Jean-Marie Pernot

Salariat et syndicalisme : de la désyndicalisation à « l’a-syndicalisation »

Dans une conférence récente, Jean-Marie Pernot, chercheur à l’IRES et sur le syndicalisme,  s’est appuyé sur ce document pour faire son exposé. Nous le remercions de nous l’avoir transmis.On y lit les phrases suivantes qui peuvent aiguiser la curiosité des lecteurs : « Il y a une sorte d’assignation du syndicalisme à l’entreprise qui est devenue une trappe à syndicalisme….La concentration sur l’entreprise est une évolution mortifère pour un syndicalisme confédéré« . Ouvrons le débat !

Pour obtenir le fichier : 1501, Ensemble, JM Pernot

 

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Conférence de Jean-Marie Pernot- document du 21 janvier 2015

Le syndicalisme français n’est pas l’homme malade de l’Europe car le syndicalisme s’affaiblit ailleurs également mais il fait face à une amputation radicale de sa puissance d’agir.
Les conflits sociaux sont défensifs, éclatés, les identités professionnelles historiques sur lesquelles il prenait appui ont plus ou moins disparu ou sont en cours de recomposition. Les ressources politiques qui lui ont donné force dans le passé se sont globalement évanouies.

Dans ce paysage en ruine, comment déceler les leviers essentiels, les questions cardinales par quoi passerait un redressement toujours possible.
On fera ici quelques rappels avant de dire deux mots de la CGT, du séisme actuel qui va entrainer des conséquences de très grande portée.
1. Le taux de syndicalisation français est faible, autour de 8 %, et il ne bouge plus devant 20 ans, à peu près. Cette stabilité masque cependant des redéploiements : le recul de l’industrie et aussi dans les anciennes grandes entreprises publiques dans les effectifs syndiqués est un peu compensé par des implantations nouvelles, dans le commerce, les services, on le voit aujourd’hui avec le transport routier qui était un désert syndical absolu il y a 20 ans.
2. En taux de présence dans les entreprises, le syndicalisme français est en dixième position des pays de l’OCDE (dans les entreprises de plus de 50 salariés), il ne se distingue pas radicalement de ses voisins européens. Mais avec si peu d’adhérents, c’est une présence faible à laquelle il faut ajouter un haut niveau d’institutionnalisation dans les IRP. La critique des institutions doit être maniée avec précaution car le patronat a cherché à les réduire dans la négociation sur le dialogue social ; ce qui domine, c’est que ce type d’activité absorbe à peu près totalement l’activité des équipes syndicales. Les syndiqués aujourd’hui, ce sont en gros les élus et mandatés avec un peu de gens autour dans certains secteurs.
3. Présence, mais où ? Et quelle est la base sociale effective du mouvement syndical aujourd’hui ? Cela reste beaucoup de statutaires, services publics ou anciens service publics, fonctionnaires surtout de l’État et de la FP hospitalière, la territoriale (la fédération des services publics est aujourd’hui la première fédération en effectif de la CGT). Dans le privé, les syndicats sont plutôt dans les grandes entreprises donneur d’ordre. Il y a bien sûr une présence dans le commerce, certaines activités de service (notamment industriels, le nettoyage, etc. Mais tout cela est très faible.
La place des femmes est en cours, celle des jeunes reste à construire, à la fois parce que l’entrée dans l’emploi est tardive et surtout parce que les syndicats sont peu là où sont les jeunes travailleurs, en particulier dans les PME de la sous-traitance. L’encadrement est peu présent alors qu’il constitue une place croissante du salariat. Enfin, c’est un syndicalisme plutôt blanc, à part quelques secteurs comme le nettoyage, voire l’automobile (CGT). Dans la construction aussi et dans le bâtiment mais le syndicalisme est très faible.
Donc une faible représentativité sociologique, des équipes centrées sur les IRP et un système de négociation collective qui a fait des ravages en 30 ans. Pour faire vite, le système a évolué avec une décentralisation totale de la négociation collective dans l’entreprise qui a désarticulé les espaces de solidarité, notamment au niveau des branches. Il y a une sorte d’assignation du syndicalisme à l’entreprise devenue une trappe à syndicalisme, du moins pour un certain type de syndicalisme, interprofessionnel et visant à la solidarité entre les travailleurs. La concentration sur l’entreprise est une évolution mortifère pour un syndicalisme confédéré : peu de monde a l’air conscient de cela au sein du mouvement syndical français alors que c’est une donnée de base pour la plupart des syndicats d’Europe continentale.
En fait, dans les enquêtes statistiques ou les enquêtes de terrain, on peut voir deux types de situation : des équipes très absorbées par la négociation obligatoire qui passent leur temps en réunion, passent peu auprès des salariés et sont enkystés dans ce qu’un collègue a appelé le dialogue social managérial ; dans d’autres cas, des équipes qui font le boulot, qui ne se laissent pas trop débordées par l’institutionnel, qui parviennent à faire vivre des collectifs militants. Ils sont moins nombreux que les premiers : la caractéristique commune, c’est qu’ils n’ont pas plus d’adhérents les uns que les autres. On le corrobore dans les sondages : en gros les salariés apprécient qu’un syndicat existe pas loin d’eux, voire plusieurs pour pouvoir choisir au moment des élections le délégué le plus sympa ou celui capable de régler leur problème, et puis c’est tout. L’idée que le syndicalisme les représente, est leur chose, leur est devenue étrangère : un rapport d’extériorité s’est installé, on n’est plus dans la désyndicalisation mais dans l’a-syndicalisation structurelle.
Les causes de cette extériorité sont complexes, nombreuses, et elles interagissent entre elles au cours des cauchemardesques années 80. C’est là que le syndicalisme français décroche, en particulier vis-à-vis du groupe ouvrier qui n’a toujours pas retrouvé le chemin des syndicats (particularité française). C’est le processus de désaffiliation sociale et politique (déclin du PC, du vote ouvrier, etc.) qu’avait évoqué en son temps R. Castel : la classe ouvrière disparaît des radars ou n’y apparaît qu’en victime de la crise.
De la libération aux années 80, la syndicalisation a connu des phases de déclin et de renouveau bien sûr mais elle était supportée par de fortes attentes collectives et des mobilisations fortes du monde du travail sur les salaires, les conditions de travail, etc. Mais le syndicalisme était également supporté par les engagements politiques de la période, avec des organisations de jeunesses importantes (du monde communiste au monde chrétien) et des luttes contre le colonialisme ou la guerre du Vietnam qui ont socialisé de nombreuses cohortes de jeunes gens à l’action collective. Ces générations et, plus tard, celles des années 1968, ont trouvé dans l’action syndicale un prolongement « logique » et banalisé de ces autres formes d’engagement. Plutôt qu’un nouvel individualisme qui serait porté par la culture « jeunes », c’est plutôt dans les ruptures internes aux différents engagements qu’il faut trouver une cause de l’assèchement des vocations syndicales.
Alors pourquoi ?
La première réponse est que les syndicats ne sont pas organisés là où sont les jeunes ou plutôt là où ils entrent sur le marché du travail : être chez le donneur d’ordre et pas chez ses sous-traitants, c’est passer à côté des jeunes et surtout leur faire passer l’idée que le syndicalisme est l’affaire des « installés ». Plus grand monde n’est vraiment à l’abri aujourd’hui, c’est vrai, mais la représentation s’est créée : le syndicalisme c’est la chose des agents du public et de ceux des grandes entreprises, des CDI ayant un CE, pour faire vite.
Cette représentation est d’autant plus ancrée qu’elle n’est pas fausse.
Aller chercher ces jeunes et les autres, c’est redéployer l’implantation du syndicat : en 1936, la syndicalisation a correspondu à l’arrivée massive des non qualifiés dans le mouvement syndical, il s’agit du même enjeu avec les précaires et les salariés des PME aujourd’hui.
Cette nécessité n’est pas seulement liée à la syndicalisation mais à l’objet même du syndicalisme. Celui-ci en France ne se dit pas comme défenseur des travailleurs mais comme une représentation du monde du travail (CGT, CFDT) : longtemps le syndicat dans l’entreprise était ajusté au travailleur collectif, il était l’expression agissante d’une communauté partageant une tache, contribuant à la production d’un bien ou d’un service. Cette communauté a explosé, elle s’est re-disposée dans une chaîne de valeur autour et à l’intérieur de l’entreprise par des processus qui englobent l’externalisation des activités, l’extension de la sous-traitance (dont les délocalisations sont une des expressions). Au sein des entreprises opèrent des salariés de statuts différents (CDD, stagiaires, travailleurs en mission etc.), d’employeurs différents (intérimaire, autres entreprises) et même au sein des salariés effectifs de l’entreprise, les services sont mis en concurrence, organisés en centres de profits, ils passent entre eux des contrats ; l’aspect collaboratif du travail a subi l’assaut de la valeur actionnariale et a profondément dénaturé l’activité et le sens de l’activité pour les salariés. En d’autres termes, on dirait que le travail concret est chaque jour agressé par le travail abstrait, par le régime de la valeur du capitalisme contemporain. Si le syndicalisme ne s’attaque pas à ces questions, ou pas assez, il passera à coup sûr à côté de la reconstruction du lien avec les travailleurs et à côté de mobilisations unifiantes et anticapitalistes.
Certes, le syndicalisme tel qu’il est en satisfait plus d’un : scotché à l’entreprise, il rend des services, aux salariés là-où ils sont, aux employeurs car notre système de négociation collective a crée un véritable intérêt patronal à avoir un syndicat dans l’entreprise. C’est une nouveauté dont tous les patrons n’ont pas pris conscience, mais aujourd’hui, on peut faire beaucoup plus de flexibilité, on peut déroger à plein de choses, dès lors qu’on a un accord majoritaire, c’est-à-dire qu’on a un « bon » syndicat dans la maison.
J’évoquerai une dernière dimension qui est la division syndicale.
Il n’y a aucune illusion à se faire : les comparaisons internationales et toute l’histoire du mouvement syndical en France montrent que la division syndicale maintenue installe le syndicalisme dans une impuissance durable. Lorsqu’une organisation est hégémonique, elle peut avoir une puissance d’entrainement capable d’embarquer les autres mais ce n’est plus le cas. Les influences sont équilibrées : qu’il s’agisse d’implantations ou de vote, les syndicats se rapprochent les uns des autres en influence. Les élections de la FP sont un bon exemple: dans la FPE, 5 organisations se tiennent dans une fourchette de 4 points. Dans le privé, CGT et CFDT sont réputés représenter autour de 26-27 %, du moins si on se contente du décompte officiel qui enjolive un peu la réalité.
Sans unité syndicale, pas de mobilisation sociale, pas de rapport de forces. Il convient par exemple de prendre au sérieux le fait que les discours modérés et les compromis exagérés ne sont pas condamnés par les salariés, qu’ils correspondent à l’air du temps, c’est-à-dire à une certain pessimisme qu’alimente la sphère politique et l’absence de perspective crédible, sans parler de la montée des idées de l’extrême droite qui n’épargne pas de larges fractions du salariat; en prendre acte, ce n’est pas se rallier à ces idées et ces pratiques mais l’attitude de dénonciation est comme à l’habitude une réponse d’impuissance tendant à trouver l’explication de ses propres échecs chez les autres.
Par exemple, quelle est la traduction pratique du « syndicalisme rassemblé » ? La CGT doit se débatte dans une contradiction qui est que sans la CFDT dans nombre d’endroits et en particulier dans le secteur privé, elle ne peut rien faire, et qu’avec celle elle ne peut rien faire non plus. Comment sortir de ce dilemme et transformer une aporie en tension dialectique. Le moins qu’on puisse dire est que, sur ce plan, ni Lepaon ni son prédécesseur n’ont donné la moindre clé pour mettre en pratique la notion de syndicalisme rassemblé qui fait pourtant l’objet d’un débat dans la CGT.

Parlons donc de la CGT ; la crise qui l’affecte est dramatique, il faut la mettre en perspective.
Depuis 1992, il y a eu dilution du lien organique avec le parti, partielle mais réelle, encore qu’il faille périodiser plus finement et opérer les nuances qui conviennent selon les départements et les professions.
A la fin des années 90 et au cours des années 2000, la CGT s’adosse aux grandes mobilisations de la période et escompte son renforcement : l’objectif du million d’adhérent est lancé en 1999. Dix ans après, on en reste assez loin malgré les 10 ans de gouvernement de la droite et malgré les grands mouvements sociaux. Si ça ne marche pas, c’est que le problème vient d’ailleurs. D’autant que les militants ne se désintéressent plus (en tous cas pas tous) de l’impératif de la syndicalisation : des constats sont établis, le congrès de 2009 propose une démarche de transformations profondes pour réorganiser la CGT aux nouveaux périmètres du salariat. Modifier la carte des UL, modifier le périmètre des syndicats pour capter les salariés de la sous-traitance, reconstruire des territoires d’action collectives, modifier les champs des fédérations, adapter l’outil, etc. Des engagements sont pris dans le congrès et puis plus rien. Rien ou presque n’a bougé. Il se fait des choses intéressantes ici ou là mais la plupart des fédérations les ignorent quand elles ne les combattent pas.
Bref rien ne change : la syndicalisation repart en vrille, les tensions montent car les UD se font très critiques sur les fédérations qui ne bougent pas et refusent de reconnaître la dimension territoriale. La crise est là, elle enfle pendant le dernier mandat de Thibault. Là est le problème. Après interviennent tous les dérèglements d’une bureaucratie repliée sur ses arbitrages internes, sans tension avec le terrain et comme la CGT n’a pas l’habitude de réguler elle-même son organisation interne (avant le PC gérait sa politique des cadres), on a le chaos actuel ; une lutte pour le pouvoir assez nouvelle dans cette organisation où l’on découvre que les petits privilèges bureaucratiques provoquent des crispations ou attirent des vocations.
Cette crise génère une grande inquiétude. La CFDT est, elle-aussi, à la dérive pour d’autres raisons, beaucoup plus idéologiques et les deux syndicats se tiennent aux antipodes. Le moins qu’on puisse dire est que la période s’annonce mal et c’est bien regrettable car elle porte de lourds dangers on seulement pour la situation des travailleurs mais pour la démocratie. A d’autre moments de l’histoire, le mouvement syndical a été un recours pour la défense de celle-ci, il est peu à même de l’être aujourd’hui.

 

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Crise CGT : deux interview de Jean-Marie Pernot (chercheur)

La crise CGT doit d’abord trouver sa solution au sein d’elle-même, par ses ressources propres (et elles existent). C’est même une condition vitale pour une bonne solution.  Mais ces évènements concernent aussi toutes celles et ceux qui réfléchissent au mouvement syndical, et notamment les chercheurs, mais aussi bien au-delà.

Nous publions deux interview de Jean-Marie Pernot, chercheur (IRES) : la première dans l’Humanité du 9 décembre, la deuxième sur le site du Nouveau parti anticapitaliste (NPA) le 2 janvier 2015. Jean-Marie Pernot est notamment l’auteur de Syndicalisme, lendemains de crise (Gallimard), écrit après l’échec du mouvement de 2003 sur les retraites, et réédité en 2010. 

 

 

 

Jean-Marie Pernot « La CGT ne doit pas rester prisonnière d’elle-même »

Entretien réalisé par Clotilde Mathieu
Mardi, 9 Décembre, 2014
Jean-Marie Pernot, de l’Institut de recherches économiques et sociales (Ires), analyse le malaise qui saisit la CGT, au-delà de l’effet des articles de presse qui ont mis en cause son secrétaire général. Pour lui, cet épisode doit pousser le syndicat à « agir sur sa propre réorganisation ».
Photo : François Lo Presti/AFP

Photo : François Lo Presti/AFP

La commission exécutive confédérale (CE) de la CGT doit se réunir aujourd’hui pour décider des réponses à donner au trouble des militants, qui s’interrogent sur l’utilisation de l’argent du syndicat et les pratiques de sa direction confédérale, à la suite des récents articles de presse visant Thierry Lepaon. La CE doit notamment examiner le rapport de la commission financière de contrôle de la CGT et se prononcer sur la proposition du bureau confédéral de réunir, avant le 16 décembre, les responsables de toutes les unions départementales et fédérations « pour permettre le débat le plus large dans la CGT », en donnant la priorité à la « transparence complète ». L’occasion pour le chercheur spécialiste des syndicats, Jean-Marie Pernot, de décrypter les raisons d’un malaise qu’il estime plus profond dans le syndicat, touchant à sa difficulté d’organiser un salariat en pleine transformation et stoppé par la « panne de l’espérance politique ».

Comment interprétez-vous la crise de direction qui secoue la CGT ?

Jean-Marie Pernot La CGT n’a pas une longue histoire en matière de gestion de ses débats internes, de ses divergences et de choix de ses dirigeants. Avant, ces débats étaient tranchés ailleurs qu’à la CGT… En 1999, le passage de témoin entre Louis Viannet et Bernard Thibault avait posé moins de problèmes, parce que ce dernier s’était imposé de manière assez forte lors du conflit de 1995. Lui-même, toutefois, n’a pas bien géré sa succession, et beaucoup lui en font reproche aujourd’hui. Il y a eu des erreurs, des tâtonnements, une course à la candidature mal maîtrisée, mal comprise, sans doute parce que c’était la première fois qu’à la CGT, des personnes concouraient au poste de secrétaire général. Et au final, le candidat qui est sorti ne faisait même pas partie des trois premiers. Le début de mandat a été difficile pour Thierry Lepaon, qui n’a pas su s’imposer dans une période difficile sur le plan politique et économique.

Cet épisode ne révèle-t-il pas un malaise plus profond de l’organisation ?

Jean-Marie Pernot La CGT est en recul dans la plupart des élections professionnelles, le climat est mauvais, les rentrées de cotisations sont difficiles et le nombre de ses adhérents diminue. En 2009, lors du 49e congrès, à Nantes, un état des lieux de ses forces montrait déjà les fragilités de l’organisation. Un débat avait eu lieu et un grand chantier de réorganisation interne semblait ouvert. Mais la lutte contre le pouvoir sarkozyste a permis de masquer les faiblesses grâce au potentiel de mobilisation de la CGT, bien supérieur à celui d‘autres syndicats. Dans cette période, un certain nombre d’engagements ont été oubliés, notamment les nécessités de réorganisation interne.

Quelles sont ces difficultés ?

Jean-Marie Pernot La CGT n’est pas en adéquation avec le salariat d’aujourd’hui. Elle est organisée sur le modèle des années 1960-1970, avec une structuration de branche qui date, calée dans les grandes entreprises et peu dans les PME. Elle n’a pas pris en compte les réorganisations productives qui ont transformé l’entreprise, modifié la structure du salariat, par exemple les rapports entre donneurs d’ordre et sous-traitants, l’appartenance croissante des PME à des groupes, la précarisation des travailleurs, en particulier des jeunes. À cela s’ajoutent le brouillage de frontière entre les différentes branches, mais aussi le poids de la négociation d’entreprise qui a enkysté les syndicats dans ces dernières au moment où celles-ci devenaient des réalités fuyantes. Ce qui pose des problèmes à un syndicalisme solidaire, interprofessionnel. Tout a été accepté comme diagnostic, mais presque rien n’a bougé.

Pourtant, des expériences ont été faites…

Jean-Marie Pernot Oui, il ne faut pas noircir le tableau à l’extrême. Il y a des choses qui bougent, dans la métallurgie, le commerce, dans certains territoires, mais c’est peu de chose à côté de ce qui serait nécessaire… À la SNCF, par exemple, la CGT n’est même pas organisée au niveau du groupe : il y a les cheminots dans leur fédération historique et les salariés du transport routier sont dans celle des transports, alors que c’est une composante majeure du groupe SNCF. Le syndicat est resté sur des structures du passé et la coordination dans l’union des transports est récente et de faible intensité.

Pourquoi ?

Jean-Marie Pernot Le contexte n’est pas propice à prendre des risques. Et la Confédération a en réalité très peu de pouvoir. Elle ne peut finalement qu’impulser, suggérer, elle n’a pas le pouvoir d’organisation, elle doit convaincre. Dans cette crise, on voit réapparaître les grandes fédérations historiques, comme l’énergie, les cheminots, la métallurgie. Historiquement, la CGT a toujours été constituée de deux piliers : un pilier professionnel, par ses fédérations, et un pilier interprofessionnel, par ses unions territoriales. Dans la vie réelle, les fédérations ont toujours été maîtresses du jeu parce que certaines d’entre elles portaient le gros des effectifs ou avaient un pouvoir symbolique très fort. Elles sont moins légitimes aujourd’hui à assurer cette hégémonie parce qu’elles ont des difficultés à produire le sens de leur propre action. La CGT ne doit pas rester prisonnière d’elle-même, elle doit agir sur sa propre réorganisation interne, faire en sorte que les réflexions se concentrent sur les vrais sujets et ne laissent pas les crispations bureaucratiques envahir l’espace. Car cette crise profite à la dispersion syndicale sur des valeurs qui ne vont pas dans le sens de ce que promeut la CGT.

La désillusion politique suscitée par les choix de François Hollande ne contribue-t-elle pas aux difficultés de la CGT à mobiliser, à rassembler sur ses valeurs ?

Jean-Marie Pernot Le climat politique éclaire un peu plus la crise de la CGT. Il y aurait un Front de gauche à 15 %, ascendant dans les sondages, ce ne serait pas pareil. Nous sommes dans un climat de retrait politique des valeurs qu’incarne la CGT. Il existe un espace à gauche du gouvernement Valls qui est inoccupé. Il manque une espérance politique qui donnerait un sens à l’action collective. Mais un grand syndicat doit pouvoir s’adapter à un contexte qu’il ne choisit pas. La CGT ne peut pas rester à la remorque d’une espérance politique en panne. C’est en elle-même qu’elle doit trouver ses ressources, et elle en a.

Jean-Marie Pernot : “Ce qui demeure, c’est la peur du vide et le risque de réactivation de la querelle pour le poste”

Entretien. Au moment où la CGT traverse une crise inédite mettant en cause fonctionnement, orientation et responsables, Jean-Marie Pernot, membre de l’Institut de recherches économiques et sociales (Ires) et auteur de Syndicats : lendemains de crise ? 1, nous propose des éléments d’analyse et des pistes de réflexion.

Jusqu’où la crise que traverse la CGT peut-elle aller ?

La crise de l’appareil est profonde, et laissera des traces encore plus durables que celles survenues à l’occasion de la succession de Bernard Thibault. Elle a des effets en bas difficiles à mesurer : beaucoup de motions remontent demandant le départ de Thierry Lepaon, y compris en provenance de structures intermédiaires (beaucoup d’unions départementales, pas mal de fédérations en particulier du public). On sait aussi que pas mal de cartes ont été rendues… Dans quelles proportions ?

Si un coup d’arrêt n’est pas marqué au niveau central, la crise de confiance peut continuer à se répandre et avoir des effets dévastateurs sur les effectifs. Étant donné l’ancrage social de la CGT, elle aura du mal à s’en tirer en minorant l’importance des sommes gaspillées. Si une rupture avec ces pratiques n’est pas clairement manifestée, cela va aggraver les tendances antérieures qui n’étaient déjà pas très porteuses.

Soutien au secrétaire général et à la direction confédérale d’un côté, critiques plus ou moins radicales de l’autre. Quels en sont les ressorts et les délimitations sur le fond ?

Le soutien légitimiste a déjà fortement reculé et même pratiquement disparu. Ce qui demeure, c’est la peur du vide et le risque de réactivation de la querelle pour le poste. Depuis un moment, le bureau confédéral dysfonctionne, c’est la trace persistante du conflit antérieur au congrès mais aussi des méthodes de travail peu performantes impulsées par le secrétaire général. Il va de soi que si la CGT savait où elle va, tout ceci se réglerait plus facilement. Tous les bricolages consistant à augmenter le nombre de membres du bureau ou à en changer certains ne régleront rien.

Dans les syndicats, il y a manifestement une demande de clarification et surtout une attente de stratégie, car la CGT semblait en apesanteur déjà au sortir de l’été, avant même qu’éclate « l’affaire ».

Le plus étrange est le caractère pas très explicite des divergences de fond. On sait qu’il y a eu débat autour de la nécessité ou non d’affirmer une plus grande proximité avec le Front de gauche, mais on ne voit pas très bien la portée de ces différences. Quel que soit le positionnement choisi, il ne réglera pas la question de fond qui est la résistance au déclin et la recréation d’un espace de développement pour un syndicalisme « de lutte et de transformation sociale » qui est dans le programme de la CGT. Depuis plusieurs mois, voire plusieurs années, les résultats électoraux sont dans l’ensemble mauvais, les adhérents manquent à l’appel et les objectifs fixés en matière de réorganisations internes sont en échec. Coller au Front de gauche ne peut pas être une solution, puisque lui-même est sur une pente négative. Manifestement, le sens du mouvement a été perdu, ce qui explique les errances de la bureaucratie.

Les critiques visent à la fois les pratiques liées à la démocratie interne et les repères politiques. Quelles pistes pour sortir du blocage ?

La CGT n’a aucune tradition en matière de règlement de ses tensions internes, et pas davantage dans la façon de choisir ses dirigeants, ce qu’on appelait avant la « politique des cadres ». Pour l’essentiel, celle-ci était gérée au Parti communiste plus qu’à la CGT. La centrale doit inventer des procédures et des modalités propres. C’est peu dire qu’elle en est loin quant à la démocratie ! Le passage de témoin entre Louis Viannet et Bernard Thibault en 1999 avait été plus simple parce que Thibault s’était imposé lors du conflit de 1995. Cette fois, les régulations internes de l’appareil n’ont pas fonctionné parce qu’il n’y en a pas et que personne ne s’imposait. Une organisation qui n’arrive pas à faire naître ses propres cadres est une organisation qui va mal.

Mais pour moi, la crise vient de plus loin. La CGT est désajustée de son projet social et politique : elle l’est dans ses bases sociales car l’essentiel de ses troupes est dans les zones centrales du salariat, et pas dans la large périphérie des précaires, des temps partiels, dans la sous-traitance et dans le travail externalisé. Elle continue à s’appuyer sur des secteurs qui peinent à produire le sens de leur propre activité : dans l’énergie, les effectifs fondent et le sommet reste crispé sur le nucléaire au risque de ringardiser toute la CGT ; les cheminots continuent à entretenir des mythes ; la fédération du commerce campe sur le conservatisme. Celles du secteur public ne vont pas très bien non plus, que ce soit la fédération des finances qui a perdu cinq points d’un coup aux élections, ou celle des services publics (collectivités territoriales) qui a perdu des électeurs alors qu’elle a présenté plus de listes que la dernière fois. La fédération de la métallurgie, toutes tendances confondues, ne fait pas grand-chose pour sortir des grosses boîtes et aller voir un peu chez les sous-traitants où se trouve la classe ouvrière aujourd’hui.

Quant à la question des alliances, le « syndicalisme rassemblé » ne rassemble personne. La CGT a rarement été aussi isolée depuis vingt ans, à part dans ses relations avec la FSU qui elle-même ne se porte pas très bien. Le syndicalisme de lutte recule, les travailleurs sont accablés par la situation sociale et politique, et le discours de dénonciation du gouvernement « socialiste » n’embraye pas non plus. C’est un peu la réédition des années 1984-1986 qui n’avait pas spécialement réussi à la CGT. Trouver le juste positionnement pour passer ce moment difficile supposerait une qualité de débat qui n’a pas grand-chose à voir avec le spectacle actuel.

Que révèle cette crise sur les (dys)fonctionnements des syndicats en général et pourquoi ne touche-t-elle que la CGT ?

Les autres centrales ne sont pas touchées comme la CGT aujourd’hui. Si celle-ci l’est particulièrement, c’est en raison de son histoire propre, de son mode de fonctionnement, d’un certain affadissement de sa vision du monde, pour des raisons évoquées plus haut. Mais le mal profond atteint toutes les centrales.

Il y a certainement un décalage entre les « manières de faire » des grandes organisations et ce qu’il faudrait pour réduire cette extériorité entre syndicats et salariés. Je pense que le syndicalisme gagnerait à être plus « sociétal », j’aurais bien dit « mouvementiste » mais c’est dur quand il n’y a pas de mouvement. Aujourd’hui, le syndicalisme d’en bas est assigné à l’entreprise, au négociable et, en haut, il est incorporé dans la sous-traitance des politiques publiques, avec ses feuilles de route et ses agendas dictés par les pouvoirs publics. Intégré en haut et en bas, quelle est la marge, quels sont les objectifs propres ? Il manque un programme minimum de sauvegarde des intérêts des travailleurs dans un cycle de rapport de forces défavorable. Je ne rêve pas au grand soir, juste à des objectifs modestes mais qui soient les siens, et que le syndicalisme pourrait porter sur une base unitaire.

Que penser des attitudes réservées du gouvernement et du patronat ?

Le patronat n’a rien à faire de ce qui se passe au sommet des appareils syndicaux, il doit même y avoir quelques sourires à voir la CGT piégée dans des affaires d’argent. Quant au gouvernement, je trouve qu’il n’a pas été si silencieux que ça. Avec les casseroles que l’entourage de Hollande collectionne, Valls aurait même pu se dispenser de ses recommandations sur la nécessaire probité des acteurs sociaux…

Propos recueillis par Robert Pelletier

1 – Gallimard Folio Actuel, 2010, 8,40 euros

Pour le débat syndical : un regain d’intérêt?

Nous étions plutôt nombreux à la Bourse du travail de Paris, le 22 janvier, à débattre autour du livre : « Nouveau siècle, nouveau syndicalisme ». Ce qui, par les temps qui courent, est un peu inattendu. Et devrait nous inciter à utiliser plus activement ce blog comme lieu d’échange. Ci-dessous la riche introduction au débat faite par Jean-Marie Pernot, chercheur à l’IRES, un des auteurs du livre (les intertitres sont de notre responsabilité).

Bourse du travail Paris – 22 janvier 2014

Introduction Jean-Marie Pernot

Un ouvrage de François Bernard Huygues paru en 1987 s’intitulait « la soft-idéologie ». Il dénonçait cette sorte d’affaissement idéologique provoqué alors par la fusion entre la première et la deuxième gauche au grand profit de cette dernière. Le livre commençait ainsi : « Les temps sont durs, les idées sont molles ».

Plus de 25 ans plus tard, les temps sont toujours durs, plus durs certainement et je ferai l’économie du rappel d’une situation économique et sociale que tout le monde ici a bien présent à l’esprit. Mais les idées ne sont plus molles, les idées sont dures, les idées dominantes comme une partie de celles qui les contestent. Parmi ces dernières, le Front national qui ne prendra sans doute jamais le pouvoir mais qui fait des dégâts idéologiques considérables en habillant politiquement les réflexes et les peurs les plus régressives d’une société qui chavire. Le travail de sape du sarkozysme – dont on ne dira jamais assez les méfaits – a largement préparé la banalisation des idées d’extrême droite. Il y a dans l’air une ambiance des années trente. Qui aurait dit qu’on puisse traiter une ministre de la justice de cette façon en raison de la couleur de sa peau sans que, finalement, ça ne suscite plus d’indignation que cela ?  Qui aurait dit que 20 000 personnes puissent encore défiler, comme le 19 janvier dans les rues de Paris, contre le droit à l’avortement ?

Mais les idées dures, ce sont aussi  – et peut-être surtout – celles qui soudent aujourd’hui ce bloc hégémonique qui puise des ressources dans l’ordre international bordé par le néolibéralisme. S’il fallait un seul exemple, on peut revenir à la crise de 2008, faillite d’un système privé sans autre règle que le profit de la finance et qui a réussi ce prodige de se transformer par miracle en crise des dettes publiques que l’on fait payer aux peuples en s’attaquant, pour ceux  qui en disposait, à la protection sociale, aux services publics, aux salaires et aux règles qui faisaient que le marché du travail n’était justement pas tout à fait un marché.

Partout le mouvement syndical est aujourd’hui sur la défensive, je reviendrai en conclusion sur la dimension internationale. En France, il l’est d’autant plus que la politique du gouvernement se situe à l’opposé des attentes de ceux qui avaient investi, peut-être imprudemment, sur lui l’espoir d’une politique d’infléchissement des dogmes du néolibéralisme. Cette droitisation radicalise les mobilisations de droite comme celle  des bonnets rouges, ainsi que tout le bestiaire des pigeons, poussins, dindons, en passant par les plumés, les sacrifiés, les asphyxiés et je ne saurai oublier les céréaliers de la Beauce. C’est un vrai festival de corporatismes adossé à l’étonnant mouvement de « la Manif pour tous » qui nous rappelle que la culture de la protestation politique de masse n’est pas dans notre pays l’apanage de la gauche et du mouvement ouvrier mais un trait largement partagé et qui s’inscrit dans une certaine récurrence de la droite. Pendant ce temps d’ailleurs, le MEDEF opère avec succès une OPA presque publique sur à peu près tous les pans de la politique gouvernementale. J’en veux pour preuve cette suppression des cotisations sociales patronales sur la famille ainsi que l’escamotage de la question de la représentativité des organisations patronales.

Droitisation, tétanisation

Dans ce climat, le mouvement syndical apparaît tétanisé : miné par ses divisions, désarmé par le désarroi des travailleurs qui ne se battent que défensivement face aux fermetures d’entreprises, il paraît bien en peine de répondre aux difficultés de la période. Des mobilisations sont entreprises, les sans papiers, les précaires, et quelques contrefeux sont allumés, en Bretagne par exemple mais rien qui témoigne d’un frémissement du mouvement social.

S’il faut prendre en compte ce contexte éminemment difficile, la réflexion que propose le petit livre que nous présentons aujourd’hui veut aussi s’inscrire dans une temporalité plus longue que celle de l’actualité. Nous savons tous que les difficultés présentes résonnent en écho à des tensions bien plus structurelles de notre mouvement syndical à la fois parce que certaines renvoient à des causes de long terme comme la division syndicale, mais aussi parce que des transformations considérables  ont affectées les fondements mêmes du syndicalisme français, touchant aussi bien ses sources idéologiques que la morphologie de ses bases sociales. C’est sur ces différents registres que cet ouvrage a entrepris d’apporter quelques éclairages.

Le premier constat – formulé dès l’introduction – est que le flux des ressources politiques qui ont irrigué les luttes sociales et leurs acteurs pendant des décennies se sont en grande partie taries, qu’elles viennent de l’univers communiste, de la social démocratie et même de la démocratie chrétienne dans certains pays, le mouvement syndical est aujourd’hui quasiment seul en première ligne, dans la tranchée, les amis d’hier ayant parfois changé de camp. Il trouve certes des alliés possibles dans le monde associatif mais qui ne compense pas la fermeture de leur accès au politique.

Syndicalistes et chercheurs

Ajoutons, il faudrait nuancer, qu’une certaine coupure s’était opérée entre le syndicalisme et les sciences sociales pendant quelques décennies, du moins les sciences sociales critiques, coupure qui semble se résorber aujourd’hui. Y contribue, en particulier la question du travail, conçu comme un champ de pratiques et de revendications, domaine dans lequel les rapports entre syndicalistes et de nombreux chercheurs se sont consolidés dans les années récentes : Tony Fraquelli l’évoque dans l’ouvrage, il montre comment ce croisement s’opère au sein de la CGT aujourd’hui et comment il s’articule sur de nouvelles pratiques syndicales ; on peut ajouter que la liste des contributeurs à l’ouvrage est une preuve de plus que le croisement chercheurs/syndicalistes devient une façon de faire courante, ce qu’elle n’a pas toujours été.

Je ne vais pas dans ce petit espace de temps passer en revue les divers articles. Je voudrais juste mentionner quelques points en rappelant que ce petit livre n’avait pas la prétention de couvrir l’étendue des questionnements qui peuvent être adressés au mouvement syndical. Nombre d’auteurs sont ou ont été récemment des responsables de fédérations ou de confédérations syndicales. L’échange montre des interrogations convergentes mais aussi des modes d’appréhension du réel très marqués par les trajectoires de leurs organisations respectives. Une première partie, dite « diagnostics », évoque la dimension politique du syndicalisme, la question de la syndicalisation, l’Europe et ce que le langage commun appelle l’institutionnalisation du syndicalisme. Une seconde partie dite « propositions » évoque l’unité, le champ du travail, la représentativité.

Un détour par un peu d’histoire vient donner profondeur à quelques interrogations : sur la trajectoire de la CFTC-CFDT  dont l’évolution en forme de balancier continue de susciter l’étonnement ; sur l’éclatement de la FEN et cette scission qui, à l’inverse de celles connues dans la longue histoire des ruptures syndicales, a produit avec la naissance de la FSU de la dynamique dans un champ professionnel qui n’en connaît pas moins aujourd’hui des interrogations fortes sur la question de l’autonomie. Celle-ci est traitée également par JM Denis qui évoque la spécificité française que représente le syndicalisme autonome (là on pourrait discuter le caractère français du phénomène mais c’est un détail), ou plutôt les syndicalismes autonomes puisqu’il rappelle l’existence de plusieurs registres au sein de cette catégorie riche de diversités. Il nous rappelle que Solidaires organise sa référence à l’autonomie en termes de contribution à un mouvement social posé lui-même comme autonome. Cette valeur forte est partagée par les militants de l’Union syndicale et elle pose  la question de la cohérence d’une forme syndicale qui cherche à légitimer sur ce registre son identité dans le champ syndical mais qui est en même temps soumise, avec le nouveau dispositif de représentativité (par exemple) à la contrainte d’une certaine dose d’institutionnalisation.

Présentation des chapitres

Sophie Béroud et Karel Yon proposent un dépassement de cette opposition plate entre institutionnalisation et pratiques à la base. La présence dans les institutions est moins un problème que ce que l’on y fait. Ils relèvent que les IRP sont autant des ressources que des pièges, tout dépend des usages auxquels ils correspondent.

Dans ma contribution, je relève tout de même que les enjeux de resyndicalisation supposent aujourd’hui un gros effort pour embrasser dans l’aire syndicale des travailleurs qui aujourd’hui sont fort éloignés des lieux de présence des IRP : les petites entreprises, les unités dispersées, la sous-traitance voire toute la chaine de valeur, etc. Redessiner les périmètres syndicaux pertinents, susceptibles de rassembler le salariat réellement existant, suppose des transformations significatives de la forme « syndicat d’entreprise » construit sur le modèle fordien et dont  l’ancrage se confond beaucoup avec celui des institutions qui servent de support à la vie des sections ou des syndicats d’entreprise. Mais cette remarque ne vaut pas contestation de leur analyse qui montre, au contraire, qu’il n’y a aucune loi d’airain qui fasse du syndicat un appendice obligé de l’institution et contaminé par elle, ce que nombre d’enquêtes empiriques ont montré ces dernières années.

La question de l’unité revient et c’est bien normal comme un leitmotiv. Comment sortir de ce morcellement qui, s’il n’est pas la cause unique de la faiblesse syndicale en France, y apporte tout de même une certaine contribution ?

Les différences de visions du monde social qui existent parmi les salariés sont réelles, elles existent ailleurs, mais elles trouvent mieux qu’en France la possibilité de vivre au sein d’une même organisation. Dominique Mezzi rappelle que la nécessité de l’unicité syndicale figure dans l’orientation, voire dans les statuts de certaines confédérations mais que d’autres valorisent au contraire le pluralisme qui fut toujours la référence insistante du syndicalisme d’origine chrétienne comme le rappelle René Mouriaux. L’unité connaît différents modes ou étapes, il paraît peu probable que commencer par la perspective de l’unification soit la meilleure voie pour instaurer le minimum de confiance nécessaire pour entreprendre en  commun.

La question est plus sérieusement posée à partir du dilemme de la CGT : le syndicalisme rassemblé est à bien des égards un acquis de la CGT depuis plus de vingt ans en ceci que l’unité n’est plus une tactique changeante soumise au gré des vents tactiques du Parti communiste mais une stratégie enracinée dans une démarche proprement syndicale. En même temps, la CGT fait un bilan pragmatique des forces dont elle dispose et elle établit un lien entre son ambition et ses moyens, c’est-à-dire que pour faire bouger les choses, je parle ici du secteur privé, il est difficile, notamment dans certaines régions ou branches, de développer une puissance d’agir sans un partenaire dont les élections de représentativité ont montré ce que l’on savait déjà, à savoir qu’elle était aussi bien – voire mieux – implantée que la CGT dans les entreprises.

Le dilemme est alors le suivant : rien ou plutôt pas grand-chose n’est possible dans certaines circonstances sans que la CFDT en soit et rien ou pas grand-chose n’est possible avec elle. Deuxième face du dilemme, le nouveau système de représentativité : Sophie B et Karel Y nous montrent dans un autre article ce qu’il recèle de risque pour un syndicalisme qui récuse le statut de corps intermédiaire ; mais il faut relever également qu’il conduit, que cela plaise ou non, à la constitution de « camps ». Les politiques et la plupart des journalistes ont eu vite fait de qualifier le camp des réformistes avec, divine surprise, les 51 % décisifs qui permettent de passer des ANI comme si on était au Parlement.

On est dès lors dans des logiques de majorité et de minorité, et ce sera pareil au niveau des branches et des entreprises, et avec elles s’installent des logiques de camps. Alors la question que l’on peut se poser et poser à la CGT est peut-être celle de dépasser un certain angélisme qui voudrait que la stratégie du syndicalisme rassemblé – qui veut dire recherche de l’unité avec la CFDT – empêche de structurer un peu son propre camp. La CFDT d’ailleurs s’emploie à structurer le sien et ça ne se limite pas aux rapports manifestes avec l’UNSA.

Là aussi, comme pour la référence à l’institutionnalisation, il faut mobiliser un peu de dialectique, c’est d’ailleurs en organisant mieux l’addition des forces dans son camp que l’on peut forcer l’autre à des accommodements. C’est un peu comme en astrophysique, c’est la masse qui détermine la capacité d’une planète à attirer dans son champ de gravitation les objets qui naviguent à l’entour.

La question unitaire

La question unitaire rejoint celle de la puissance d’agir mais il faut retenir ici l’affirmation d’Annick Coupé qui rappelle que la question de l’unité ne peut être indifférente de celle du contenu de l’unité. L’unité suppose l’acceptation de débats au fond entre les organisations.

Il convient d’évoquer le problème de Force ouvrière qui ne parle que d’actions communes sur des points très précis et refuse l’unité comme principe. Personne ne parle trop de FO dans cette affaire d’ailleurs et c’est un tort car FO est bien incrustée dans le paysage syndical et l’isolement dont elle fait les conditions de sa survie pose ici ou là et selon les moments des problèmes également difficiles ; et il s’agit là de la troisième confédération représentative.

Dominique Mezzi nous invite à relire et même à compléter la Charte d’Amiens dans la perspective d’une nouvelle pesée de la question des rapports entre syndicalisme et politique. Après une relecture serrée des positions en présence en ce début du XX° siècle, il nous propose, en tenant compte d’un siècle d’expérience, une reformulation de l’articulation entre l’action syndicale et le rôle des partis politiques. Il le reprend d’ailleurs dans le dernier chapitre à propos de la CGT dans un dialogue avec René Mouriaux. L’exercice est intéressant et Dominique accepte de prendre des risques, sur plusieurs points. Je ferai juste deux remarques en saluant l’audace.

1.      La rigueur de l’exposé s’accommode mal d’un usage acritique de la notion de démocratie sociale qui est plutôt à déconstruire, ce qu’entreprend une des contributions de Béroud et Yon.

2.      Ma deuxième remarque, plus au fond, est l’absence d’interrogation sur la notion de pouvoir politique et les formes à travers lesquelles il s’exerce dans le monde contemporain. On ne peut songer aujourd’hui à définir le politique comme si l’État, le gouvernement et les rapports de classe bouclaient sur l’espace national. Le concept d’hégémonie est précieux car il permet de remettre en jeu l’articulation à l’international car qu’il s’agisse des idées dominantes ou du type de pouvoir exercé par le capital, on ne peut raisonner sur une lutte des classes dans un seul pays. Le pouvoir politique est articulé aujourd’hui sur un ensemble d’institutions internationales qui cristallisent aussi bien les formes de domination que de coercition. On sait cela depuis longtemps avec le rôle du FMI dans les pays dits de la périphérie, on le voit à l’œuvre en Europe, avec la troïka, ce nouvel avatar du néolibéralisme en acte. La nouvelle gouvernance européenne, c’est son nom, consolidée par les réformes récentes du traité, impose ce que Habermas a un jour appelé « une forme dure de domination politique »[1]. Comment le mouvement syndical prend-il en compte cette nouvelle étape d’intégration politique, ce qui pose la question de l’émergence internationale du syndicalisme ? Une contribution l’évoque, celle de Corinne Gobin et Kévin Crochemore, mais c’est un terrain qui appelle, comme bien d’autres, de plus amples développements.

Sur ce plan, le syndicalisme est faible et il pèse peu, même s’il faut prendre en compte les évolutions de la CES. Mais il est très en avance sur les partis politiques, l’état de la social démocratie en Europe donnant une idée approximative d’un paysage côtier après le passage d’un tsunami. Ajoutons qu’un regard sur les forces plus à gauche au niveau européen ne conduit pas à un optimisme exagéré : comme le dit Dominique, « il ne suffit pas de vouloir ».  Sans tomber donc dans un pan syndicalisme trop réducteur, un regard un peu surplombant permet d’imaginer que le syndicalisme en Europe est le seul acteur social qui peut être ce petit caillou qui, bien placé au milieu d’un torrent peut en changer le cours, pour reprendre une image un peu ancienne.

Je n’en dirai pas plus si ce n’est pour ajouter, et je crois pouvoir le faire au nom de l’ensemble des contributeurs, un salut reconnaissant à Dominique Mezzi qui, non seulement a mis la main à la patte en proposant des contributions de qualité mais qui a également fait preuve de ténacité et de détermination pour que les papiers des uns et des autres prennent la forme de ce qui vous est présenté aujourd’hui avec cet ouvrage.


[1] Voir Dufresne A, Pernot JM (coord), Les syndicats face à la nouvelle gouvernance européenne, La Chronique internationale de l’IRES, numéro spécial, n°143-144 – novembre 2013