grande partie des structures de la CGT n’a pas bougé dans sa culture, dans ses idées et ses pratiques. Pour en donner un exemple, en 2008-2009, la « commission ad hoc » sur les structures de la CGT a fait un excellent travail.

Mais personne n’en a parlé au 49e congrès qui a suivi, et rien n’a changé depuis dans les structures de la CGT. Il est grand temps de réagir. Car la CGT va continuer à s’éloigner de ce qui est sa base par vocation. Pensons par exemple à la question du nucléaire chez les jeunes. Si la CGT décrochait de sa base, la fin de son histoire pointerait à l’horizon.
Thierry Lepaon doit démissionner.

L’élu du 50e congrès de la CGT a perdu sa légitimité pour rester à la tête de celle-ci. Les fautes qu’il a commises, graves et contraires à l’éthique du mouvement syndical et ouvrier, lui rendent impossible de conduire l’évolution culturelle de la CGT. »

Jean-Louis Moynot (Ancien secrétaire confédéral et membre de la Commission exécutive confédérale de la CGT (de juin 1967 à juin 1982)

Le Monde du 19 décembre 2014

 

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Fédération des travailleurs des Industries du Livre, du Papier et de la Communication Cgt

                                                                                      RECENSION d’ARTICLES et PRISES de POSITION
lundi 22 décembre 2014

Le Figaro
Thierry Lepaon contre-attaque
Le secrétaire général de la CGT cherche à provoquer la démission de l’ensemble du bureau confédéral.

Resté quasiment silencieux dans les médias depuis le début de l’affaire, Thierry Lepaon a finalement changé son fusil d’épaule. Bien décidé à rester à la tête de la CGT, il a contre-attaqué en répondant aux questions, coup sur coup, de France 3 Basse-Normandie, jeudi soir, puis de France Info et du Parisien vendredi. Avec, à chaque fois, la même défense en trois points.

« Quand je lis ici ou là Thierry Lepaon bling-bling, c’est l’image qu’on a collée à Nicolas Sarkozy », a ainsi déploré le patron de la CGT, avant d’assurer : « Tous ceux qui me connaissent savent que je vis modestement. »

Pour garantir que des dérapages comme ceux des travaux de son appartement (105 000 euros) et de son bureau (65 000 euros) ne se reproduiront plus, toute dépense supérieure à 10 000 euros sera d’ailleurs désormais débattue en bureau confédéral.
Vient ensuite l’argument du complot.

« Quelqu’un dans la maison confédérale, ou un groupe de personnes (…) a décidé de porter atteinte à l’honnêteté de Thierry Le-paon », a-t-il affirmé.

Puis faisant référence aux fédérations, comme celle des services publics, qui ont réclamé sa démission, il s’est même demandé, faussement naïf, pourquoi ces organisations « ont pris leur décision avant même d’avoir tous les éléments pour se forger une opinion. C’est étrange… » E nfin, Thierry Lepaon, tout en soulignant son sens des responsabilités et l’absence démontrée de tout enrichissement personnel, a agité le risque d’une crise interne en cas de départ.

« Mon but est de rassembler la CGT. Si je n’y arrive pas, j’en tirerai les conséquences… », a-t-il expliqué vendredi, quelques heures après avoir déjà promis qu’il ne serait pas « le rat qui quitte le navire ». Et pour ceux qui n’auraient pas bien compris, il a assuré que son « départ ne réglera pas les questions politiques qui se posent aujourd’hui à la CGT ».
En agissant de la sorte, Thierry Lepaon cherche avant tout à obtenir une démission de tout le bureau confédéral…

et d’être le seul au final à en réchapper. S’il est responsable individuellement, les fautes commises sont collectives. Impossible de savoir aujourd’hui s’il peut réussir. Certes, le 15 décembre, lors de la réunion informelle des membres du comité confédéral national (CCN, le parlement de la CGT), la majorité des représentants ont demandé la démission du secrétaire général, qui a luimême déclaré envisager cette possibilité.

Et, cette semaine, deux dirigeants historiques – Georges Séguy, secrétaire général de 1967 à 1982, et Jean-Louis Moynot, secrétaire confédéral à la même période – se sont exprimés contre lui, de façon plus ou moins explicite.

Thierry Lepaon a au moins réussi à obtenir un sursis : le 16 décembre, la commission exécutive (le gouvernement de la CGT) a décidé de renvoyer le sujet de son départ à une prochaine réunion, fixée les 6 et 7 janvier. Entre-temps, il pourra essayer de renforcer ses soutiens et de renverser la tendance.

Et ainsi espérer une issue positive à la commission exécutive. De quoi arriver en position de force le 13 janvier face à un CCN qui a, seul, le pouvoir de le destituer.

« La CGT étant légitimiste, il peut tout aussi bien s’en sortir », estime un observateur des questions sociales.

Bref, la messe n’est peut-être pas tout à fait dite. ■

par Cécile Crouzel £@ccrouzel


LA TRIBUNE
« Je n’ai pas un train de vie différent de celui des salariés dans notre pays » (Lepaon)

Affaibli par les révélations sur les frais de rénovation de son appartement de fonction et de son bureau, ainsi que sur des indemnités touchées, le numéro 1 de la CGT a assuré vivre modestement, vendredi sur France Info. Il estime que son départ ne règlerait pas les problèmes politiques à la CGT.

« Tous ceux qui me connaissent savent que je vis modestement, je n’ai pas un train de vie différent de celui des salariés dans notre pays, pas d’oeuvre d’art chez moi, pas de voiture de luxe, pas de bateau. »

Sorti de son silence médiatique après un mois et demi de polémiques, Thierry Lepaon, le secrétaire général de la CGT, s’est exprimé sur France Info, vendredi 19 décembre. Il a réfuté les attaques concernant son train de vie depuis les révélations sur les frais de rénovation de son appartement de fonction et de son bureau, ainsi que sur des indemnités touchées lors de son départ de la CGT Normandie, estimées à 26.000 euros Si le numéro un de la CGT a reconnu des travaux « trop onéreux » pour son appartement de fonction et son bureau, il a soutenu en avoir appris le montant dans la presse.
Le bling-bling, « c’est l’image qu’on a collée à Nicolas Sarkozy »

« Je ne supporte pas quand on parle des ’affaires’ de Thierry Lepaon, du ’train de vie’ de Thierry Lepaon », a ajouté le patron de la CGT. « Quand je lis ici ou là Thierry Lepaon bling-bling, c’est l’image qu’on a collée à Nicolas Sarkozy. Je vis modestement ». Si le numéro un de la CGT a reconnu des travaux « trop onéreux » pour son appartement de fonction et son bureau, il a soutenu en avoir appris le montant dans la presse.
Le numéro 1 de la CGT est sur la sellette.

Une réunion extraordinaire du Comité confédéral national (CCN), « parlement » de la confédération, seule instance habilitée à révoquer le secrétaire général, a été convoquée pour le 13 janvier. Mais le leader de la CGT n’est pas résigné :

« Mon départ ne règlerait pas les questions politiques qui se posent aujourd’hui à la CGT [..] J’ai choisi de ne rien laisser sous le tapis. »


L’HUMANITÉ
Thierry Lepaon exprime sa volonté de « rassembler la CGT »

Thierry Lepaon s’est expliqué publiquement, jeudi et vendredi, sur les attaques dont il fait l’objet et les débats qui secouent la CGT, sur France 3, France Info et dans le Parisien. Il revient notamment sur la question de son avenir à la tête de la centrale.

« C’est normal, quand on subit une avalanche médiatique, quand votre honnêteté est remise en cause, de se demander si on est le mieux à même d’animer une équipe. Et si je me réserve jusqu’au 6 janvier (date de la prochaine commission exécutive NDLR), ce n’est pas pour gagner du temps, mais pour respecter les procédures internes. Mon but est de rassembler la CGT. Si je n’y arrive pas, j’en tirerai les conséquences », déclare-t-il dans le Parisien de vendredi.

En attendant, Thierry Lepaon dit faire « confiance à (s)on organisation. Je ne suis pas en train de compter mes soutiens, je continue à assurer mon rôle de secrétaire général, je ne lâcherai pas mon organisation », conclut-il.

S. C. ■


LE PARISIEN
Lepaon, son plan caché pour garder la main

Une trêve, mais pas de vacances pour le numéro un de la centrale syndicale. Il manoeuvre pour sauver les meubles.

Montreuil (Seine-Saint-Denis), jeudi. Quels que soient les scénarios, le sort du secrétaire général de la CGT sera jeté le 13 janvier, lors de la réunion du comité confédéral national extraordinaire.
Acculé, dos au mur, Thierry Lepaon ne lâche rien.

En pleine tempête, le secrétaire général de la CGT s’accroche contre vents et marées à son fauteuil et entend bien profiter de la trêve des confiseurs pour déployer sa stratégie afin de se maintenir à la tête de l’organisation.

L’onde de choc des révélations sur le montant des travaux de rénovation de son logement (130 000 €), de son bureau (65 000 €) ou encore sur sa très conséquente prime de départ (31 000 €) n’en finit pourtant pas de se propager au sein de la CGT.

Le premier syndicat de France traverse aujourd’hui la crise la plus grave de son histoire. La centrale est affaiblie, son image est ternie. Mais Thierry Lepaon ne plie pas.

Des méthodes pas toujours orthodoxes

Pourtant, le vent tourne : ses soutiens sont chaque jour moins nombreux. Poussées par la base de leurs militants, les très puissantes fédérations de la métallurgie et des mines-énergie viennent à leur tour de le lâcher pour gonfler les rangs de ceux qui réclament sa démission.
Pas de quoi décourager Thierry Lepaon, qui continue à se démener.

Depuis le milieu de la semaine dernière, il est même passé à la vitesse supérieure, en mode résolument offensif. Mardi, à l’issue d’une nouvelle réunion de la commission exécutive du syndicat, il a fait savoir qu’il annoncerait — ou pas — sa démission lors d’une prochaine réunion de la commission programmée les 6 et 7 janvier prochains.

Une façon de gagner du temps, persiflent ses détracteurs.

Depuis, en effet, Thierry Lepaon est sur tous les fronts. Il a lancé une offensive médiatique — où ils s’insurgent contre « ceux qui, en interne, ont dévoilé des éléments comptables dans la presse et accouché d’un monstre qu’ils ne maîtrisent plus » — et adressé une lettre aux adhérents (lire page 3) pour expliquer sa ligne de défense

Dans la coulisse, il manoeuvre, multiplie les rendez-vous et ne ménage pas sa peine pour engranger des soutiens (lire ci-dessous). Ses méthodes ne sont pas toujours orthodoxes. Qu’à cela ne tienne, le secrétaire général joue sa survie. Ses efforts porteront-ils leurs fruits ?

Pour l’heure, la messe n’est pas encore dite. Mais elle le sera bel et bien, le 13 janvier lors du rendez-vous ultime : la réunion du parlement de la CGT. Et nombreux parient qu’il recevra le coup de grâce.


Les Echos
CGT : Thierry Lepaon fait feu de tout bois pour sauver sa tête

Thierry Lepaon, dont le poste de secrétaire général de la CGT est menacé, a écrit une nouvelle fois aux syndiqués, sans consulter ses instances de direction. Et poursuit sa campagne de défense dans les médias.

A la veille de la trêve des confiseurs, Thierry Lepaon a sorti le grand jeu pour tenter de sauver son poste de secrétaire général de la CGT.

Jeudi soir, il donnait une interview à France 3 Normandie , le lendemain, c’était au Parisien et à France info. Ce vendredi également, il a fait diffuser par son équipe dans le mail hebdomadaire adressé aux organisations de la CGT une nouvelle lettre aux syndiqués .

Ce courrier, comme le précédent, n’a pas reçu l’aval des instances de direction de la centrale (elles n’en ont d’ailleurs même pas été informées), ce que le secrétariat général du syndicat s’est bien gardé de préciser. Il y déroule sa ligne de défense en invoquant encore et toujours «  une campagne médiatique, facilitée en interne de manière inadmissible  » qui a pour objectif de  «  faire mettre un genou à terre  » au syndicat

Il y affirme en outre avoir eu le souci depuis le début «  que toute la transparence soit faite  » sur les affaires. Il y explique avoir «  fait le choix de respecter la démocratie de [son] organisation  » en «  [lui] réservant [ses] explications et [ses] analyses  », oubliant que dès la première affaire concernant les 105.000 euros de travaux sur son logement de fonction loué par la CGT, le 5 novembre, il a choisi de riposter en s’exprimant par une interview à RMC .
Diviser pour continuer à régner

S’il ne précise pas comme il l’a dit au «  Parisien  » qu’il n’est «  pas bling bling  » ,Thierry Lepaon annonce dans son courrier la mise en ligne ce vendredi sur le site du syndicat d’un certain nombre de documents internes censés aider les syndiqués à comprendre mais qui visent tous à blanchir le syndicaliste. Sa seconde lettre aux syndiqués figure en tête du «  dossier spécial  » intitulé «  comprendre ce qui se passe à la CGT  » qui figure à la Une du site.

Vient juste après la déclaration rédigée après la réunion des 56 membres de la Commission exécutive de l’organisation où il est affirmé que cette instance «  réfute toute idée d’enrichissement personnel et de malversation du secrétaire général de la CGT [et] souligne l’intégrité et l’honnêteté de Thierry LEPAON, sa volonté de préserver, avant tout, l’avenir et la cohésion de la CGT  », ce que contestent plusieurs membres de cette instance de direction.

  • Nulle trace en revanche sur le site internet de la CGT des articles de presse qui ont révélé et traité les trois affaires qui lui sont reprochées – outre son logement de fonction, les 62.000 euros de travaux dans son bureau et sa prime de (faux) départ de 31.000 euros (26.650 euros hors congés payés).

Ces articles n’ont d’ailleurs jamais été insérés dans la revue de presse que reçoivent chaque jour tous les dirigeants de la CGT, largement censurée. Nulle trace non plus des très nombreux courriers d’organisations adressés à la direction de la CGT pour protester contre les affaires voire demander la démission du secrétaire général.

  • Nulle trace enfin des premières conclusions de la Commission financière de contrôle sur les trois affaires lues devant le Comité confédéral national (le parlement de la centrale composé des dirigeants fédéraux et départementaux) début novembre et devant les 56 membres de la commission exécutive mardi dernier. Seules ses préconisations générales qui, pour certaines, existeraient déjà d’ailleurs, figurent parmi les textes accessibles sur le web.
    L’épouvantail d’une crise de la ligne syndicale

Le secrétaire général de la CGT réaffirme de fait dans sa lettre sa volonté de gagner en divisant. Il veut jouer la Commission exécutive, qu’il a plus de facilités à maîtriser, contre le CCN : ce dernier «  devra […] prendre des décisions concernant les propositions de la direction confédérale sur l’évolution des responsabilités au sein du Bureau confédéral, le secrétaire général, l’administrateur et les autres membres  », écrit-il alors que les statuts précisent que le Comité confédéral est souverain et n’a donc pas à se faire dicter ses choix par la commission exécutive. Pas un mot en revanche sur son éventuel départ, alors qu’il l’a évoqué dans les médias, affirmant notamment sur France 3 Normandie que si «  les camarades [du CCN] pensent que la CGT se porterait mieux sans Thierry Lepaon comme secrétaire général, [il] démissionnera  ».

Thierry Lepaon agite en revanche l’épouvantail d’une crise d’orientation et d’un repli sur soi du syndicat, comme s’il s’agissait d’un conflit de ligne syndicale. Ce n’est pourtant pas le cas. Il n’y a pas, loin d’en faut, d’un côté ses partisans qui seraient les tenants d’une ouverture de la centrale et de l’autre ses opposants qui seraient sur la tentation du repli : la fédération de l’agroalimentaire, opposée à toute ouverture et encore adhérée à la moribonde Fédération syndicale mondiale présidée par le syndicat unique syrien est derrière lui.

«  Ma responsabilité de secrétaire général de la CGT, ma seule priorité et mon unique ambition personnelle est de conduire les débats et de rassembler la CGT pour lui donner de la force  », plaide le syndicaliste.

Il n’en a pas convaincu les anciens. Bernard Thibault et Georges Séguy ont marqué leurs distances avec lui. Seul son départ peut permettre à la centrale de réaliser son aggiornamento, estime même Jean-Louis Moynot. Ce proche de Louis Viannet affirme dans une tribune publiée dans «  le Monde  » ce vendredi que «  Thierry Lepaon doit démissionner.

L’élu du 50e congrès de la CGT a perdu sa légitimité pour rester à la tête de celle-ci. Les fautes qu’il a commises, graves et contraires à l’éthique du mouvement syndical et ouvrier, lui rendre impossible de conduire l’évolution culturelle de la CGT  ».

 

LE PARISIEN Propos recueillis par Valérie Hacot
Crise à la CGT. Thierry Lepaon : « Je ne démissionnerai pas »

Sur la sellette, le numéro un de la CGT, Thierry Lepaon, reconnaît des travaux trop coûteux dans son appartement qu’il n’aurait pas validés « s’il avait su », mais récuse tout enrichissement personnel. Depuis la crise ouverte à la CGT, le numéro un sort de son mutisme. Entretien.

Alors que des voix s’élèvent pour réclamer sa démission, Le secrétaire général de la CGT répond point par point aux accusions et dénonce l’exploitation politique de son affaire.

Depuis les révélations sur son train de vie, la CGT traverse une crise sans précédent. Des voix s’élèvent pour réclamer la démission du secrétaire général, et le parlement de la centrale (le CCN) pourrait le récuser le 13 janvier… Et pourtant, au dernier étage du siège de Montreuil (Seine-Saint-Denis), dans son bureau, Thierry Lepaon croit toujours en ses chances, et répond pied à pied aux accusations. Seul signe extérieur de tension : ses cigarettes qu’il fume à nouveau à la chaîne depuis quelques semaines.

La CGT traverse l’une des plus graves crises de son histoire. Vous êtes directement mis en cause. Allez-vous démissionner  ?

THIERRY LEPAON. Non, la question ne se pose pas en ces termes. Quand il y a une campagne comme celle que je subis, il est nécessaire de donner en interne tous les éléments d’information, d’analyse et de compréhension. C’est ce que j’ai fait. Personnellement, j’ai trois mots clés : l’honnêteté, la loyauté et la transparence.

Pourtant, vous avez annoncé que vous pourriez — ou pas — donner votre démission le 6 janvier, une semaine avant la réunion du parlement de la CGT qui doit statuer sur votre avenir…

C’est normal, quand on subit une avalanche médiatique, quand votre honnêteté est remise en cause, de se demander si on est le mieux à même d’animer une équipe. Et si je me réserve jusqu’au 6 janvier, ce n’est pas pour gagner du temps, mais pour respecter les procédures internes.

Mon but est de rassembler la CGT. Si je n’y arrive pas, j’en tirerai les conséquences… Mais aujourd’hui, ce qui m’intéresse c’est de savoir pourquoi certaines organisations souhaitent ma démission.

Justement, les travaux de rénovation de votre appartement  : vous les avez réclamés et vous avez validé la facture  ?

J’ai découvert la facture des travaux de mon logement de fonction dans la presse. Si j’avais eu connaissance des montants — 105 000 € —, j’aurais dit non. J’avais deux exigences : que l’appartement soit proche de Montreuil et avec deux chambres. Mon logement n’a rien de luxueux. Je ne suis pas bling-bling, je vis modestement.

J’ai demandé à la commission financière de la CGT de venir visiter l’appartement. C’est à eux de vérifier si la facture correspond aux travaux réalisés. Ils devraient rendre leur décision avant le 13 janvier. Par ailleurs, nous allons fixer une nouvelle règle : dès qu’un engagement de dépense dépasse 10 000 €, cela devra être débattu au bureau confédéral.

Et pour votre bureau  ?

Sa rénovation s’inscrivait dans un programme de remise en état de la maison confédérale il y a trois ans. Les devis ont été validés il y a sept-huit mois. Ce n’est évidemment pas au secrétaire général de s’en occuper. Cela a coûté 65 000 € parce qu’il fallait refaire le chauffage, la climatisation… Rien n’avait été fait depuis plusieurs années.

Comment expliquez-vous qu’en quittant votre comité CGT pour rejoindre la confédération, vous ayez touché une prime de départ  ?

J’ai subi trente mois de chômage alors que j’assumais déjà une responsabilité à l’union départementale CGT du Calvados. A mon départ, le comité régional a reconnu cette période d’activité bénévole par une prime. Le montant est de 26 650 € net.

Cette pratique a concerné d’autres militants de la CGT confrontés à la répression syndicale ou à des périodes de chômage. D’ailleurs, la commission exécutive confédérale a reconnu qu’il n’y avait pas eu d’enrichissement personnel.

Pourtant, on dit que vous avez touché 108 000 € en tout et que cette somme aurait été payée par la confédération de la CGT  ?

La confédération a remboursé 100 830 € au comité régional de Normandie. Cette somme englobe, outre la prime de départ, le versement de mes salaires pour janvier, février et mars 2013, ainsi que mes notes de frais puisque c’était une période où j’étais en détachement à Montreuil et non plus en Normandie. La confédération a jugé logique que le comité régional n’ait pas à assumer ces frais.

A l’instar de la fédération des services publics ou d’un proche de l’ex-secrétaire général Louis Viannet, nombreux sont ceux qui réclament votre démission. Dans ces conditions, pouvez-vous vous maintenir à la tête de la CGT  ?

Certaines organisations, comme les services publics, ont pris leur décision avant même d’avoir tous les éléments pour se forger une opinion. C’est étrange… Moi, je suis confiant et je fais confiance à mon organisation. Je ne suis pas en train de compter mes soutiens, je continue à assumer mon rôle de secrétaire général, je ne lâcherai pas mon organisation.

Même si cette affaire entache l’image de la CGT  ? Vous avez affiché un recul aux élections professionnelles…

Aucune organisation n’a estimé que c’est « l’affaire Lepaon » qui a fait perdre des points à la CGT aux élections. Ce qui est sûr, c’est que ces « révélations » sont sorties à un moment particulier. Ceux qui ont, en interne, dévoilé des éléments comptables dans la presse ont accouché d’un monstre qu’ils ne maîtrisent plus.

Dès la parution de l’article sur mon appartement, le Premier ministre a appelé la CGT à l’exemplarité. Tout comme Xavier Bertrand de l’UMP. Un comble. Pendant ce temps, l’actualité sociale est explosive. Il y a une exploitation politique de cette affaire.


CGT : offensive médiatique de Thierry Lepaon pour sauver son poste

LEÏLA DE COMARMOND- LES ÉCHOS

Avant une interview sur France info vendredi matin, le secrétaire général de la CGT, Thierry Lepaon, s’est exprimé sur France 3 Basse-Normandie ce jeudi soir.

France 3 Basse-Normandie ce jeudi soir, «  France info  » vendredi matin. Le secrétaire général de la CGT, Thierry Lepaon, a axé toute sa stratégie de défense sur le complot de la presse. Mais le voici qui se lance dans une offensive médiatique. L’idée est d’avoir le dernier mot, à la veille des premiers départs en vacances et de quinze jours de pause syndicale, pendant laquelle aucune organisation cégétiste ne se réunira.

Mais sur le fond, il n’a pas changé de posture : il n’est responsable en rien des affaires financières qui secouent la CGT et qui le concerne directement puisqu’il s’agit de la rénovation à grands frais – 105.000 euros – de son appartement de fonction loué par la centrale dans le «  carré magique  » de Vincennes, de celle de son bureau pour 62.000 euros et de sa prime de (faux) départ de 26.650 euros quand il a quitté le comité régional CGT de Normandie pour rejoindre la confédération. Il est au contraire une victime.

Et pour cela, il n’a pas hésité, ce jeudi soir, à aller jusqu’à affirmer de façon assez surprenante qu’il «  avait découvert son bureau une fois refait  », lui qui, sur France 5 il y a quelques semaines, vantait ses étagères en forme de toit d’usine faites sur mesure. Il n’a cependant encore une fois pas contester les faits dénoncés, qu’il a au contraire confirmé, en en renvoyant de nouveau l’entière responsabilité au trésorier démissionnaire, Eric Lafont.
«  Je ne serai pas le rat qui quitte le navire  »

Il a aussi cherché à inscrire leur révélation dans le cadre d’un vaste complot contre la CGT concomitant à «  quatre événements majeurs  » : «  l’échec du pacte de responsabilité, les manifestations de patrons, la question du travail du dimanche et le travail atypique  », mais aussi «  l’allongement de la durée de cotisation  » inscrit dans le rapport du COR qui vient d’être divulgué.

Interrogé sur un éventuel départ, le cégétiste a affirmé : «  Je ne serai pas le rat qui quitte le navire, notre navire est aujourd’hui en difficultés, il y a un capitaine dans le navire, il y a des équipes qui doivent assumer leurs responsabilités. Si les équipes disent il est tant de changer le secrétaire général de la CGT, j’écouterai ce que dit la direction et je prendrai mes responsabilités  ».

Mais quelle direction ? «  J’écouterai forcément ce que dit la CE [commission exécutive qui doit se réunir les 6 et 7 janvier]  », a-t-il affirmé, pour ajouter aussitôt : «  vous remarquerez que la CE s’est réunie avant hier et que dans sa déclaration, elle dit que Thierry Lepaon est un honnête homme, qu’il n’y a pas eu d’enrichissement personnel, les 56 membres le disent  ».
Il omet de dire que les débats y ont été très violents.

Le cégétiste confirme par ses propos de fait son intention de s’en sortir en s’appuyant sur cette instance bien plus à sa main que le Comité confédéral national qui est en quelque sorte le parlement de la centrale. Les pro-Naton et pro-Prigent (les partisans des deux candidates malheureuses à la succession de Bernard Thibault) y ont fait alliance avec ses soutiens et il peut donc plus facilement la contrôler que le CCN, composé de la centaine de numéros un des fédérations et unions départementales et qui a montré qu’il n’entendait pas se faire manipuler.

L’objectif de Thierry Lepaon, qui cherche à diviser la CGT pour se sauver, est d’abord de se maintenir avec le soutien de la Commission exécutive – ce à quoi il est quasiment le seul en réalité à croire -, ou à tout le moins de tenter de constituer la future direction que la CE présenterait – ce qui est un objectif en particulier des pro-Naton et des pro-Prigent, mais aussi de Philippe Martinez, le secrétaire général de la fédération de la métallurgie CGT, qui se verrait bien remplacer Thierry Lepaon.

L’idée est de contraindre le CCN à valider les décisions qui seront prises les 6 et 7 janvier, soit à peine deux jours après la fin de la trêve des confiseurs. «  Nous (avec la commission exécutive] irons devant le Comité confédéral national, j’irai devant le Comité confédéral national, et si les camarades pensent que la CGT se porterait mieux sans Thierry Lepaon comme secrétaire général, je démissionnerai  », a-t-il expliqué sur France 3 Basse-Normandie.

Ce qui est sûr c’est que le syndicaliste ne peut se prévaloir d’aucun soutien parmi les anciens dirigeants cégétistes. C’est même le contraire. On savait déjà que le secrétaire général de la CGT ne pouvait revendiquer celui de son prédécesseur à la tête de la centrale, Bernard Thibault . ni de Georges Séguy , qui dirigea la CGT de 1967 à 1982. Dans une tribune publiée par «  Le Monde  » daté de vendredi, Jean-Louis Moynot, un proche de Louis Viannet, appelle Thierry Lepaon à démissionner .

«  L’élu du 50ème congrès de la CGT a perdu sa légitimité pour rester à la tête de celle-ci. Les fautes qu’il a commises, graves et contraires à l’éthique du mouvement syndical et ouvrier, lui rendre impossible de conduire l’évolution culturelle de la CGT  », explique l’ancien membre de la direction de la centrale.


 

Les Échos
Thierry Lepaon tente de sauver sa place à la tête de la CGT, au pris d’une division de la centrale.

Jean-Louis Moynot, un proche de Louis Viannet, ex-numéro un de la CGT, évoque, dans une tribune publiée par «  Le Monde  », les «  fautes graves  » commises par l’actuel secrétaire général de la centrale.
Lepaon divise la CGT pour tenter de rester en place

Si Thierry Lepaon réussit pour l’instant à manoeuvrer en interne pour rester en poste, il ne peut se prévaloir d’aucun soutien parmi les anciens. C’est même le contraire. On savait déjà que le secrétaire général de la CGT ne pouvait revendiquer celui de son prédécesseur à la tête de la centrale.

Dès le 5 novembre, Bernard Thibault avait reconnu que « la CGT [était] dans une mauvaise passe » et avait affirmé faire « confiance à ceux qui sont élus pour diriger la CGT » pour l’en sortir. Le pluriel n’avait échappé à personne.

Ce lundi, alors que le leader cégétiste affrontait une bronca lors d’une réunion de la centaine de dirigeants fédéraux et départementaux de la centrale, c’est le même message qu’a adressé Georges Séguy via une tribune dans «  L’Humanité  » où il tord le cou à l’argument du complot médiatique.

Au moment où Thierry Lepaon déclarait que «  des réseaux de militants s’organisent en dehors de nos règles de vie, qui s’appuient sur des médias pour peser sur les organisations de la CGT et les débats dans nos instances  », celui qui fut numéro un de la CGT de 1967 à 1982 écrivait que «  la médiatisation à propos de Thierry Lepaon n’est pas l’essentiel  » affirmant que «  ce qui compte avant tout, c’est la crise qui s’est instaurée au sein même de la CGT  ».
Les fautes… graves et contraires

Dans le numéro daté de ce vendredi du «  Monde  », c’est au tour de Jean-Louis Moynot de prendre la plume dans une tribune dont le titre est éloquent : «  CGT : pourquoi Thierry Lepaon doit démissionner  ». Lui n’a pas été secrétaire général de la CGT. Mais c’est un ancien qui compte dans l’organisation.

D’abord, parce que cet ingénieur de formation a un profil très particulier : il a claqué bruyamment la porte du bureau confédéral de la CGT en octobre 1981, quand il a été acquis que Georges Séguy avait perdu la bataille contre Henri Krasucki et que la centrale allait se recentrer sur une démarche protestataire.

A l’opposé des partisans d’un durcissement de la ligne actuelle de la CGT dont les pro-Lepaon affirment qu’ils sont derrière le mouvement de déstabilisation du leader de la centrale. Ensuite, parce que c’est un proche de Louis Viannet. La condamnation de Jean-Louis Moynot est sans appel :

«  Thierry Lepaon doit démissionner. L’élu du 50ème congrès de la CGT a perdu sa légitimité pour rester à la tête de celle-ci. Les fautes qu’il a commises, graves et contraires à l’éthique du mouvement syndical et ouvrier, lui rendre impossible de conduire l’évolution culturelle de la CGT.  »

Une évolution qui impose que «  la CGT ouvre ses portes et ses fenêtres pour engager tous les débats nécessaires  ».


Le Monde
CGT : l’ultime stratagème de Thierry Lepaon

Le patron de la centrale souhaite que toute sa direction démissionne… sauf lui

Coup de théâtre à la CGT, mardi 16 décembre : Thierry Lepaon a tenté un ultime stratagème pour se maintenir à la tête de sa centrale. A l’issue de la réunion des 56 membres de la commission exécutive (CE) qui a duré dix heures, un ordre du jour flou – autour d’une « proposition de direction confédérale » et d’instruments pour une meilleure « transparence financière » – a été élaboré pour le comité confédéral national (CCN) du 13 janvier, le parlement cégétiste composé des secrétaires généraux des 33 fédérations et des 96 unions départementales.

Lundi 15 décembre, alors qu’une large majorité d’organisations réclamait sa démission, M. Lepaon avait ouvert la porte à cette issue.  » Si ma présence est un frein pour l’organisation, avait-il dit, j’en tirerai toutes les conséquences « . Mardi, il a refermé cette porte et n’a pas indiqué ses intentions. Le stratagème de M. Lepaon consiste à faire avaliser l’idée que c’est le bureau confédéral qui doit démissionner, sauf lui. Sur cette base, il a conclu une alliance avec Nadine Prigent (santé), ancienne candidate malheureuse à la succession de Bernard Thibault, Philippe Martinez, secrétaire général de la fédération de la métallurgie, Catherine Perret (culture) et Frédéric Imbrecht (énergie).

« Pour 26 000 euros, on ne va pas virer le secrétaire général ! », a déclaré ce dernier. Des postures à risques pour M. Martinez, qui se positionne pour la succession, et Mme Perret dont les fédérations ont demandé la démission de M. Lepaon. Au sein du bureau confédéral, Agnès Le Bot, Philippe Lattaud et Agnès Naton défendent encore le secrétaire général. Même si Mme Naton a déclaré que M. Lepaon « réfléchira » à une démission d’ici au 6 janvier, date de la prochaine commission exécutive qui doit préparer le CCN. Selon une source interne, Marie-Laurence Bertrand, également membre du bureau confédéral, s’est positionnée pour la démission de M. Lepaon.

Le raisonnement à la base de ce stratagème est simple : M. Lepaon n’est ni responsable ni coupable des affaires qui le visent puisqu’il a tout appris par la presse depuis les coûteux travaux dans son logement de fonction et son bureau jusqu’à sa prime de départ… En revanche, le « problème » c’est le bureau confédéral qui a complètement  » dysfonctionné « .  » Il faut dire, raconte un membre de la CE, que Thierry ne s’est pas enrichi personnellement, qu’il est honnête et que c’est le bureau qui n’a pas fait son travail.  »

En toile de fond, se déroule une bataille entre les communistes d’une part et les proches de l’ancien secrétaire national du PCF, Robert Hue, d’autre part, comme M. Imbrecht et Philippe Texier qui a été nommé administrateur provisoire après la démission d’Eric Lafont.
« Risque de scission »

 » C’est hallucinant, affirme un dirigeant de fédération, tout le monde s’attendait à ce qu’il démissionne mais Lepaon est devenu, comme Thibault à la fin, complètement autiste. «  » Il a un ego démesuré, confie un autre, et il fera tous les compromis imaginables, mais il ne lâchera pas.  » Ce stratagème risque d’être perçu comme une provocation à la base alors que se multiplient les motions demandant son départ.

Cela va être très compliqué pour Thierry d’éviter une révocation, observe un membre de la CE. Si ce n’est pas le cas, ce sera le chaos.  » Des partisans de M. Lepaon affirment que même s’il est révoqué, c’est lui qui pilotera la suite, c’est à dire la recherche d’un successeur…  » Ils sont dans le déni et le délire « , souligne un dirigeant, qui ajoute : « Les mieux organisés aujourd’hui, ce sont les plus radicaux. Si Lepaon est révoqué, on ira vers un congrès extraordinaire. Et il y a de vrais risques de scission car si les durs prennent la main sur la maison, des organisations vont partir. La CGT est au bord de l’implosion. »

Michel Noblecourt ■

****************************************************** L’Humanité
La CGT se donne du temps
La direction de la CGT réunie mardi n’est pas parvenue à se mettre d’accord sur l’avenir du bureau confédéral ou de son secrétaire général, une nouvelle réunion est prévue le 6 janvier.

Mardi, après dix heures de débats où « aucune question n’a été évacuée », la direction de la CGT, composée de ses 56 membres, n’a pas réussi à se mettre d’accord. « Nous avons pu constater une diversité d’opinions et d’interrogations, tant sur la démission du secrétaire général et du bureau confédéral que sur l’anticipation d’un congrès », décrit la note envoyée aux organisations, hier soir.

Préférant ainsi d’une part donner « du temps au processus de consultation et d’autre part, que des décisions aussi importantes et inédites ne pouvaient se prendre avec les instances de la CGT sous pression externe ». Le temps aussi pour Thierry Lepaon de « réfléchir aux décisions qu’il pourra prendre s’agissant de sa démission ou pas, et du devenir du bureau confédéral », a précisé Agnès Naton. La direction se réunira donc le 6 et le 7 janvier, « pour valider des propositions d’évolution totale ou partielle de la composition du bureau confédéral qui seront faites au CCN ».

Un délai supplémentaire pour permettre aussi aux militants cégétistes de prendre connaissance des informations exposées par le premier concerné, lundi devant les secrétaires généraux, visant à « rétablir quelques vérités » sur l’ensemble des faits, « rumeurs » ou encore « calomnies », a insisté le secrétaire général.

A commencer par la « prime » qui selon Thierry Lepaon visait à « reconnaître une période d’activité militante ». Une période durant laquelle « je suis resté trente mois au chômage, entre mai 2004 et décembre 2006, d’abord en touchant les Assedic (1 150 euros) puis à la fin, l’ASS (440 euros) », tout en assurant « la fonction de secrétaire général de l’union départementale du Calvados ( ) bénévolement ». Une indemnité pour tenir « compte du préjudice que cela créait sur ma retraite » de 26 650 euros, a précisé Thierry Lepaon. « Je l’ai acceptée dans ces conditions, sans imaginer que cela pouvait poser problème. »

Le secrétaire général a également fait part de son salaire diminué à sa demande à « 4 000 euros net par mois, avec un 13e mois ». S’ensuit ensuite une série de démentis sur un « ensemble de rumeurs » qui témoignent de la campagne acharnée qui s’est opérée au cours des dernières semaines contre la CGT, et ce en pleine élection professionnelle dans la fonction publique. Par exemple, avec cette histoire de vélo. « Mon cardiologue m’a demandé de continuer ( ) à faire régulièrement un peu de vélo. Pour des raisons de sécurité, la CGT a dû acheter des vélos pour mes accompagnateurs.

Les vélos ont été achetés chez Décathlon, ils appartiennent au service sécurité de la confédération, y compris celui que j’utilise. »

Viennent ensuite les vacances en Corse, qui contrairement à ce qui est paru « n’ont pas été payées par la confédération », mais « loué personnellement », via « Leboncoin », un site Internet de petites annonces. Ce dernier a également balayé les rumeurs sur d’éventuels travaux dans son HLM à Cabourg, qu’il « habite depuis sept ans » et pour lequel il « paie un surloyer, comme c’est la règle ».

Démenti aussi sur l’achat « d’un terrain au bord de la mer en Normandie », qui serait une « intension ». La direction de la confédération a hier « réfuté toute idée d’enrichissement personnel et de malversation du secrétaire général de la CGT », précise la note.

Et ajouté que, face à une nouvelle charge patronale et gouvernementale, avec la proposition de loi Macron, la direction confédérale estime « qu’il serait dangereux pour la CGT d’avoir une vacance de direction, créant un vide à la tête de la CGT, qui ne ferait qu’accentuer le trouble et les inquiétudes parmi les militants et les syndiqués ». ■

par Clotilde Mathieu


Le Monde
CGT : Thierry Lepaon n’exclut plus son départ

Une large majorité de structures a réclamé lundi 15 décembre sa démission mercredi 17 décembre 2014

« Si ma présence est un frein pour l’organisation, j’en tirerai toutes les conséquences.  » Prononcée à la fin de l’assemblée qui a réuni, toute la journée du 15 décembre, les secrétaires généraux des 33 fédérations et des 96 unions départementales de la CGT, cette petite phrase de Thierry Lepaon montre que, cette fois, le secrétaire général de la centrale n’exclut plus son départ.

Lors de la réunion du bureau confédéral qui a suivi dans la soirée, M. Lepaon n’a rien livré de ses intentions. Mais ses chances de se maintenir à son poste sont désormais quasi nulles. Lundi, une large majorité des 129 structures présentes ont demandé explicitement la démission de M. Lepaon tandis que d’autres, n’étant pas mandatées, ne sont pas intervenues.

« C’était une très bonne réunion où on a bien débattu », souligne une source interne, qui ajoute que « Thierry n’avait pas l’air plus atteint que cela mais peut-être a-t-il pris conscience que c’était fini ». Il a été beaucoup question des affaires dans lesquelles M. Lepaon a été mis en cause – les travaux dans son appartement de fonction et son bureau au siège de Montreuil ainsi que sa prime de départ quand il a quitté la région Basse- Normandie – et les intervenants se sont succédé pour évoquer la « perte de confiance et de crédibilité », certains allant jusqu’à dire que la thèse du « complot médiatique » pour déstabiliser la CGT était un argument « éculé ».

Une petite moitié des organisations a souhaité une démission collective des dix membres du bureau confédéral.  » C’est une démarche plutôt saine, commente un membre de la commission exécutive (CE).

Si on change de secrétaire général, il faut changer d’équipe.  » Si l’idée d’un congrès extraordinaire de la CGT en 2015 – au lieu de celui prévu en octobre 2016 –, avancée par quelques intervenants, a peu de chances d’aboutir, des scénarios sur l’après-Lepaon commencent à s’échafauder. Philippe Martinez, le secrétaire général de la fédération de la métallurgie, à qui M. Lepaon avait proposé de lui succéder s’il le soutenait jusqu’à la fin de son mandat, est resté silencieux. Comme s’il se préparait déjà à prendre la relève.
« Possibilités ouvertes »

La fédération des services publics et l’Union générale des fédérations de fonctionnaires, qui ont demandé publiquement le départ de M. Lepaon, ont évoqué l’hypothèse d’une direction collégiale transitoire jusqu’au congrès de 2016.  » On ne voit pas très bien ce que cela signifie, réplique un patron de fédération. La CGT a besoin d’un porte-parole et c’est le secrétaire général.  »

Mardi 16 décembre, les 56 membres de la CE se réunissent toute la journée pour établir l’ordre du jour du comité confédéral national du 13 janvier, le « parlement » de la CGT, seul habilité à révoquer M. Lepaon.  » Il y aura une formule qui laissera ouvertes toutes les possibilités, indique une source interne, y compris la révocation.  » A moins que M. Lepaon prenne les devants et annonce, dès mardi, sa démission.

Michel Noblecourt ■


LE CANARD ENCHAÎNÉ
Lepaon met le souk au parti

L ’AFFAIRE Lepaon a déclenché une belle bagarre éditoriale entre les camarades de « L’Humanité » et ceux de « L’Humanité Dimanche ». Depuis plusieurs semaines, le quotidien communiste s’est abstenu de toute déclaration de soutien au patron de la CGT.

Mieux : le 15 décembre, l’« Huma » a publié une courte tribune de Georges Séguy où l’ancien secrétaire général du syndicat des années 70 appelle, à mots couverts, au départ de son lointain successeur.

Mais, dans les colonnes de l’« Huma Dimanche », le ton est tout autre. Dans son numéro du 11 décembre, l’hebdomadaire consacre quatre pages à dénoncer la « campagne anti-Lepaon » et « un plan savamment orchestré ».

« A qui profite l’affaire ? » questionne le journal, avant d’affirmer qu’« une CGT affaiblie est une aubaine pour le patronat ».

Gattaz est, décidément, plus fort qu’on ne le croit ! ■

 


Les Echos
CGT : Thierry Lepaon poussé vers la sortie

Le secrétaire général avait convoqué hier les dirigeants fédéraux et départementaux de la centrale. La réunion s’est mal passée pour lui.

Thierry Lepaon ne peut plus se faire d’illusions sur son avenir à la tête de la CGT. Pour éviter de se voir contraint de lâcher son poste, le secrétaire général de la CGT, Thierry Lepaon, mis en cause dans plusieurs affaires financières, avait tenté une manoeuvre en convoquant hier une réunion des dirigeants des fédérations et des unions départementales.

L’astuce tenait au fait que cette assemblée était composée comme le comité confédéral national (CCN), qu’elle avait lieu dans la salle où celui-ci se réunit, mais qu’elle n’avait aucune de ses compétences statutaires, notamment la possibilité de démettre le secrétaire général. La rencontre n’a donc pas pu lui être fatale. Mais elle a permis de constater que le vent a définitivement tourné pour lui.
Sur la cinquantaine d’organisations qui se sont positionnées lors de la discussion, qui a duré toute la journée, une large majorité a demandé son départ.

Certains évoquent même deux tiers d’interventions demandant à Thierry Lepaon de quitter son poste (avec ou sans le reste du bureau confédéral). Parmi elles, bien sûr, il y avait des organisations qui avaient écrit dans ce sens, notamment la fédération des services publics, première en termes d’adhérents (80.000), mais aussi d’autres restées silencieuses jusqu’à présent. Pour compléter le tableau,

il aurait fallu y ajouter les structures désapprouvant la décision du numéro un cégétiste de convoquer ce vrai-faux CCN et qui avaient choisi de n’envoyer personne. Il ne demeure plus grand suspense sur l’avenir de Thierry Lepaon. D’autant que nombre de ses soutiens ont commencé à l’abandonner la semaine dernière.

Mais il va falloir encore convaincre le syndicaliste normand de rendre son tablier, lui qui, jusqu’à présent, a refusé d’admettre qu’il avait perdu la bataille. Va-t-il se maintenir jusqu’au comité confédéral national exceptionnel qu’il a dû convoquer le 13 janvier et contraindre cette instance à le démettre ?

« S’il y a un vote par mandat, maintenant, c’est certain, il sera battu », commente un cégétiste qui a participé à la réunion d’hier. Thierry Lepaon ne peut plus se faire d’illusions sur son avenir à la tête de la CGT.

Reste à savoir si Thierry Lepaon, qui n’a ni le soutien de son prédécesseur Bernard Thibault ni celui de l’ancien leader Georges Séguy, comme le montre la tribune que ce dernier a publiée dans « L’Humanité », entraînera dans sa chute l’ensemble du bureau confédéral. Alors même que cette instance de direction resserrée autour du secrétaire général ne peut être tenue responsable des dérives financières.

C’est le scénario sur lequel travaillent certains anciens soutiens du secrétaire général, qui ne veulent pas que tirent profit de la crise ceux qui, au sein de la direction resserrée de la centrale, se sont opposés à Thierry Lepaon quand les scandales ont éclaté et que ce dernier a tenté d’évincer début novembre : Eric Aubin, ex-candidat à la succession de Bernard Thibault et qui a dit mardi dernier qu’il ne briguerait plus le poste, Sophie Binet, Valérie Lesage, Mohammed Oussedik.

Le scénario de la table rase est défendu par les deux autres anciens candidats malheureux à la succession de Bernard Thibault : Agnès Naton, également membre du bureau et dont la gestion de « La NVO », le journal historique de la CGT, est contestée ; et Nadine Prigent, à qui Thierry Lepaon avait confié la responsabilité clef de la gestion des cadres. Séduira-t-il l’organisation ? En tout cas, les grandes manoeuvres ont déjà commencé.

Hier, Philippe Martinez, numéro un de la métallurgie, qui vise le poste de secrétaire général de la CGT, n’a dit mot, cultivant une posture de rassembleur. La commission exécutive de la centrale se réunit aujourd’hui.


La fédération des services publics de la CGT réclame la démission de Lepaon

Le Monde.fr avec AFP

La fédération des services publics, la première de la Confédération générale du travail (CGT), réclame la démission de Thierry Lepaon, selon une source interne, confirmant des informations du site d’information Atlantico. L’avenir du secrétaire général de la CGT reste en suspens depuis les révélations du Canard enchaîné sur d’importantes dépenses de rénovation dans l’appartement et le bureau de ce dernier, aux frais de la centrale syndicale.

Dans un texte voté jeudi, la direction de cette fédération, qui compte plus de quatre-vingt mille adhérents, a estimé que, « compte tenu de ses responsabilités et de l’incapacité dans laquelle il se trouve d’assumer ses missions de secrétaire général, le départ [de Thierry Lepaon] est inéluctable ».

Et d’ajouter : « La meilleure solution pour rassembler la CGT est la démission de Thierry de son mandat de secrétaire général dans les plus brefs délais. » Le texte précise que « si tel n’était pas le cas avant la réunion du 13 janvier du comité confédéral national », (CCN, parlement de la CGT, habilité à destituer le secrétaire général), la fédération des services publics « sera alors porteuse d’un mandat de révocation du secrétaire général ».

A l’issue d’une réunion de près de dix heures, mardi, la commission exécutive de la CGT a convoqué pour le 13 janvier une réunion extraordinaire du comité confédéral national, composé des secrétaires généraux des trente-trois fédérations et des quatre-vingt-seize unions départementales. Ce comité confédéral national décidera alors du sort du secrétaire général.

UNE « FAUTE COLLECTIVE », SELON M. LEPAON

A la fin d’octobre, Le Canard enchaîné avait révélé des dépenses de rénovation à hauteur 105 000 euros de l’appartement de location de M. Lepaon, en bordure du bois de Vincennes ; M. Lepaon avait affirmé qu’une « faute collective » avait été « commise », faute qu’il avait imputée principalement à Eric Lafont, l’administrateur-trésorier de la CGT.

Cette « faute collective ne masque pas des responsabilités individuelles », avait-il dit, affirmant qu’il n’était pas au courant du montant des dépenses. M. Lepaon n’avait en revanche pas jugé exagérés les 62 000 euros de travaux dans son bureau, effectués, selon lui, dans le cadre de la rénovation du siège de la CGT, à Montreuil, toujours selon Le Canard enchaîné. Le 5 décembre, devant le bureau confédéral (exécutif resserré de dix membres), M. Lepaon avait refusé d’évoquer sa démission, promettant à la commission exécutive « la transparence complète » sur ces sujets.

Selon Atlantico, la fédération de la santé, la deuxième de la CGT (quelque soixante-quatorze mille adhérents), aurait elle aussi demandé la démission des dix membres du bureau confédéral de la CGT, dont celle de Thierry Lepaon. Nathalie Gamiochipi, secrétaire générale de la fédération santé n’a pas confirmé cette information. « On a discuté, mais la fédération se prononcera le 12 janvier », veille du comité confédéral national, a-t-elle dit.


Les Echos
CGT  : les appels au départ de Thierry Lepaon se multiplient

Pour tenter de sauver sa place, Thierry Lepaon s’est appuyé jusque-là sur la très forte culture légitimiste de la CGT, invoquant aussi un complot de la presse.

Les 129 premiers dirigeants de la CGT se retrouvent lundi pour discuter des affaires financières impliquant le numéro un cégétiste.

Lundi matin, les 129 premiers dirigeants des fédérations et unions départementales de la CGT se retrouvent au siège de la centrale, à Montreuil, pour discuter des conséquences des affaires financières impliquant Thierry Lepaon, le numéro un cégétiste.

Seront là tous les membres du Comité confédéral national (CCN), le «  parlement de la CGT  », instance souveraine entre deux congrès et dotée de larges pouvoirs dont celui de démettre son premier dirigeant. Sauf ceux qui ont décidé de boycotter la réunion.

Mais il ne faut paradoxalement attendre de ce rendez-vous aucune décision concrète  : formellement, il s’agit d’une simple assemblée générale, pas d’un CCN. En la convoquant, Thierry Lepaon cherchait justement à éviter de se retrouver formellement devant son parlement. La manœuvre a échoué. La démission du trésorier, Eric Lafont, mardi dernier, a imposé sa convocation pour désigner un successeur.

Un CCN extraordinaire aura lieu le 13 janvier. De toute façon, l’afflux de demandes en ce sens rendait le rendez-vous incontournable. Mais cela ne fait pas de la réunion d’aujourd’hui une formalité.
Lepaon de plus en plus isolé

Au contraire même, elle revêt dans ce contexte un double enjeu.

Le premier est de prendre le pouls de la centrale, même si tout le monde ne va pas se dévoiler, certains n’ayant même pas encore de mandat précis de leur structure. La rencontre s’annonce donc périlleuse pour Thierry Lepaon, incapable de rassembler.

Toujours déterminé en fin de semaine à ne pas démissionner, il pourrait mettre de l’huile sur le feu, comme au dernier CCN, début novembre. Le second enjeu est très concret  : c’est la fixation de l’ordre du jour du 13 janvier.

Formellement, c’est demain que la commission exécutive va l’écrire, mais les débats d’aujourd’hui auxquels participeront ses 56 membres pèseront lourd. La question du départ de Thierry Lepaon y figurera-t-elle explicitement  ? En tout cas, ce sera bien le cœur du sujet lundi alors que le leader cégétiste est de plus en plus isolé.

Le sujet est resté longtemps tabou. Thierry Lepaon ne s’est pas privé de s’appuyer sur la très forte culture légitimiste de la CGT, en plus de l’argument classique d’un complot de la presse, fragilisé par le fait qu’il n’hésite pas à l’instrumentaliser lui-même, en témoignent les 4 pages sur son «  lynchage  » dans le dernier «  Humanité dimanche  ».

Mais l’affaire de sa prime de départ a changé la donne et depuis le 5 décembre, au lendemain des élections dans la fonction publique, les demandes de démission du secrétaire général affluent  : SNJ-CGT, Union générale des fédérations de fonctionnaires, Région Midi-Pyrenées, fédération des Services publics…

Jusqu’à la fédération de la santé, dont la secrétaire générale s’est vue imposer jeudi par son comité fédéral de discuter aujour­d’hui de la question du départ du numéro un.

Comme les autres proches de Nadine Prigent, candidate malheureuse à la succession de Bernard Thibault, et ceux d’Agnès Naton, qui avait essuyé la même déconvenue, cette responsable s’était d’abord rangée derrière Thierry Lepaon.

Mais les uns et les autres ont pris acte du caractère désormais incontournable d’un départ de Thierry Lepaon et espèrent garder la main en obtenant la démission de tout le bureau confédéral.

Leïla de Comarmond


L’Humanité
CGT : ce que cache la campagne anti-Lepaon

« Tous pourris » à la CGT comme ailleurs ? C’est la sale petite musique que tente de distiller le cirque médiatique qui se déchaîne contre Thierry Lepaon. Tout semble se dérouler selon un plan savamment orchestré. Des « révélations » distillées l’une après l’autre dans « le Canard enchaîé » puis « l’Express ». Un peu de vrai, beaucoup de faux. Une rhétorique fallacieuse.

La CGT, première organisation syndicale au niveau national, n’a signé ni l’ANI, ni la convention chômage, ni le pacte de responsabilité. Son affaiblissement serait une aubaine pour qui veut casser les droits des salariés

Le 9 décembre, le secrétaire général s’est expliqué devant les 56 membres de la commission exécutive des accusations lancées contre lui.Il doit le faire à nouveau le 16 décembre devant une assemblée générale des secrétaires généraux des organisations de la CGT, puis devant le CCN (parlement du syndicat) en janvier. L’administrateur de la confédération, Éric Lafont, a démissionné de sa fonction.
S’il n’y a à la CGT ni scandale financier ni dirigeant « véreux », la crise a mis au jour des modes de fonctionnement insuffisamment démocratiques et un manque certain de culture du débat.

« CET HOMME DONT PARLE LA PRESSE N’EST PAS L’HOMME QUE JE CÔTOIE TOUS LES JOURS. » UNE SALARIÉE DE LA CGT

Thierry Lepaon aurait fait refaire son appartement aux frais de la CGT, mais aussi son bureau au siège de la confédération, il aurait même touché un « parachute doré » en quittant ses fonctions de secrétaire général de l’union régionale de Basse-Normandie après une « rupture conventionnelle » !

Et voilà un homme jeté en pâture, des médias déchaînés qui somment tantôt le secrétaire général de la CGT de démissionner, tantôt la confédération de « licencier » son numéro un. « Cet homme dont parle la presse n’est pas celui que je côtoie tous les jours », confie une salariée de la confédération, affectée comme le sont une g rande partiedes militants.

Que sait-on exactement de l’« affaire » ? Thierry Lepaon résidant en Normandie, où il est locataire d’un HLM, la confédération CGT a décidé de mettre un logement de fonction à sa disposition. Un appartement de 79 m2 – et non 120 comme l’avait claironné la presse –, sans home cinéma ni cave à vin, loué 2 000 euros par mois et dans lequel 105 000 euros de travaux ont été réalisés (rénovation, mises aux normes de la plomberie…).
Chacun peut certes s’interroger sur le bien-fondé et la pertinence de ce choix – à commencer par les syndiqués puisqu’il s’agit de leur argent – mais il n’y a là rien d’illégal.

Quant aux travaux (62 000 euros) réalisés dans les bureaux du secrétaire général et de ses deux collaboratrices, ils s’inscrivent dans un plan de rénovation des locaux de la confédération, après de nombreuses années en l’état.

LE FANTASME DU PARACHUTE DORE

Reste la troisième « révélation » visant le coeur, l’éthique même du syndicat : de l’argent touché sur un départ négocié, versé par la CGT toujours. Une somme évoquée de 100 000 ou 200 000 euros – admirons la précision ! Qu’en est-il exactement ? Thierry Lepaon n’a signé aucune rupture conventionnelle à son départ de l’union régionale de Basse-Normandie. Sa soi-disant prime se monte à environ 30 000 euros.

Elle correspond à des soldes de congés payés et à la prise en charge, décidée par la CGT régionale, de cotisations retraite compensant la sous-cotisation liée à des périodes de chômage subies après son licenciement de Moulinex. Une pratique courante dans les organisations de la CGT, selon plusieurs témoignages.
Au bout du compte, sa retraite sera bonifiée de… 140 euros par mois.

Très loin d’une retraite chapeau !
Quant à son salaire (4 200 euros par mois), c’est celui d’un salarié cadre.

Mais le malaise engendré au sein de la CGT par cette campagne de presse est réel, nourri par une certaine opacité, voire un manque de rigueur, des prises de décision au sein de la confédération – qui ne datent sans doute pas des derniers mois.
Toutes proportions financières gardées, la confédération semble calquer ses pratiques sur celles des entreprises en matière d’avantages accordés à ses cadres et dirigeants, ce qui passe mal auprès d’une partie de sa base militante.

Le choix de ne pas communiquer rapidement sur les rumeurs diverses et variées a ajouté à la confusion.

EN PREMIÈRE LIGNE CONTRE L’EXTRÊME DROITE

Ce n’est pas le lynchage ou la démission d’un homme qui peuvent régler le problème mais une réflexion collective de l’organisation sur ses modes de fonctionnement et ses pratiques, tant au niveau confédéral qu’à celui des structures territoriales et professionnelles. Sans doute faut-il débattre aussi du fait qu’un responsable syndical a une carrière professionnelle au mieux entre parenthèses, au pire stoppée, et que son engagement peut justifier certaines compensations de la part de son organisation, dans les limites qu’elle a elle-même fixées et en toute transparence.

Le malaise est lié aussi à cette question toujours sans réponse : qui alimente la presse de bribes d’informations permettant de faire monter la sauce ? Des milieux politiques ayant accès aux informations de la DCRI (ex-RG) ? Une source interne à la CGT ? Un salarié de la confédération en conflit avec son employeur ? Un syndicaliste en délicatesse avec le secrétaire général qui n’a pas mesuré la portée de son acte ? Un adepte du « tout doit péter » ?

À la question : à qui profite l’affaire ? la réponse semble plus claire. Une CGT affaiblie est une aubaine pour tous ceux, patronat et partis politiques, qui ont pour projet de casser les droits sociaux des salariés. La première organisation syndicale au niveau national s’oppose frontalement à la stratégie soi-disant de compétitivité copilotée par le MEDEF et le gouvernement.

Elle n’a signé ni l’ANI de janvier 2013 (transcrit dans la loi de juin 2013), ni la dernière convention chômage, ni le pacte de responsabilité. La discréditer, c’est tenter de faire passer plus facilement les mauvais coups à venir. Manier contre elle la rhétorique du « tous pourris » c’est aussi tenter de briser toute confiance entre elle et des salariés souvent déboussolés par ce qu’ils vivent comme une trahison du gouvernement socialiste, pour assigner ceux-ci à la résignation.

Un jeu dangereux car la colère populaire pourrait alors tomber dans d’autres bras : la CGT est la seule organisation de masse présente au quotidien auprès des classes populaires et qui ne ménage pas sa peine pour combattre les idées d’extrême droite.

Mais ceux qui rêvent d’une CGT à terre vont sans doute devoir attendre ! Malgré les torrents de boue déversés contre son secrétaire général, elle est sortie première des élections dans la fonction publique du 4 décembre. Avec ses airs de vieille dame taillée jadis à la mesure des grandes concentrations ouvrières, la centrale est sortie très largement en tête des élections professionnelles organisées dans les très petites entreprises (TPE) fin 2012.

Elle est aussi le syndicat des précaires, des intérimaires, des chômeurs, des intermittents ou des retraités. Celui qui a su organiser les luttes victorieuses des travailleurs sans papiers et des femmes de chambre de la sous-traitance hôtelière. Riche de ses diversités, la CGT est forcément traversée de tensions et de contradictions, mais elle est vivante.

 

PASCAL DEBAY, SECRETAIRE GENERAL DE L’UNION DEPARTEMENTALE DE LA CGT

« Je ne participe pas au show médiatico- politique autour de Thierry Lepaon. J’attends les explications qu’il nous donnera dans les réunions entre responsables de la CGT. Il y a des rumeurs, des choses relatées dans la presse, des noms qui circulent pour prendre le fauteuil de secrétaire général…

Malheureusement, la société rattrape la CGT ! Mais ce n’est pas que Montreuil qui fait que la CGT existe ! Je suis là, dans mon UD à Nancy, et les premiers résultats aux élections de la fonction publique sont plutôt bons.

RICHARD DELUMBE, SECRETAIRE DE L’UNION LOCALE DE MONTREUIL (93)

« Les militants sont fous furieux. Pas les adhérents »

« C’est grave. Ça témoigne de la crise de succession ouverte avec le départ de Bernard Thibault, qui reste à analyser.
Ça témoigne aussi d’une sécession des élites, qui, au sein même du syndicat, se coupent de la population.

Thierry Lepaon est loin d’être le seul concerné. Il faut régler la situation sans tarder. Imaginons, en CE, la discussion avec un patron qui nous sort ça de manière goguenarde… même si on peut répliquer qu’avec sa retraite chapeau, il est mille coudées audessus. Les militants sont fous furieux. Pas les adhérents. Est-ce que c’est une bonne nouvelle ? Ou est-ce que ça signifie, sur l’air de “tous pourris”, qu’ils trouvent normal qu’on en croque ? »

LAURA LAUFER, MILITANTE (93)

« Que ça arrive juste avant les élections dans la fonction publique, ça ne peut pas être un hasard. Mais je trouve les sommes annoncées, surtout pour l’appartement, excessives.
On ne peut pas reprendre les pratiques qu’on dénonce chez les patrons, même si, comparativement, elles n’ont rien à voir.

Mais surtout ces “affaires” témoignent d’un déficit démocratique. Il faut savoir qui en a discuté, qui a pris les décisions, qui a choisi les entrepreneurs. J’attends des éclaircissements, mais je suis bien sûre qu’on ne peut pas mettre ça sur le dos d’un seul homme qu’ils veulent cartonner. »

PHILIPPE MARTINEZ, SECRETAIRE GENERAL DE LA CGT METALLURGIE

« Si l’on veut faire carrière, on ne choisit pas la CGT. Les militants sont des gens toujours disponibles pour les salariés, qui ne comptent pas leurs heures, souvent discriminés dans leur travail. Le cirque actuel crée un climat détestable.
La presse fait des amalgames détestables.

Nos pratiques et nos vies au quotidien sont loin de tout ça. Il y a des problèmes qui doivent être réglés en interne. Ils intéressent d’abord les syndiqués. Je suis persuadé que la CGT va s’en sortir par le haut. »

DENIS BREANT, MEMBRE DE LA DIRECTION NATIONALE DE LA CGT METALLURGIE

« Toute la presse s’est excitée, passant quasiment sous silence les affaires financières des Balkany ! » « Thierry Lepaon est rattaché à mon syndicat, dans le Calvados. Je ne comprends pas tout ce qui se passe, je n’ai pas toutes les informations. Je note que le jour où “l’affaire de l’appartement” est sortie, toute la presse s’est excitée, passant quasiment sous silence les affaires financières des Balkany ! Pour moi, Thierry a l’image de quelqu’un d’intègre et de droit. Il est secrétaire général de la CGT. À la base, il n’avait rien demandé. On l’a présenté comme désigné “faute de mieux”, mais c’est quelqu’un de très compétent ! »

CHRISTIAN GEISLER, RETRAITÉ, ANCIEN DÉLÉGUÉ CENTRAL SYNDICAL DE DANONE (RHÔNE)

« Ils s’en Prennent Au Seul Syndicat Européen Qui Se Bat Contre Le Capitalisme Financier »

« Comme homme, je crois Thierry Lepaon honnête, mais ça importe peu puisque c’est à la CGT qu’ils s’en prennent. Au seul syndicat européen qui se bat contre le capitalisme financier.
C’est une affaire dérisoire.

Bon, et si avec nos cotises, on paie des apparts aux responsables, qui ça regarde, à part les 700 000 adhérents du syndicat ? C’est à eux qu’il faut rendre des comptes. Cette gauche qui n’en a que le nom veut faire croire que nous ne sommes pas légitimes. Aux élections professionnelles, la participation oscille entre 60 et 80 %. Il y a un président qui aimerait bien pouvoir en dire autant… »

ROLAND RONDINI, DÉLÉGUÉ DU PERSONNEL, PROFESSIONS CULTURELLES (BOUCHES-DU-RHÔNE)

« Ils sont nombreux ceux qui voudraient affaiblir la CGT par n’importe quel moyen » « Les sommes, comparé à ce qu’on connaît ailleurs, c’est dérisoire. Mais qu’on vole 10 euros ou 1000, c’est pareil. Il n’y aurait pas de fumée sans feu. Mais qu’est-ce qui me dérange : la fumée ou le feu ? Et qui a ventilé la fumée ? Ils sont nombreux ceux qui voudraient affaiblir la CGT par n’importe quel moyen.
Reste que même avec un petit feu, il faut faire attention.

Nous devons respecter nos mandats, ce pour quoi on a été élu. On en a un peu parlé entre militants, mais comme ça. On était bien plus préoccupé par nos affaires de terrain. Et on n’a pas eu de remontées d’adhérents scandalisés. »

31 %

Le chiffre tourne en boucle dans les médias. Seuls 31 % des Français ont une bonne opinion de la CGT (sondage Ifop pour « Dimanche Ouest France »). Une baisse de 14 % par rapport à 2013. La presse est passée par là.

Le constat doit être nuancé. La chute est surtout forte chez les sympathisants de droite (20 % de bonnes opinions) et les personnes âgées (17 %), mais relative chez les sympathisants de gauche (52 %), les jeunes (41 %) et les catégories populaires (41 %).

LA PRESSE SE LÂCHE !

Le discours anti-CGT est le fonds de commerce habituel d’une partie de la presse. Mais avec la multiplication des « affaires » de ces dernières semaines, les journalistes se sont déchaînés. En trois temps.

  • Premier acte : expliquer pourquoi Lepaon ne peut pas rester à la tête de la CGT.

« Thierry Lepaon acculé à la démission », affirme (espère ?) « le Monde » du 4 décembre. Le même jour, le caricaturiste Plantu dessine un Lepaon vautré dans son canapé, qui lance à un de « ses » ouvriers : « Et si on faisait les embrasures à la feuille d’or ? Vous me terminerez ça dimanche ! » Les experts affirment alors que le sort du dirigeant syndical sera scellé lors de la réunion interne du 5 décembre.

  • Deuxième acte : Lepaon « se cramponne » à son siège.

Coup de théâtre : la réunion du 5 ne conduit pas à la démission tant attendue. Qu’à cela ne tienne, les journalistes changent leur fusil d’épaule. « Lepaon s’accroche à son siège », titre « les Échos » (5 décembre). « Affaibli par les affaires, Thierry Lepaon aurait réussi à convaincre de grosses fédérations de le maintenir à son poste jusqu’au prochain congrès de la CGT en 2016 », croit savoir le quotidien. Qui entretient le suspense : « Mais rien n’est joué. » Dans le même temps, des noms de potentiels remplaçants circulent dans la presse, à grand renfort de témoignages anonymes. Pendant ce temps, l’UMP donne de la voix. « Je suis scandalisé, s’offusque Xavier Bertrand. Il avait des goûts de luxe, on l’a découvert. Il a trahi, ce monsieur. » L’UMP qui dénonce la folie des grandeurs de Lepaon, après avoir dépensé près de 40 millions d’euros pour une campagne présidentielle, ça ne manque pas de sel !

  • Troisième acte : la CGT est « affaiblie ». Démission ou pas, le feuilleton révèle l’ampleur de la « crise » affectant l’organisation. « La CGT peine à faire face aux transformations du monde », explique un « expert » dans « les Échos » (8 décembre). Comprendre : la CGT refuse de signer comme un seul homme les reculs sociaux concoctés par le gouvernement, à commencer par l’ANI de janvier 2013.

Quand la centrale entérinera enfin le social-libéralisme à la sauce Hollande, les journalistes seront satisfaits…


L’Humanité
La CGT tente de dénouer la crise de direction

On l’annonçait tendue, la journée qui s’est déroulée hier à Montreuil l’a confirmé. Dès le début de la matinée, l’administrateur trésorier de la CGT, Eric Lafont, rendait sa démission aux membres de la commission exécutive. Le 4 novembre, devant le « parlement » (comité confédéral national, CCN) de la centrale, Thierry Lepaon avait reconnu l’existence de « responsabilités individuelles » dans cette « faute collective », précisant, à propos des travaux dans son appartement de fonction, qu’il existait « des failles majeures dans le fonctionnement interne de prise de décisions », puisque « les arbitrages et la décision finale » pour cette location n’avaient été « ni débattus, ni validés par une instance ».

Rappelons que l’affaire a démarré avec les révélations du Canard enchaîné sur les dépenses effectuées par la confédération dans l’appartement de Vincennes du secrétaire général (105 000 euros), puis celles concernant les travaux dans son bureau (62 000 euros). Elle avait grossi dernièrement avec les informations de l’Expansion sur les indemnités (31 000 euros) perçues par Thierry Lepaon lors de son départ de la CGT de Basse-Normandie, pour rejoindre le secrétariat général.

A l’heure où nous écrivons ces lignes, aucune information officielle n’avait encore filtré sur les modalités à suivre pour régler la crise de direction. On ne connaissait pas, en particulier, le sort réservé aux propositions du bureau confédéral, relatives au rapport de la Commission financière de contrôle de la CGT, chargée, début novembre, par le CCN de faire la lumière sur les « dysfonctionnements ». Toutefois, selon diverses sources, les 56 responsables qui forment la commission exécutive auraient décidé de convoquer le CCN en janvier, vraisemblablement le 13.

Le bureau confédéral, réuni vendredi dernier, avait proposé une simple réunion, au plus tard le 16 décembre, des secrétaires généraux des unions départementales et des fédérations professionnelles pour permettre « le débat le plus large dans la CGT ». Ces dernières semaines, s’étaient accumulés, à Montreuil, des courriers émanant des unions départementales et des fédérations, dont une grande partie optaient pour la convocation dans les plus brefs délais d’un CCN à proprement parler, seule instance habilitée à élire de nouveaux dirigeants confédéraux.

« Un processus inédit à la hauteur de la gravité », pour reprendre les mots de la motion envoyée par la Fédération des services publics. Au-delà de la demande de transparence, et des différentes révélations sur la personne du secrétaire général, les adresses des organisations mettent en avant le besoin de redéfinir la « stratégie et la convergence de l’action professionnelle » prévue en février 2015. ■

par Clotilde Mathieu


Les Echos
Thierry Lepaon dans une position de plus en plus difficile

La commission exécutive de la CGT a convoqué hier le comité confédéral national pour le 13 janvier.

Thierry Lepaon est de moins en moins soutenu au sein de la CGT. Il aura tout essayé, même les larmes. Mais Thierry Lepaon n’a pas réussi hier à manoeuvrer la commission exécutive de la CGT comme il l’espérait. A l’ouverture de la réunion de la direction élargie de la centrale (56 membres), qui se poursuivait toujours en soirée, le leader syndical a lu une lettre du trésorier de la confédération, Eric Lafont, dans laquelle il présentait sa démission à la suite des révélations concernant les largesses financières dont a bénéficié Thierry Lepaon. Le fusible idéal.

Cela devait parachever le tableau patiemment construit ces derniers jours par le numéro un de la CGT. Majoritaire au bureau confédéral grâce à ses soutiens inconditionnels, Thierry Lepaon s’était en effet donné une autre carte dès vendredi.

Le bureau avait annoncé qu’il proposait de se contenter d’une réunion des numéros un des 33 fédérations et 96 unions départementales. Soit les mêmes que ceux qui composent le comité confédéral national (CCN) mais sans aucun pouvoir de décision, lundi 15 décembre. Il avait aussi tenté une division en réunissant discrètement quelques barons de la centrale deux jours avant.

Mais cela n’a pas suffi. Les interventions en faveur du secrétaire général de la CGT ont été minoritaires, même si elles étaient remarquées, telle celle de Catherine Perret, qui a empêché Thierry Lepaon de signer l’accord formation en mars dernier.

Avec quelques autres, les intervenants auraient ainsi demandé la démission de tout le bureau confédéral à l’exception du secrétaire général, le seul encore légitime à leurs yeux.
Un répit jusqu’en janvier

Si la réunion du 15 décembre est maintenue, Thierry Lepaon n’a pas réussi à éviter une réunion du CCN, le parlement de la CGT, investi par les statuts de pouvoirs majeurs, à commencer par celui de destituer le secrétaire général. C’est le cadeau empoisonné que lui a fait en partant Eric Lafont. Sa convocation était devenue incontournable puisque seul le CCN est habilité à désigner un nouveau trésorier, tout comme un nouveau secrétaire général entre deux congrès. Mais, même sans cela, Thierry Lepaon aurait été acculé.

Il faut dire que le compteur s’est mis à tourner très vite depuis la fin de la semaine dernière. Les courriers officiels demandant une convocation du CCN pour acter le départ du numéro un de la CGT se sont multipliés ces derniers jours. Lundi soir, on en aurait dénombré 48, alors qu’il n’en faut que 43 pour la déclencher. La seule victoire de Thierry Lepaon est que ce CCN ne pourra pas matériellement avoir lieu avant les fêtes compte tenu des règles de convocation. Il sera donc réuni en janvier. Ce devrait être le 13. Cela laisse au leader de la CGT le temps de réfléchir et de décider s’il veut aller au bout du processus et risquer l’humiliation suprême de la destitution.

Il est de plus en plus certain que la CGT va devoir s’attaquer à la rude tâche de désigner une nouvelle direction. La centrale va se retrouver confrontée à un choix majeur, celui qu’elle n’a pas su faire lors du départ de Bernard Thibault, le prédécesseur de Thierry Lepaon.

Se contentera-telle de désigner un nouveau secrétaire général, alors que ces dix-huit mois ont tué le mythe de l’homme providentiel à la CGT ou va-t-elle nommer un collectif et réfléchir à de nouvelles procédures de désignation de ses dirigeants, qui lui font cruellement défaut depuis que le Parti communiste ne joue plus un rôle déterminant dans leur désignation ? ■

par Leïla De Comarmond


LIBÉRATION
Affaire Lepaon : la CGT convoque son parlement

Appelé à se réunir le 13 janvier, le comité confédéral national pourrait décider de destituer le secrétaire général du syndicat.

Le calendrier d’une éventuelle révocation se précise pour le secrétaire général de la CGT, Thierry Lepaon, mis en difficulté par les révélations sur les frais de rénovation de son appartement de fonction, de son bureau et sur sa « prime de départ » de 31 000 euros de la CGT Basse-Normandie.

La commission exécutive confédérale (direction élargie de 50 membres), réunie mardi toute la journée, a décidé de convoquer un comité confédéral national (CCN, parlement de l’organisation), seule instance en mesure de le destituer, pour le 13 janvier prochain.

Ses membres n’ont même pas eu besoin de voter… Ne voulant pas prendre le risque d’être mis en minorité, Lepaon a lui-même proposé cette convocation en début de réunion. Il n’avait pas le choix : selon nos informations, 46 lettres d’organisation membres du CCN avaient été reçues à la confédération, assez pour convoquer d’office une telle instance.

La réunion, lundi 16 décembre, du CCN « canada dry » (réunion initiée par Lepaon la semaine dernière des membres du CCN mais sans les pouvoirs du CCN, notamment celui de le destituer) n’est pas pour autant annulée.

« Elle va lui permettre de sentir le rapport de forces, glisse un dirigeant de l’organisation. S’il est malin, il pourrait alors choisir, s’il se sent en minorité, de démissionner avant le vrai CCN du 13 janvier. » Et ce dirigeant de considérer, cependant, que rien n’est encore totalement joué, Lepaon cherchant jusqu’au bout à se maintenir.

La commission exécutive de mardi a d’ailleurs débuté, après quelques larmes de Lepaon, par la démission du trésorier de l’organisation, Eric Lafont. Un départ interprété par beaucoup comme celui d’un fusible, et qui n’a pas empêché plusieurs membres de la CE de demander la démission du secrétaire général au cours de la réunion.

« Cette démission aurait dû intervenir il y a un mois. Aujourd’hui c’est insuffisant, il ne s’en sortira pas comme cela », jugeait mardi un secrétaire général de fédération, très remonté. « Il est totalement cramé, il a fait trop de mal à l’organisation, mais le mieux serait qu’il parte de lui-même », estimait de son côté un autre dirigeant.

Un mouvement de révolte attisé par la publication, le même jour, des résultats des élections dans la fonction publique : tout en se maintenant en tête, à 23,1%, la CGT perd 2,3 points.

Luc PEILLON


Lepaon manoeuvre pour se maintenir à la tête de la CGT

LES ÉCHOS – LEÏLA DE COMARMOND / LE 08/12

Thierry Lepaon, le leader de la CGT, veut éviter que la commission exécutive de la CGT convoque le parlement du syndicat.

Tout le monde peut au moins s’accorder sur une chose concernant le secrétaire général de la CGT, Thierry Lepaon : c’est un obstiné. Il a lui-même allumé la mèche d’un troisième incendie, en confirmant à «  L’Express  » avoir touché une prime de départ de 31.000 euros parce qu’il quittait la CGT de Normandie pour prendre la tête de la centrale au motif que juridiquement il changeait d’employeur.

Mais pas question de lâcher son poste après ces nouvelles révélations.

L’affaire s’ajoute aux quelque 130.000 euros de dépenses de la CGT pour un appartement de fonction loué à Vincennes et aux 62.000 euros de rénovation de son bureau. Elle a, plus encore que les autres, provoqué une vague de colère dans l’organisation.

Au point qu’au sein même du bureau confédéral (la direction resserrée de 10 membres dont Thierry Lepaon), trois de ses quatre partisans inconditionnels l’avaient lâché, seule Agnès Naton persistant comme le leader de la CGT à ne rien voir d’anormal dans sa prime de départ.
Un subterfuge

Thierry Lepaon manœuvre pour éviter une réunion exceptionnelle de la seule instance qui peut le démettre de ses responsabilités : le comité confédéral national (CCN) composé des 33 numéros un de fédérations et 96 numéros un d’unions départementales et qui constitue entre deux congrès le parlement de l’organisation.

Jeudi dernier, le cégétiste a réussi à éviter que le bureau confédéral ne la demande, refaisant le plein de ses soutiens en son sein . Il a trouvé un subterfuge. N’en déplaise aux quatre frondeurs du bureau – Eric Aubin, Sophie Binet, Valérie Lesage et Mohammed Oussedik -, cette instance va proposer ce mardi à la commission exécutive (CE, direction élargie de 50 membres de la CGT) de se contenter d’une simple réunion de tous les numéros un fédéraux et départementaux. Cela ressemble à s’y méprendre à un CCN mais elle n’a aucun pouvoir statutaire.
Tensions sociales avec le personnel

La commission exécutive va se dérouler dans une ambiance tendue par les mauvais résultats électoraux dans la fonction publique qui seront officiellement annoncés ce mardi et sur fond de tensions sociales avec le personnel de la confédération.

Celui-ci a prévu de distribuer une adresse aux participants où il explique être «  très démotivé et en perte de repères, […] atteints dans [leurs] vies de salariés tant militantes que personnelles  ». Il dénonce le licenciement d’un élu CGT par l’association qui gère le personnel administratif de la confédération que vient de refuser l’inspection du travail.

La CE n’est pas obligée de reprendre à son compte la proposition de Thierry Lepaon. Mais elle marquerait même là une indépendance vis-à-vis du leader de la CGT dont elle n’est jusqu’à présent pas coutumière.

Pour autant, la convocation d’un véritable CCN n’est pas exclue, sachant qu’il suffit d’un tiers des organisations pour l’imposer. Nombreux sont ceux qui retiennent leur plume dans l’attente de la décision de la CE.
Un joli coup

Pour se rétablir, le syndicaliste a joué les baronnies. Il a réussi un joli coup en réunissant mercredi dernier au soir au huitième étage de la tour confédérale, celui du secrétariat général, plusieurs grosses fédérations afin de s’assurer de pouvoir rester en place jusqu’au prochain congrès, prévu jusqu’à présent à l’automne 2016 : transports, énergie, santé, travailleurs de l’Etat et métallurgie.

C’est « une faute militante impardonnable des fédérations qui sont allées au rendez-vous », dénonçait dès jeudi le responsable d’une organisation qui n’était pas invitée à la réunion. Chimie, services publics, finances, commerce, banque… l’initiative a été vécue comme une tentative de division par les organisations non invitées. Au bureau confédéral réuni vendredi dernier, Thierry Lepaon a confirmé sa rencontre de mercredi soir, sans en divulguer la liste des invités, et il a affirmé que ce sont les fédérations qui l’ont demandée.

« La réunion s’est tenue à l’initiative du secrétaire général de la CGT », affirme pourtant ce lundi aux « Echos » le leader de la fédération des Transports, soutien du leader cégétiste.

« On n’a pas discuté de la démission de Thierry Lepaon », « aucun deal n’a été discuté », précise par ailleurs Jérôme Vérité. Il dément qu’un accord ait été conclu sur un scénario où le numéro un de la CGT resterait en place jusqu’au congrès lors duquel le secrétaire général de la métallurgie, Philippe Martinez, lui succéderait.

Alors que plusieurs sources anonymes affirment que ce dernier défend publiquement l’idée de conserver Thierry Lepaon au secrétariat général pour l’instant, un de ses proches confie qu’il se serait fait « piégé » par le numéro un de la CGT.

Ce qui est sûr c’est que le nom de l’ancien délégué syndical central de Renault circulait avec insistance ces derniers jours comme celui d’un successeur potentiel et que la manoeuvre de Thierry Lepaon lui a fait perdre un certain nombre de soutiens potentiels.

Incertitude sur le casting de la réunion de mercredi

La description du contenu de la rencontre de mercredi pose par ailleurs question : « Quand Thierry Lepaon a introduit la réunion, il a simplement abordé la situation en expliquant vouloir voir comment on relance la machine ». On a discuté pour voir « comment on sort de cette situation y compris en donnant des perspectives revendicatives », raconte Jérôme Vérité, qui précise que dans sa fédération, un seul syndicat sur 1.200 lui a écrit pour se plaindre des affaires.

Compliqué, cependant, à justifier hors de la présence de la première fédération de la CGT, celle des services publics, à la veille de surcroît de l’élection de représentativité dans la fonction publique… Si elle n’a pas été conviée, c’est parce qu’elle a « écrit » un courrier demandant la tenue d’un comité confédéral extraordinaire sur les affaires concernant Thierry Lepaon et que l’objectif était d’échanger « librement », explique le secrétaire général de la fédération des transports, qui dément l’idée de réunion de faction car elle avait lieu avec le secrétaire général de la CGT.
L’incertitude persiste quant à la liste complète des participants à la réunion de mercredi.

La présence des cheminots est plus incertaine. « Demandez leur », répond Jérôme Vérité, interrogé sur le sujet, mais leur numéro un, Gilbert Garel, ne sort pas de son silence. La fédération du rail n’est en tout cas partie prenante de l’initiative décidée vendredi par les métallurgistes, l’énergie et les transports d’une rencontre à trois pour « travailler à des perspectives revendicatives communes » le 15 décembre. «  Ce calendrier, ça fait louche  », commente un cégétiste, tout en rappelant que la métallurgie a développé depuis quelques temps des rencontres avec d’autres fédérations, mais sur des sujets précis.

Le rendez-vous sera-t-il maintenu ? C’est le 15 que devrait avoir lieu la réunion des fédérations et unions départementales.


LES ECHOS
Thierry Lepaon s’accroche à son poste

Affaibli par les affaires, Thierry Lepaon aurait réussi à convaincre de grosses fédérations de le maintenir à son poste jusqu’au prochain congrès de la CGT en 2016. Mais rien n’est joué.
Thierry Lepaon a-t-il réussi à s’allier plusieurs grosses fédérations pour se maintenir à la tête de la CGT ? Le numéro un de la centrale a convié mercredi soir au huitième étage de l’immeuble confédéral, celui du secrétariat général, les dirigeants des fédérations de la métallurgie, de l’énergie, des transports, des cheminots, des travailleurs de l’Etat et de la santé (quelque 280.000 adhérents sur 680.000 en 2010, plus 50.000 environ si la fédération des Postes et télécoms suit).

Pour les convaincre et rester à son poste, l’actuel secrétaire général aurait invoqué le risque, s’il partait maintenant, d’une guerre des chefs. Et il leur aurait proposé de céder la place au secrétaire général de la Fédération de la métallurgie, Philippe Martinez… mais au prochain congrès, prévu pour l’instant en 2016.
Davantage de soutiens ?

La manoeuvre va-t-elle réussir ? En tout cas, vendredi matin lors de la seconde réunion exceptionnelle du bureau confédéral de la semaine, le leader de la CGT a campé sur ses positions et a réussi à ramener vers lui au moins une partie des soutiens qui l’avaient abandonné en début de semaine. Lors de sa précédente réunion, seule une personne sur neuf – Agnès Naton – avait continué à appuyer le numéro un de la CGT.

Agnès Le Bot et Philippe Lattaud le soutiendraient de nouveau maintenant tandis que Marie-Laurence Bertrand aurait posé la question de sa démission mais en renvoyant la décision finale sur Thierry Lepaon. Seuls les quatre membres en opposition avec le secrétaire général et qu’il a tenté de mettre sur la touche sans succès, Eric Aubin, Sophie Binet, Valérie Lesage et Mohammed Oussedik, auraient réclamé la réunion d’un Comité confédéral national (le CCN qui est le parlement où siègent les 33 dirigeants de fédérations et 99 d’unions départementales).

Ce qui est clair, c’est qu’un accord entre barons ne garantira pas, loin s’en faut, une sortie simple de la crise au vu de la déstabilisation provoquée jusqu’au tréfonds de la confédération par les révélations sur les dépenses effectuées pour le logement de fonction et le bureau de Thierry Lepaon ainsi que la « prime de départ » que lui a payée la CGT pour passer de la direction du comité régional cégétiste de Normandie à celle de la confédération.
Une période de grande incertitude

La CGT n’est pas sortie de la tourmente. Elle entre au contraire dans une période de grande incertitude. D’abord parce que les dirigeants de fédérations qui ont rencontré Thierry Lepaon n’avaient pas de mandat de leurs directions qu’ils vont devoir convaincre. Or cela s’annonce difficile pour certains.

C’est en particulier vrai pour une proche du secrétaire général de la fédération de la métallurgie, son homologue de la fédération de la santé, Nathalie Gamiochipi, dont le comité fédéral se réunit la semaine prochaine et qui s’apprête à connaître un congrès difficile dans trois mois.

Ensuite parce qu’un règlement de la crise par un accord au sommet va totalement à l’encontre de l’exigence de remise à plat du fonctionnement des structures de direction et de débat sur les orientations qu’ont provoqué les trois affaires Lepaon.

C’est « une faute militante impardonnable des fédérations qui sont allées au rendez-vous », dénonçait dès jeudi le responsable d’une organisation qui n’était pas invitée à la réunion de mercredi soir. Chimie, Services publics, Finances, Commerce, Banque… Les protestations se multiplient. Du côté des unions départementales, pas sûr non plus qu’on apprécie la méthode, d’autant que les responsables locaux sont en prise directe avec les militants de terrain, parmi lesquels la colère est forte.
Pour se maintenir, Thierry Lepaon a besoin d’éviter à tout prix une réunion exceptionnelle du CCN.

Il a réussi à éviter que le bureau confédéral ne le demande. Il va proposer mardi à la réunion de la Commission exécutive (CE, direction élargie de 50 membres de la CGT) de faire un vrai/faux CCN : convoquer à une réunion avant Noël tous les numéros un fédéraux et départementaux de la centrale, soit exactement ceux qui composent son parlement, mais sans les pouvoirs d’un Comité confédéral national, notamment celui de démettre le secrétaire général.

Le communiqué diffusé ce vendredi après-midi se entretient sciemment la confusion. Il prend aussi encore une fois des libertés avec la réalité des décisions prises en bureau puisqu’il affirme que personne en son sein n’a demandé la démission de Thierry Lepaon – ce qui est faux – alors qu’il avait été entendu entre les membres du bureau de préciser que «  le bureau a travaillé dans le cadre de ses prérogatives et [qu’]il n’est pas dans le cadre de ses prérogatives de demander la démission du secrétaire général  », souligne sous couvert d’anonymat l’un d’eux. Pour autant, la convocation d’un véritable CCN n’est pas exclue, sachant qu’il suffit de 30 % des organisations pour l’imposer.

De nombreuses demandes affluent depuis quelques temps au secrétariat général de la confédération mais ce dernier se garde bien pour l’instant d’en faire le moindre bilan.

La Commission exécutive de mardi s’annonce cruciale. Elle va se dérouler dans une ambiance que n’amélioreront pas les résultats des élections dans la fonction publique, également à l’ordre du jour. Ces résultats sur lesquels auront pesé à coup sûr les affaires révélées ces dernières semaines, ne seront pas à l’avantage de Thierry Lepaon.

Ce vendredi matin, pour marquer le fait qu’il n’entendait pas quitter son poste, avant même que soient connus de premières estimations, il s’est empressé de les commenter dans une vidéo postée sur le site de la CGT. A l’écran, il a la mine défaite et la diction hésitante.

Quant au contenu de son message, il est on ne peut plus concis : «  On ne connaît pas encore tous les résultats, mais la CGT est la première force syndicale dans la fonction publique [ce qui] constitue véritablement un point d’appui.  »

Alors qu’en réalité, les premières tendances recueillies par les fédérations cégétistes augurent d’une baisse de l’influence de la centrale dans la fonction publique de l’Etat comme dans celle des collectivités locales et la fonction publique hospitalières.

LEÏLA DE COMARMOND / JOURNALISTE | LE 05/12


blog lemonde.fr
Thierry Lepaon : « Je ne partirai pas »

Juste avant la réunion de crise du bureau confédéral de la CGT, vendredi 5 décembre au matin, Thierry Lepaon a enregistré une vidéo pour indiquer que, selon les premières estimations, sa centrale était en tête aux élections dans la fonction publique.

Sans préciser si elle avait progressé ou reculé, il a parlé de « point d’appui ». Point d’appui pour lui-même ? Au cours de ce conclave qui a duré trois heures d’horloge, le secrétaire général a manifesté sa volonté de s’accrocher à son poste, écartant toute démission : « J’ai été choisi par défaut, a-t-il déclaré, et c’est très dur parce qu’il faut gouverner par défaut. Et donc je dois rester par défaut même si c’est dur parce qu’il ne faut pas qu’on revive ce qu’on a connu avec la cacophonie et la guerre des chefs ».

Conclusion : « Je ne partirai pas. »

Le secrétaire général de la CGT qui, lors de la précédente réunion du 2 décembre, après les révélations de L’Express sur son indemnité de départ de la région Basse-Normandie, s’était mis à dos l’ensemble de son bureau confédéral, à l’exception d’Agnès Naton qui, absente, avait été consultée par téléphone, a réussi à retourner certains membres de cette instance.

Agnès Le Bot, Philippe Lattaud et Agnès Naton se sont rangés à ses côtés, en expliquant que son départ rallumerait la guerre des chefs. Un communiqué de la CGT assurait dans l’après-midi que « contrairement à ce qui circule dans certains médias, aucun membre du bureau confédéral n’a demandé la démission de Thierry Lepaon ».

Sauf que tous les membres de la direction ont indiqué que la question de sa démission était sur la table. Même Agnès Naton a observé que, compte tenu du grand nombre de courriers qu’elle recevait, réclamant la démission du secrétaire général, le sujet était dans le paysage. Tout en renvoyant la décision d’une démission à la responsabilité du seul secrétaire général, Marie-Laurence Bertrand a estimé qu’il fallait mesurer les dégâts que la crise provoquait chez les militants et les effets sur sa crédibilité.

Au début de la réunion, à laquelle assistaient deux membres de la commission exécutive (CE), au titre de leur « permanence » – Nadine Prigent, candidate malheureuse à la succession de Bernard Thibault et Alain Alphon-Layre –, le successeur de Thierry Lepaon à la tête de la Basse-Normandie est venu justifier son indemnité de départ. Après ces explications, raconte un dirigeant, « c’était encore plus opaque que ce que l’on savait avant. Il y a des montages financiers qui sont abracadabrantesques. »

Les quatre « rebelles » du bureau – Eric Aubin, Sophie Binet, Valérie Lesage et Mohammed Oussedik – se sont exprimés à l’unisson. La question, ont-ils dit, n’est pas de se demander si la CGT est en crise mais de constater qu’elle l’est. Il s’agit de savoir si la direction est encore crédible. Ils ont plaidé pour le « respect des instances » et la convocation d’un comité confédéral national (CCN) extraordinaire, le parlement cégétiste, qui réunit les 33 fédérations et les 96 unions départementales, qui aurait à examiner la démission du secrétaire général, voire de l’ensemble du bureau confédéral.

Thierry Lepaon a alors sorti sa botte secrète : comme l’indique le communiqué de la CGT, il a proposé la tenue, avant le 16 décembre, « d’une réunion des secrétaires généraux des organisations pour permettre le débat le plus large dans la CGT », en assurant que « la transparence complète sera donnée sur l’ensemble des sujets ». En convoquant les secrétaires généraux des fédérations et des unions départementales, qui composent le CCN, il évite la réunion statutaire de cette instance et la prive de son pouvoir de décision.

Thierry Lepaon avait préparé le terrain en réunissant, mercredi 3 décembre au soir, « à leur demande », a-t-il précisé, les secrétaires généraux de six fédérations – métallurgie, énergie, santé, transports, travailleurs de l’Etat et cheminots. Il aurait alors tenté de passer un accord avec Philippe Martinez, le secrétaire général de la fédération de la métallurgie, en lui demandant de le soutenir, indiquant qu’en échange il lui proposerait de lui succéder au prochain congrès en octobre 2016.

Or, selon nos informations, après les révélations de L’Express, M. Martinez était mandaté pour demander la démission de M. Lepaon. « Ces fédérations ont joué la division, souligne un dirigeant. Si on ne voulait pas employer des grands mots on pourrait parler d’activité fractionnelle. Ils risquent d’avoir de gros problèmes dans leurs fédérations. »

Vendredi, Jean-Pierre Mercier, délégué CGT de PSA et militant de Lutte ouvrière, a réclamé la démission de M. Lepaon : « Pour le bien de tous les militants d’entreprise, tous les syndiqués, qu’il laisse la place, ça ferait du bien à tout le monde. » « C’est intenable et écœurant », a-t-il ajouté. « Je suis rarement d’accord avec lui, explique un dirigeant, mais là je constate qu’il ne fait qu’exprimer un sentiment qui se reflète majoritairement dans l’énorme courrier que nous recevons. »

M. Lepaon a-t-il sauvé sa tête ? C’e serait bien présomptueux de l’affirmer. « Personne ne s’attendait à ce qu’il démissionne aujourd’hui, observe un responsable, et personne ne le demandait. » Si la colère des militants continue à monter, à travers le courrier reçu à Montreuil et dans les fédérations, la commission exécutive du 9 décembre sera sous pression et peut toujours décider de convoquer un CCN extraordinaire.

« Le légitimisme peut jouer, explique un dirigeant, mais si on reste dans le statu quo, ce serait terrible pour l’organisation, ce serait une catastrophe. » A défaut, il suffit qu’un tiers des membres du CCN en demande la convocation pour qu’il se réunisse. Vu l’état d’esprit ambiant, ce nombre ne serait pas difficile à réunir. « Ce serait l’hypothèse la pire pour lui », avec à l’arrivée une probable révocation, souligne un dirigeant, qui juge que « Thierry Lepaon ne mesure pas ce qui monte dans la CGT ».


Le Monde
Thierry Lepaon acculé à la démission

« Les jours de Thierry Lepaon sont comptés », affirme un membre de la direction de la CGT, qui comme tous ceux qui s’expriment sur le sujet parle sous couvert d’anonymat. « Pendant notre entretien, explique-t-il à l’auteur de ces lignes, j’ai reçu trois courriels de syndicats demandant sa démission ».

A ce stade, la question n’est plus de savoir si le secrétaire général de la CGT, 54 ans, va abandonner les fonctions qu’il détient depuis mars 2013, mais quand il va le faire et sous quelle forme.

Après les révélations du Canard enchaîné sur les travaux dans son appartement de fonction puis ceux dans son bureau, puis celles de l’Express sur son indemnité de départ quand il est passé de la région Normandie à la direction de la centrale – 31 000 euros, selon nos informations – le couvercle a sauté. « Il est fini, souligne un autre dirigeant. Avec ces indemnités de départ qui mettent en cause les valeurs de la CGT, ce n’est plus tenable. C’est irrattrapable ».
Aucun soutien de l’équipe dirigeante

Mardi 2 décembre, lors de la réunion du bureau confédéral qui a suivi les informations de L’Express, Thierry Lepaon a expliqué que cette indemnité était « une compensation » compte tenu de la « situation de précarité » dans laquelle il se serait trouvé à son départ de Moulinex. Mais il n’a pu que constater qu’il était lâché par les autres membres de son bureau confédéral.

A l’exception peut-être d’Agnés Naton, la directrice de la Nouvelle Vie ouvrière, qui n’était pas présente, aucun des huit autres membres de son équipe dirigeante ne l’a soutenu.

Une information (minimaliste) a été adressée aux 33 fédérations et aux 96 unions départementales composant le comité confédéral national (CCN) – le parlement de la centrale – indiquant que « la transparence complète sera donnée à nos organisations sur ces derniers éléments et la commission exécutive (CE) confédérale se réunira le 9 décembre pour prendre toutes les dispositions nécessaires ».

Vendredi 5 décembre au matin, alors qu’on devrait connaître les premières tendances des élections dans les trois fonctions publiques, le bureau confédéral se réunira de nouveau pour préparer la réunion de la CE. « Il pense encore qu’il ne va pas être obligé de démissionner, indique un dirigeant. Il est à l’ouest, incapable de mesurer l’état de l’organisation ».

« Il y a des cartes d’adhérents qui volent, ajoute-t-il, et des militants qui font savoir qu’ils vont faire la grève des cotisations tant que cette situation ne sera pas réglée ». Dès lors, il y a deux hypothèses, alors que de plus en plus de syndicats demandent sa démission : « Soit il prend la mesure de ce qui se passe, affirme une source, et à l’issue de la réunion de la CE du 9 décembre, il démissionne le soir même ou le lendemain ; soit il attend un CCN en espérant que d’ici là il réussira à calmer le jeu. Mais c’est trop tard. »
« Le débarquer, pire des solutions »

Seul le parlement de la CGT peut révoquer, selon l’article 30 des statuts, le secrétaire général. Le CCN peut être convoqué par la commission exécutive ou à la demande d’un tiers de ses membres. Selon toute probabilité, la CE convoquera un CCN qui ne pourrait pas se tenir avant début janvier. « Je ne vois pas comment il s’en sort, observe un dirigeant. Dans son entourage, certains peuvent lui conseiller de s’accrocher mais cela prouve qu’il est mal entouré. S’il ne démissionne pas de lui-même, le CCN sera amené à le débarquer, ce qui sera pour lui la pire des solutions. »

Si M. Lepaon quitte ses fonctions à court terme, la question sera de savoir comment le remplacer. Et, là, la CGT plonge dans l’inconnu. On peut imaginer trois hypothèses. La première serait que le « parlement » cégétiste élise un nouveau secrétaire général. L’écueil est que la CGT ne veut pas se retrouver dans la crise qui a prévalu lors de la succession de Bernard Thibault, avec une compétition entre trois responsables – Eric Aubin, Nadine Prigent et Agnés Naton.

« Il ne faut pas retomber dans la guerre des noms », prévient un dirigeant. Pour l’heure, le seul nom qui circule est celui de Philippe Martinez, secrétaire général de la fédération de la métallurgie qui vient de chez Renault et incarne une ligne encore plus radicale que celle suivie actuellement. Cette orientation n’est pas majoritaire dans la CGT mais M. Martinez pourrait compter sur le soutien d’une autre fédération importante, celle de la santé, l’ancienne organisation de Mme Prigent. « Ce serait le retour des gardiens du temple, commente un responsable, le retour de la CGT des années 70-80 ».

La seconde hypothèse consisterait à nommer un secrétaire général à titre transitoire jusqu’au prochain congrès, en octobre 2016. La troisième hypothèse s’en rapprocherait avec la désignation d’une direction collégiale. Cela n’est pas prévu explicitement par les statuts mais ils ne l’interdisent pas. « Rien n’est impossible », assure un dirigeant de fédération.
L’écho d’une histoire immobilière en 1905

Cette affaire est un méchant clin d’œil à l’histoire de la CGT, avec son second secrétaire général, Victor Griffuelhes, élu en 1901, qui fut mis en difficulté par une sombre affaire immobilière. En 1905, la CGT est expulsée de la Bourse du travail par le gouvernement, indique le Maitron, le dictionnaire biographique du mouvement ouvrier et du mouvement social. Grâce à un prêt de 90 000 francs, elle s’installe rue de la Grange-aux-Belles, dans le Xe arrondissement parisien.

Comme la loi française interdit à la confédération d’être propriétaire d’un bien immobilier, l’immeuble fut acheté au nom de la « Société Victor Griffuelhes et compagnie ». « Cette pratique, commente le Maitron, heurta les sentiments ouvriéristes de certains militants. De plus, pour mettre en état le nouveau siège et y installer une imprimerie et un dispensaire, Griffuelhes dut faire de larges prélèvements dans des fonds que la CGT destinait à d’autres fins. » Compromis dans une autre affaire, Griffuelhes se retrouve en prison, le gouvernement Briand cherchant à obtenir l’éviction du secrétaire général de la CGT. Une « crise du syndicalisme » se profilant selon son expression, Griffuelhes choisit de démissionner en 1909.

Au congrès de la CGT de 1910, Victor Griffuelhes revient à la charge pour se défendre : comme il est « difficile de me prendre, on veut procéder par des moyens détournés et on se dit : puisque la lutte en face n’est pas possible, on va jeter la suspicion, soulever les questions toujours délicates, comme les questions d’argent, et ainsi créer une atmosphère telle qu’il sera obligatoire pour Griffuelhes de déguerpir ! Je l’ai fait, je ne me suis pas fait prier, je suis parti bien vite pour moi-même et je vais m’expliquer : je suis parti parce que je sentais que si j’avais voulu m’obstiner à rester – et j’aurais pu le faire – il m’eût été difficile de poursuive ma tâche dans les conditions anciennes. » Un siècle plus tard, toute comparaison avec une situation déjà connue est hors de propos.


LIBÉRATION
« Le gouvernement a besoin d’une CGT solide »

INTERVIEW – Bernard Vivier, ex-dirigeant de la CFTC, est aujourd’hui à la tête de l’Institut supérieur du travail : Bernard Vivier pilote l’Institut supérieur du travail. Cet ex-secrétaire général de la CFTC, peu suspect de sympathie vis-à-vis de la CGT, s’inquiète pourtant des conséquences de l’affaire Lepaon (lire pages 2-3).

La crise à la tête de la CGT n’est pas une bonne nouvelle pour le syndicat ou le syndicalisme…

Ni pour les partenaires sociaux ou le gouvernement. Car elle illustre l’affaiblissement des corps intermédiaires du pays, la défiance vis-à-vis des syndicats ou des partis traditionnels, le délitement de relais de la démocratie, et elle favorise la montée des extrêmes, le Front national en tête. Le gouvernement ne peut pas se contenter d’avoir une relation privilégiée avec la seule CFDT. Il a besoin d’une CGT solide, en ordre de marche. Par ailleurs, la CFDT ne veut pas être taxée de relais du pouvoir dans le monde du travail.

La crise se passe à un moment où la CGT a pu donner le sentiment de flotter et voir les choix de sa direction contestés par la base…

La CGT a besoin d’homogénéité. Elle a fonctionné de manière rigoureuse pendant des décennies : elle était identifiable et structurée, solide et consistante. Elle reste une très grande organisation, très structurée, très forte (35 fédérations, 857 unions locales), qui sait encore recruter, former et promouvoir dans les entreprises de très bons militants. Si la CGT n’est pas présente dans une grande manifestation intersyndicale, on n’appelle plus cela une manifestation intersyndicale, mais une délégation intersyndicale…

La CGT a besoin de leadership. Or, on observe un affaiblissement électoral de la centrale dans ses bastions traditionnels, à EDF, la SNCF ou Orange, qui correspond à une évolution sociologique de sa base. A cela se double la difficulté, au-delà du seul cas Thierry Lepaon, de se donner une direction, une orientation, une ligne claire. Après Louis Viannet, Bernard Thibault avait su, avec beaucoup d’application, conjuguer syndicalisme de contestation et syndicalisme de négociation, et pas uniquement syndicalisme de rupture. Sa succession a été très délicate, et Lepaon n’a pas su se poser en homme qui aurait dû peser sur l’avenir de la stratégie de la centrale.

Pourtant, des fédérations lui reprochent d’être trop sensible à un syndicalisme « rassemblé », trop consensuel…

La CGT signe 85% des accords qui lui sont présentés dans les entreprises. Et Lepaon, dans le sillage de Thibault, a signé des accords importants, même s’il a dû reculer sur certains points sensibles, comme la réforme sur la formation professionnelle.

Quelle autre crise a pu ébranler un syndicat dans de telles proportions ?

Il faut remonter à la CFDT en 1992 et à la démission de Jean Kaspar bien que nouvellement réélu la même année. Cela avait conduit à l’arrivée de Nicole Notat. Qui avait poursuivi la ligne réformiste de Kaspar, avant de le payer cher en 1995. Aujourd’hui, difficile de dire ce qui se passera demain à la CGT : Thierry Lepaon n’a pas de ligne, son successeur devra en trouver une.

Recueilli par Christian Losson et Frédérique Roussel


La crise de la CGT éclabousse le syndicalisme

Le secrétaire général de la CGT Thierry Lepaon, le 16 octobre 2014. Une « déflagration ». C’est ainsi que Thierry Lepaon a qualifié la crise provoquée par la révélation du devis des travaux – 105 000 euros – effectués dans son logement de fonction à Vincennes (Val-de-Marne).

Dans son intervention devant le comité confédéral national, le parlement de sa centrale, mardi 4 novembre, le secrétaire général de la CGT a bien mesuré les dégâts que cette affaire allait causer à la « représentation sociale » de sa centrale auprès des salariés : cette somme de 105 000 euros, a-t-il expliqué, « les syndiqués la comparent à leurs salaires, leurs retraites, leurs indemnités de chômage, leurs difficultés de vie pour joindre les deux bouts, à 10 euros près. C’est précisément lecalcul fait par les acteurs de l’opération médiatique ».

Des choix, a-t-il ajouté, qui, tant sur le lieu – Vincennes, qui « a la réputation des beaux quartiers » – que sur le montant des travaux peuvent « blesser ou déstabiliser militants et syndiqués de la CGT ».

Dans la « symbolique ouvrière » qu’incarne la CGT, même si le salariat est de plus en plus divers, cette déflagration atteint d’abord M. Lepaon. Pourtant, si faute il y a dans le choix de l’appartement, elle est vénielle. Nul n’attend que le secrétaire général de la principale centrale syndicale de France vive comme un SDF, squatte un logement dans un immeuble délabré ou se réfugie la semaine à l’hôtel avant de regagner le week-end son domicile de Cabourg (Calvados). M. Lepaon a eu raison de dire qu’en dehors de la région parisienne, « Vincennes n’a pas de connotation sociale particulière » et que ce logement correspondait « aux critères recherchés : la proximité de la Confédération [située à Montreuil, en Seine-Saint-Denis], la discrétion, le calme et la sécurité ». Même un groupuscule interne à la CGT, le Front syndical de classe, qui soupçonne M. Lepaon d’être un adepte de la « collaboration de classes », juge ces arguments « recevables ». « SOURIRES MOQUEURS » M. Lepaon paie, à travers ce que L’Humanité qualifie d’« épisode », le fait d’avoir été désigné à la tête de la CGT, en mars 2013, par défaut, à la suite de la longue guerre de succession de Bernard Thibault. Contrairement à ses prédécesseurs, qui, au moment de leur élection, vivaient tous en région parisienne, il ne venait pas lors de son intronisation du bureau confédéral.

Si, comme Bernard Thibault, Louis Viannet, Henri Krasucki ou Georges Séguy, il avait fait ses classes au sein de cette instance dirigeante avant d’atteindre le sommet, la question de son logement de fonction ne se serait jamais posée. Il aurait dû alors se trouver un gîte en région parisienne au moment de son entrée au bureau confédéral et il aurait pu y demeurer après être devenu secrétaire général.

C’est ainsi que cela s’est passé à la CFDT pour Laurent Berger. Elu secrétaire général de la CFDT le 28 novembre 2012, M. Berger était déjà membre de la commission exécutive – le gouvernement de la centrale – depuis juin 2009 et appelé à succéder à François Chérèque. Né à Guérande, et installé à Saint-Nazaire (Loire-Atlantique), celui qui dirigeait jusqu’alors l’union régionale des Pays de la Loire rejoint la région parisienne en 2009.

Quand il a quitté Saint-Nazaire, a-t-il expliqué, mardi 4 novembre, devant l’Association des journalistes de l’information sociale, « il a vendu sa maison et en a racheté une autre, un pavillon de banlieue(…) dans une commune dortoir de la régionparisienne », à 30 kilomètres à l’est de Paris, où il vit avec sa femme et ses trois enfants. A l’époque, raconte-t-il, « j’ai souvent eu des sourires moqueurs, aujourd’hui je ne le regrette pas ». Le déménagement de son futur leader n’a rien coûté à la CFDT qui, en dehors de son salaire, ne lui verse aucun défraiement. Une situation que M. Berger juge « normale ».

Dans l’affaire du logement de M. Lepaon, deux fautes ont été commises. La première concerne l’absence totale de transparence de la procédure interne qui a conduit au choix de l’appartement. M. Lepaon, qui dit avoir découvert dans la presse… le montant du devis, a lui-même souligné que « les arbitrages et la décision finale, qui engagent le budget de la confédération, n’ont été ni débattus ni validés par une instance ». L’autre faute est d’avoir voulu entreprendre d’importants travaux de rénovation dans un logement de 79 m2 qui, selon Le Canard enchaîné, avait déjà été refait à neuf avant que M. Lepaon s’y installe.

Ceux qui ont fait fuiter le devis des travaux ont indéniablement cherché à affaiblir M. Lepaon qui, depuis son élection, est contesté, et dont l’autorité et la légitimité sont toujours bafouées. Or, il venait de confier au Monde, le 9 octobre, son intention de rempiler pour un second mandat lors du prochain congrès de la CGT, en octobre 2016. Si les promoteurs de cette affaire voulaient empêcher M. Lepaon de postuler de nouveau, ils ont marqué des points. Le patron de la CGT, qui n’a pas réussi à convaincre les cadres de son parlement et sort encore un peu plus affaibli par cette affaire, se trouve en situation d’empêchement.

Mais la « déflagration » va bien au-delà. Elle atteint la CGT qui va être encore un peu plus paralysée alors qu’elle évolue depuis plus de deux ans tel un bateau ivre. Plus globalement, elle éclabousse le syndicalisme. M. Berger, qui a été harcelé dans la rue, craint une « poussée antisyndicale ». On entend déjà la petite musique sur les dirigeants syndicaux, ces « apparatchiks » d’une « nomenklatura » qui vivraient grassement, dans une société en crise, grâce aux cotisations des syndiqués. Si ce « tous pourris » prospère à l’encontre des syndicats, il fera le jeu d’un certain patronat qui a retrouvé une posture va-t-en guerre. Et à l’arrivée, c’est, une fois de plus, le Front national qui tirera les marrons du feu.

Michel Noblecourt (Editorialiste) Journaliste au Monde

CGT : un appartement qui précipite une crise

Un simple appartement, mais trop chèrement rénové, et sans aucun contrôle collectif : les 105 000 euros de réfection de l’appartement de Thierry Lepaon, secrétaire général de la CGT, n’ont pas fini d’alimenter la chronique. Mais il se pourrait que cette affaire malencontreuse ne soit qu’une partie de l’iceberg  et qu’un « précipité » de crise bouleverse la première confédération syndicale française, augurant peut-être mal de son 120ème anniversaire en 2015.   La CGT  a traversé bien des crises (voir le dernier chapitre de l’ouvrage collectif Nouveau Siècle, nouveau syndicalisme– Syllepse, 2012). Elle a sans doute la richesse collective pour surmonter celle-ci. Tout dépendra sans doute de la capacité du corps militant à relever le défi de la démocratie « manquante », alors que les anciennes procédures de contrôle interne sont caduques depuis les années qui ont suivi la chute du mur de Berlin.

Nous publions ici l’éclairage donné par Jean-Marie Pernot dans une interview au mensuel Alternatives économiques.

 

« Le risque, c’est que la CGT finisse par ne plus déranger »

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couverture

L’affaire des 130 000 euros de travaux de rénovation au domicile de fonction du secrétaire général de la CGT Thierry Lepaon, financés par le syndicat, secoue profondément l’organisation et ses militants. Une crise qui révèle un malaise plus profond. Jean-Marie Pernot, spécialiste des relations sociales, grand connaisseur de la centrale de Montreuil, en détaille les causes et explique pourquoi la CGT ne parvient pas à lancer les chantiers essentiels qui la propulseraient dans le XXIe siècle.
L’affaire de l’appartement de Thierry Lepaon va-t-elle laisser des traces en interne ?
Une affaire comme ça marque les esprits des militants et des adhérents de la CGT qui n’apprécient pas ce qu’ils considèrent comme des goûts de luxe. La fuite est faite pour déstabiliser, mais au-delà de Thierry Lepaon, c’est tout l’appareil qui est ébranlé. Cela renvoie à plusieurs causes, la plus immédiate étant les plaies non cicatrisées qu’avait ouvertes la succession mal assurée de Bernard Thibault. Il y a ensuite de vraies dissensions au sein de la centrale, ce qui n’est pas illégitime dans une situation syndicale aussi complexe ; mais le moins qu’on puisse dire est qu’il ne s’agit pas de la meilleure façon de les traiter. L’appareil s’est refermé sur ses propres tensions depuis un peu plus de trois ans au détriment de l’image de la CGT qui semble n’avoir pas grand-chose à dire aujourd’hui à la société et aux salariés.
Peut-on réduire les problèmes de la CGT à une affaire de succession mal gérée ?
La compétition pour la succession et la nécessité pour un nouveau secrétaire général d’imposer sa légitimité sont des processus nouveaux pour la centrale de Montreuil. Avant, le choix du secrétaire général se décidait ailleurs, par exemple au Bureau politique du Parti communiste (PC) et ça suffisait à produire et la décision et la légitimité. Louis Viannet, qui a rompu le lien organique au PC, a géré autrement sa propre succession. C’était aussi une autre période, plus facile. Bernard Thibault avait été la figure marquante du mouvement social de 1995, il incarnait un renouveau et Louis Viannet n’a eu aucun mal à l’adouber comme successeur. La très difficile bataille de 2012 qui a fini par donner les clés à Thierry Lepaon a  montré que la centrale n’avait pas encore de règle interne éprouvée pour choisir ses dirigeants et même plus généralement pour arbitrer les différends qui la traversent.
Thierry Lepaon a pris la tête de la CGT en mars 2013. Cela fait un an et demi. N’est-ce pas suffisant pour tourner la page ?
Le temps des institutions est un temps long, sans doute trop long, et le secrétaire général de la CGT est une institution. Il concentre un besoin de cohérence d’autant plus grand que la fin du contrôle externe sur la CGT par le PC a révélé son incroyable diversité professionnelle et même politique. Le secrétaire général est plus encore qu’auparavant le point focal de la centrale. Bernard Thibault est plutôt bien parvenu à tenir ce rôle référentiel jusqu’à ce qu’on assiste après 2010-2011 à une « refermeture du 8ème étage » – où se trouve le bureau du secrétaire général – et qu’il rate finalement sa sortie. Mais au-delà des hommes, le problème de fond est que la CGT ne parvient pas à faire ce qu’elle a décidé.
Des bilans ont été réalisés, des décisions prises lors de Congrès mais la CGT peine à bouger : elle reste accrochée au syndicat d’entreprise et à ses vieilles fédérations de branche, alors que le salariat et les frontières de l’entreprise ont profondément changé. L’entreprise n’est plus une communauté de travail et la branche ne répond pas entièrement aux besoins de solidarité. Il faut élargir, bouger, s’ouvrir dans un contexte évidement difficile mais la reconquête est à ce prix. A la CGT, chacun travaille dans son coin, y compris pour y conduire parfois de nouvelles et intéressantes initiatives. Mais elle reste encadrée par ses grands féodaux. Par exemple, la SNCF est devenue le premier opérateur routier, mais la CGT garde sa « grande » fédération des cheminots, tandis que les routiers sont organisés dans la fédération des transports. La journée d’action du 4 novembre a fait un flop mais c’était une des premières fois où ces deux fédérations menaient l’action ensemble pour poser une vraie question. C’est dommage de gâcher ça. L’organisation reste dispersée, atomisée, elle ne parvient pas à lancer les chantiers essentiels qui la propulseraient dans le XXIe siècle alors qu’elle dispose encore d’une grande richesse militante.
Pour contrer la polémique sur son appartement de fonction, Thierry Lepaon a avancé que « visiblement, [la CGT] dérangeait beaucoup »
Le risque, c’est qu’à force de coups comme ça, la CGT finisse par ne plus beaucoup déranger. Elle apparaît isolée et repliée sur ses conflits internes. Ses propositions sont inaudibles. Que dit-elle au pays, aux salariés, en dehors d’inviter à des journées d’action à répétition qui sont autant de flop ? Ce silence est même perçu dans les arènes internationales, par exemple dans la Confédération européenne des syndicats (CES), où Bernard Thibault avait réussi à redorer le blason de la CGT.
Les autres syndicats sont-ils plus audibles ?
Tout le mouvement syndical, et pas seulement la CGT, est à la peine. Face à un patronat qui fait preuve d’arrogance et à un gouvernement qui, derrière l’incantation au dialogue social, ne fait en réalité pas grand cas des syndicats, les marges de manœuvre sont étroites.
La CFDT a choisi la négociation et la signature par principe, elle est aujourd’hui dans une impasse stratégique. Elle n’a aucun partenaire stable et consistant pour négocier. Manifestement aucune des deux centrales n’a la solution. La seule issue est que CGT et CFDT parviennent à la construction d’un compromis entre elles. C’est la voix de passage pour que le syndicalisme redevienne audible dans ce pays. Il y a des divergences, il y en a toujours eu, même dans les périodes d’unité. La notion de compromis est peu comprise dans notre pays : en l’occurrence, c’est une simple affaire de volonté partagée, et là où il a une volonté, il existe un chemin.
Lors du comité confédéral national (le parlement de la CGT) du 4 novembre, Thierry Lepaon a reconnu une « faute collective ». Il entend renforcer son bureau confédéral qui compterait deux membres supplémentaires et recruter un directeur financier qui viendrait épauler l’administrateur de la CGT. Est-ce souhaitable ?
Thierry Lepaon souhaite sans doute faire monter des proches au bureau confédéral qui compte aujourd’hui 10 membres. Quant à la nomination d’un directeur financier, il s’agit peut-être de faire évoluer le poste d’administrateur de la CGT qui a un rôle particulier parce qu’il est également trésorier et membre du bureau confédéral. Mais il n’est pas sûr que ça suffise à faire évoluer les institutions pour mettre la CGT en mouvement. Les chantiers cruciaux sont ailleurs. La centrale réfléchit aux évolutions du travail. Elle a des idées. Il est nécessaire qu’elle sorte des expérimentations pour les faire vivre grandeur nature.
Propos recueillis par Sandrine Foulon

 

 

Décembre 1914 : Pierre Monatte démissionne du Comité confédéral CGT

Alors que de tous côtés, et de mille façons (certaines passionnantes), sont évoqués l’histoire et le contexte de la guerre mondiale 1914-1918, cette lettre du responsable syndical Pierre Monatte (1881-1960)  à la direction de la CGT montre à quel point l’entrée en guerre en août 1914 a très vite balayé  les engagements antérieurs pour la paix, qui étaient pourtant ceux de tout le mouvement ouvrier, syndical et politique. Ecrivant à son syndicat, Pierre Monatte n’hésite pas d’ailleurs à rappeler les résolutions du mouvement socialiste international, malgré la Charte d’Amiens stipulant que le « politique » doit rester « au dehors » du syndicalisme.  Mais la politique, celle de l’Etat ! était en train d’entrer dans le syndicalisme et d’en changer le contenu. Cette protestation de Pierre Monatte contre l’adaptation au nationalisme guerrier, contre lequel se positionnaient toutes les résolutions internationales des partis socialistes et du syndicalisme, singulièrement en France avec une CGT syndicaliste révolutionnaire (dont Monatte, fondateur de La Vie ouvrière, était une figure),  qui avait mené campagne contre l’ennemi intérieur, sonne aussi étrangement par son actualité, lorsque des propagandes gouvernementales et des médias soufflent la bonne pensée, et que certains sommets syndicaux s’alignent.

Jean Jaurès a été assassiné quelques mois auparavant : il fallait sans doute cette mort physique pour que la mort symbolique de la conscience internationaliste ouvre la voie à la régression des consciences, à « l’union sacrée« , c’est-à-dire à la naissance des pactes nationaux par lesquels le syndicalisme entre à ce moment dans une nouvelle phase : les débuts de son incrustation institutionnelle dans l’Etat.

 

 

Pierre Monatte
Lettre de démission au Comité Confédéral de la C.G.T.
Décembre 1914

Camarades,
Après le vote émis dans sa séance du 6 décembre par le Comité Confédéral, je considère comme un devoir de renoncer au mandat que vous m’aviez confié.
Voici les raisons qui ont dicté ma détermination : au cours de ces cinq derniers mois, c’est avec stupeur, avec douleur, que j’avais vu le Comité Confédéral enregistrer purement et simplement l’acceptation par son secrétaire général d’une mission officielle de commissaire de la nation.
Quelques semaines plus tard, la Commission Confédérale envoyée à Bordeaux consentir à faire une tournée de conférences pour le compte du gouvernement.
Des militants syndicalistes, des fonctionnaires d’organisations, tenir un langage digne de purs nationalistes. Aujourd’hui, le Comité Confédéral vient de refuser sa sympathie aux efforts tentés eu vue de la paix par les socialistes des pays neutres. Pour le Comité Confédéral, parler en ce moment de paix constituerait une faute, presque une trahison, une sorte de complicité dans une manœuvre allemande, tout comme pour Le Temps et pour le gouvernement.
Dans ces conditions, il m’est impossible de rester plus longtemps dans son sein, car je crois, au contraire, que parler de paix est le devoir qui incombe, en ces heures tragiques, aux organisations ouvrières conscientes de leur rôle.
Le 22 novembre, le secrétaire confédéral donnait connaissance au Comité d’une invitation à la Conférence des socialistes des pays neutres organisée à Copenhague, pour les 6 et 7 décembre par les partis socialistes scandinaves.
M’opposant au passage à l’ordre du jour, je faisais la proposition suivante : que la C.G.T. répondit en assurant les socialistes scandinaves que, s’il nous était impossible d’envoyer un délégué, nous suivrions cependant leur efforts en faveur de la paix avec la plus grande sympathie et que nous faisions des vœux pour le succès de Copenhague.
A la séance du 29 novembre, la fédération des Métaux déposait une résolution motivée, inspirée du même esprit, à laquelle je me ralliai avec empressement.
Comment et par qui elle fut combattue ? Par quels arguments ?
Il serait trop long de le dire ici ; mais les procès-verbaux du Comité Confédéral 22 novembre, 29 novembre et 6 décembre vous fixeront sans doute un jour prochain.
Le 6 décembre, le Comité Confédéral se trouvait devant trois propositions : une première, de la Fédération du Bâtiment, tendant à ne faire aucune réponse ; une seconde, de Luquet, comportant des restrictions importantes et l’accord de la C.G.T. et du Parti sur un texte commun de réponse ; enfin celle des Métaux. Le Comité se prononça d’abord sur la proposition à caractère préjudiciel du Bâtiment, l’adoptant par 22 voix contre 20 et 2 abstentions. Il est hors de doute que la proposition des Métaux aurait été écrasée, le 6 décembre, par une forte majorité.
Ainsi, une nouvelle fois, des appels socialistes en faveur de la paix n’auront trouvé aucun écho dans les organisations centrales françaises, ni dans la presse ouvrière de ce pays, celle-ci allant même jusqu’à refuser de les reproduire. Appels et initiatives conformes cependant à la résolution des congrès socialistes internationaux de Stuttgart, de Copenhague et de Bâle, qui déclare :
 » Au cas où la guerre éclaterait néanmoins, c’est le devoir (aux classes ouvrières) de s’entremettre pour faire cesser promptement et d’utiliser de toutes leurs forces la crise économique et politique créée par la guerre pour agiter les couches les plus profondes et précipiter la chute de la domination capitaliste « .
Ce devoir, Keir Hardie et l’Indépendent Labour Party, en Angleterre, se sont efforcés, dès le premier jour, de le remplir ; ainsi que les deux partis socialistes russe ; de même que les socialistes italiens et suisses dans leur Conférence de Lugano et le parti socialiste américain par son initiative d’un Congrès socialiste international extraordinaire.
C’est le devoir que vient de remplir Karl Liebknecht et avec lui une minorité du parti socialiste allemand par sa protestation au Reichstag, le 2 décembre :
 » Une paix rapide qui n’humilie personne, pour une paix sans conquêtes, voilà, déclare-t-il, ce qu’il faut exiger. Tous les efforts dirigés dans ce sens doivent être bien accueillis.
Seule, l’affirmation continue et simultanée de cette volonté, dans tous les pays belligérants, pourra arrêter le sanglant massacre avant l’épuisement complet de tous les peuples intéressés.  » Seule, une paix basée sur la solidarité internationale de la classe ouvrière et sur la liberté de tous les peuples peut être une paix durable. C’est dans ce sens que les prolétariats de tous les pays doivent fournir, même au cours de cette guerre, un effort socialiste pour la paix « .
Il est incompréhensible, dans une certaine mesure, que les masses du peuple, trompées et excitées journellement par la presse, par toute la presse, aient accepté comme articles de foi toutes les déclarations gouvernementales.
Mais que les militants du syndicalisme n’aient pas montré plus de plus de clairvoyance, qu’ils n’aient pas apporté plus de sens critique à l’examen des allégations gouvernementales, qu’ils se soient laissé gagner par la fièvre de la vanité nationale, qu’ils aient perdu le souvenir des principes qui guidaient jusqu’à maintenant leur action, voilà le plus attristant spectacle.
Quand Poincaré, il y aura deux ans le mois prochain, monta à la présidence de la République, certains d’entre nous se dirent :  » Nous aurons la guerre avant la fin de son septennat « .
Nous l’avons eue moins de deux ans après. Cette guerre prévue, redoutée par nous, cette guerre voulue, préparée par nos politiciens de l’esprit national, c’est elle que la majorité du Comité Confédéral envisage maintenant comme une guerre de libération pour l’Europe, comme une guerre capable de porter la liberté et la République à l’Allemagne et de ruiner le militarisme universel.
Quelle illusion !
Cette guerre, dont l’attentat de Sarajevo ne fut que le prétexte, a ses sources réelles dans le duel économique anglo-allemand et dans la rivalité germano-slave.
L’alliance russe, déjà la honte de la République française, a précipité notre pays dans le gouffre. L’alliance russe et les ambitions marocaines de nos coloniaux. Le Kaiser n’a fait qu’avancer l’heure de la conflagration européenne. Sa responsabilité en est plus lourde que celle d’aucun gouvernement ; mais celle des gouvernements français, russe et anglais n’est pas légère.
Encore n’est-il pas établi que le gouvernement français ait tout fait pour sauvegarder la paix dans la dernière semaine de juillet. Nul ne doute que la diplomatie secrète – aux méfaits tant de fois dénoncés – ait joué un rôle considérable dans la déclaration de la guerre.
Les travailleurs conscients des nations belligérantes ne peuvent accepter dans cette guerre la moindre responsabilité ; elle pèse, entière, sur les épaules des dirigeants de leurs pays. Et loin d’y découvrir des raisons de se rapprocher d’eux, ils ne peuvent qu’y retremper leur haine du capitalisme et des Etats. Il faut aujourd’hui, il faudrait plus que jamais conserver jalousement notre indépendance, tenir résolument aux conceptions qui sont nos nôtres, qui sont notre raison d’être.
Si on les croit fausses, qu’on le dise !
Alors seulement on aura le droit de faire du nationalisme sous toutes ses formes, nationalisme politique et nationalisme économique. Mais je crains fort que nos organisations centrales, en France comme en Allemagne, C.G.T. comme Parti socialiste, Union Syndicale internationale comme Internationale socialiste, n’aient signé leur faillite. Elles venaient de se révéler trop faibles pour empêcher la guerre, après tant d’années de propagande organisatrice. Mais on pouvait encore se dire que la faute en incombait peut-être aux masses restées à l’écart et qui n’avaient pas compris les devoirs de l’internationalisme.
Cette dernière lueur d’espoir vacille sous les paroles des militants d’un pays à l’autre. C’est au centre que le feu, c’est-à-dire la foi, a manqué.
Si l’humanité doit connaître un jour la paix et la liberté, au sein des Etats-Unis du monde, seul un socialisme plus réel et plus ardent, surgissant des désillusions présentes, trempé dans les fleuves de sang d’aujourd’hui, peut l’y mener.
Ce n’est pas, en tout cas, les armées des alliés, non plus que les vieilles organisations déshonorées qui le peuvent. C’est parce que je crois, chers camarades du Gard et du Rhône que la C.G.T. s’est déshonorée par son vote du 6 décembre, que je renonce, non sans tristesse, au mandat que vous m’aviez confié.