Nouveau siècle Nouveau syndicalisme

Une note de lecture de Jean Magniadas

Jean Magniadas, économiste,  fut directeur de l’Institut syndical d’études et de recherches économiques et sociales (ISERES) de la CGT. Il a publié plusieurs ouvrages dont : Le patronat (éditions Messidor), Migrations et mondialisation (Le temps des cerises), et, avec René Mouriaux, Le syndicalisme au défi du 21ème siècle (Syllepse). Il participe à la fondation Copernic. Il publie des notes de lectures sur le site du Parti communiste français (www.pcf.fr), dont celle-ci sur Nouveau siècle, nouveau syndicalisme. Nous l’en remercions.

 

Nouveau siècle NOUVEAU SYNDICALISME, note de lecture de Jean MAGNIADAS

Ouvrage collectif coordonné par Dominique MEZZI- Editions SYLEPPSE, 2013

Cet ouvrage appelle au débat, certaines de ses propositions peuvent être contestées. Mais il fournit des éléments d’appréciation utiles sur la situation du syndicalisme en France. Il retrace l’ampleur et les caractères de l’offensive développée contre lui par le patronat, mais aussi l’initiative dangereuse du pacte gouvernemental. Il évoque des perspectives possibles d’essor du syndicalisme et pour son unification. Evolutions, questions, dans lesquelles les militants du mouvement ouvrier et démocratique sont directement concernés.

Cet ouvrage composé par les contributions de chercheurs porte sur les problèmes du syndicalisme principalement en France, mais aussi en Europe et comporte la participation de dirigeants syndicaux. D’emblée, le coordonnateur indique clairement qu’il se situe dans une interrogation sur l’avenir du syndicalisme dans le mouvement de lutte de classes, dont celui-ci est né.

Jean-Marie Pernot, chercheur à l’IRES, traite de la situation actuelle du syndicalisme en France et dans d’autres pays, du recul des effectifs syndicaux et s’attache à répondre à la question de savoir s’il s’agit d’une phase provisoire, cyclique ou d’un processus plus profond ? Il rejette les explications superficielles ou tendancieuses et considère que les syndicats, comme d’autres organisations ou institutions, se trouvent placés présentement dans un rapport d’extériorité, analysé par le sociologue Robert Castel. Le chômage et les différentes faillites de la gauche gouvernementale l’ont renforcé. Il appartient donc aux syndicats, non seulement, de répondre aux attentes des salariés mais d’en susciter d’autres. Il examine aussi l’évolution des formes de socialisation dans leurs rapports avec la syndicalisation.

Dans leur contribution, Sophie Béroud et Karel Yon éclairent les notions d’institutionnalisation et de bureaucratisation montrant aussi qu’elles sont souvent abusivement appliquées aux syndicats. Ce qui ne signifie pas que ceux –ci sont sans défauts et que leurs pratiques ne peuvent pas progresser. Les auteurs dénoncent les manœuvres patronales pour isoler les syndicalistes des salariés, en pesant notamment sur leur emploi du temps.

La contribution de Corinne Gobin et Kevin Crochemore introduit la dimension internationale et européenne dans le débat. Ils analysent positivement les dernières restructurations syndicales internationales dont les effets ne peuvent être immédiats et ils montrent aussi l’importance des grands processus de restructuration capitaliste et l’essor de la sous-traitance internationale. Ils critiquent l’euro syndicalisme et estiment qu’il est cadré par le système « contre- démocratique » de l’Union européenne. Ils considèrent que l’euro- syndicalisme ne comprend pas la nature véritable du capitalisme en Europe et regrettent l’ambiguïté de certaines de ses initiatives.

Le politologue et historien René Mouriaux retrace l’histoire complexe de la CFTC, créée à l’origine par un catholicisme inscrit dans l’univers de la démocratie chrétienne. Il décrit les étapes successives, les évolutions idéologiques, sociologiques et politiques. Il analyse la formation et l’organisation d’une minorité qui, à partir de 1952, va accroître son influence, conquérir la majorité et devenir une nouvelle confédération : la CFDT. Celle- ci portera des contradictions entre un syndicalisme de transformation sociale et un syndicalisme de régulation qui s’exprime, aujourd’hui, dans le choix affirmé du réformisme.

Raphaël Szajnfeld, retrace l’histoire de la création de la FSU dont il a été un acteur important. Celle- ci est née de l’exclusion du SNES et du SNEP de la FEN (fédération de l’éducation nationale). La FEN avait fait, à son origine, le choix de l’unité et de l’autonomie, lors de la scission de 1947 de la CGT. Ce qui lui vaudra alors une place particulière dans le paysage syndical de notre pays. L’auteur examine les raisons de son déclin et ses initiatives plus récentes qui la conduiront à former une nouvelle centrale : l’UNSA, dans la double visée de reconquérir une hégémonie dans son secteur et de constituer un nouveau pôle syndical avec la CFDT et, si possible FO, pour faire pièce à la CGT. Cela ne lui permettra pas d’arrêter le déclin ; tandis que la nouvelle organisation qu’est la FSU va connaître un essor rapide et apparaît, aujourd’hui, comme une organisation dynamique et capable d’initiatives.

Le sociologue Jean-Michel Denis étudie l’Union syndicale Solidaires avec notamment la question de l’autonomie, une particularité du syndicalisme français. Pour lui cette pratique peut à la fois agir comme un frein ou un moteur. . Les résultats d’une enquête menée auprès des délégués du dernier Congrès, montrent que Solidaires est composée aujourd’hui pour une part de militants venus de SUD après la rupture avec la CFDT et d’autres qui n’ont pas connu cet itinéraire. Il en résulte des différences, l’auteur cherche à dégager quelles en seraient les conséquences dans l’avenir.

Dans la dernière partie de l’ouvrage, des dirigeants syndicaux anciens et/ou actuels répondent à des questions avancées par le coordinateur de l’ouvrage portant notamment sur l’unité.

Pour Gérard Aschieri, ancien secrétaire général de la FSU, l’aspiration à l’unité est une constante dans les mouvements sociaux, mais la crainte existe aussi qu’elle se fasse formellement ou n’aboutisse qu’à un compromis mou, les exemples dans l’histoire ne manquent pas. Il n’y a pas eu en France, selon lui, de centrale syndicale qui serait une sorte de matrice originale qu’il faudrait reconstituer. Dans le mouvement syndical existe des conceptions différentes, mais l’émiettement actuel est très négatif pour la syndicalisation, comme pour la construction des rapports de force et l’élaboration d’alternatives. Pour lui, il faut inventer du nouveau, l’avenir de toutes les organisations est désormais posé et il faut éviter la tentation d’un regroupement autour de deux grands ensembles, l’un réformiste et un autre, difficile à qualifier. Cette construction devrait trouver des formes nouvelles de démocratie.

Annick Coupé, porte-parole de l’Union syndicale Solidaires, rappelle que l’existence en Grande-Bretagne d’une seule centrale n’a pas empêché des défaites, elle affirme néanmoins que la multitude des organisations serait loin d’être un gage d’efficacité. Elle rappelle les raisons de la création de son organisation et sa conviction que l’on ne peut pas faire l’économie de débats de fond. Les rencontres intersyndicales sont utiles même lorsqu’elles ne débouchent pas sur des actions, car elles permettent la compréhension des positions en présence. Cela est vrai aussi pour d’autres espaces de rencontres à d’autres niveaux. Le débat et les divergences sur l’unité doivent être portés devant les salariés pour les dépasser.

Maryse Dumas, ancienne Secrétaire de la CGT souligne, que depuis ses origines, la CGT a fait le choix d’un syndicalisme de classe et de masse, qualificatifs qui ne sont pas antinomiques, mais à comprendre dialectiquement. La recherche de l’unité d’action, voire de l’unification, est posée par l’émiettement actuel. La stratégie d’un » syndicalisme rassemblé » permet le débat sur le contenu des revendications et sur l’action commune, même si des divergences subsistent sur d’autres aspects. Elle a prouvé son efficacité. Les moments forts ne doivent pas masquer les moments plus difficiles. La tentation existe de ne rassembler que des organisations considérées comme idéologiquement proches, qui peuvent certes servir de locomotives, mais ne doivent pas faire perdre de vue la nécessité d’une unité plus large. Pour la CGT, la conquête d’un nouveau statut du travail et d’une sécurité sociale professionnelle exprime bien la nécessité syndicale d’intervenir dans le champ politique et social.

L’ancien secrétaire général de la FGTE/CFDT Guy Le Coq estime que l’unité d’action est indispensable, mais se heurte aux références identitaires, aux objectifs, à l’appréciation des résultats. Les particularités du système français concernant la représentation encouragent à mettre en avant l’identité et les postures propres à chaque organisation. La réforme des règles de la représentativité va complexifier ces rapports. Ce qui pose avec force la nécessité de renforcer l’unité d’action pour la défense des salariés. Il suggère de renforcer la structuration de l’intersyndicale par un Conseil national permanent du syndicalisme français.

Se fondant sur le conflit, en 2007, à la SNCF portant sur les régimes spéciaux de retraite , Tony Fraquelli, reproche aux syndicats, craignant, non sans raisons, d’être piégés, de s’être mal engagés dans les discussions sur la pénibilité du travail. Il estime qu’à partir du métier on peut mettre en cause la subordination, modifier les conditions de travail, alors que les négociations sont demeurés au niveau de la compensation financière de la pénibilité. Selon lui, les militants investis dans les comités d’hygiène et de sécurité ou instances similaires ont un rôle méconnu par les cadres syndicaux les plus responsables, alors que les directions s’appuient souvent sur des experts très qualifiés. L’importance de cette question a conduit l’intervenant à s’investir personnellement dans la psychologie du travail. Il relève comme facteur favorable un certain nombre d’initiatives intervenues dans le cadre de la CGT. Il suggère une coopération plus étroite entre les scientifiques, spécialistes du travail, et les syndicalistes et la création d’un lieu d’échanges permanent entre ces deux mondes, tout en relevant qu’il ne s’agit pas de transformer les syndicalistes en spécialistes de l’ergonomie ou autres disciplines scientifiques et que l’apport des syndicalistes est lui-même utile à la connaissance. Pour lui, la CGT dispose des ressources indispensables pour innover sur les questions du travail et du militantisme.

L’ouvrage se poursuit par un échange sur l’avenir de la CGT entre Dominique Mezzi et René Mouriaux. Dominique Mezzi, après avoir donné son interprétation de certaines données, exprime un certain nombre de regrets : l’absence d’une continuité de propositions publiques en direction des partenaires syndicaux pour pérenniser l’unité, considérant que les évolutions structurelles envisagées par la CFDT et l’UNSA posent la question d’une politique plus audacieuse de rapprochements unitaires. Il estime que la CGT a connu des épreuves politiques coûteuses et les a surmontées. Mais il considère qu’elle peine à assumer la portée politique indépendante du syndicalisme et regrette, également, l’insuffisance de véritables débats politiques et de vie démocratique. Il pense que le moment communiste qui a été une des formes de dialectique sociale et politique du 20e siècle est aujourd’hui achevé laissant la place à une dialectique nouvelle, incluant la tradition communiste et d’autres rassemblements car la gauche est un ensemble complexe. Il avance un certain nombre de suggestions: accepter le pluralisme ; viser le rassemblement des forces qui refusent de s’incliner devant l’état de choses des conséquences du capitalisme, en dépassant le découpage entre pole radical et pole réformiste.

René Mouriaux souligne que la stratégie patronale repose sur le chômage de masse et la concurrence hyper libérale et combine trois méthodes : la corruption, la répression, l’intégration du syndicalisme. La Fondation Copernic a utilement créé un Observatoire de la répression et de la discrimination syndicale significative de la répression patronale.

Il rappelle qu’historiquement, la loi Le Chapelier, fondée sur le dogme du libéralisme a interdit les syndicats, cette tradition sera ultérieurement poursuivie sous d’autres formes. L’offensive de Reagan et de Thatcher s’inscrit dans cette filiation. L’histoire montre aussi que lorsque le syndicalisme s’avéra comme un danger, le patronat n’hésita pas à susciter et à soutenir la création d’organisations complaisantes ou de scissions. L’auteur relève que des campagnes médiatiques sont constamment menées contre le syndicalisme de transformation sociale, accusé d’archaïsmes, tandis que les projets consensuels, réactionnaires sont acclimatés par des échanges avec les dirigeants syndicaux favorables au » dialogue social ». Faute de pouvoir supprimer le syndicalisme le patronat choisit de l’intégrer. L’intervenant donne une rapide histoire de ces tentatives et souligne que la limitation du champ d’action des syndicats inscrite dans la loi du 1884 a été poursuivie sous la forme du paritarisme. L’autonomisation de la démocratie sociale promise à partir de 1980 a été amplifiée après la création du Medef. Sarkozy n’a pas caché sa volonté de briser la CGT, de la canaliser et n’a cessé d’opposer sa légitimité électorale pour disqualifier la résistance syndicale. Il a multiplié les dispositions pour isoler la CGT, en légitimant le consensus social et en exaltant le pragmatisme sous le drapeau du » donnant/donnant ». La CGT a su se sortir du piège du « sarcophage ». Elle a stoppé le recul numérique, développé ses analyses, ses objectifs, amélioré ses pratiques sans doute encore insuffisamment. Son avenir dépend de plusieurs conditions selon l’auteur : s’implanter dans l’ensemble du salariat, développer une pratique démocratique autogestionnaire, pratiquer l’autonomie politique et l’unité d’action, conjuguer le quotidien et une vision transformatrice anthropo-écologique. S’agissant de l’unité, une CGT audacieuse ne peut que favoriser le rassemblement et l’unité d’action, celle- ci réclame d’être prolongée à l’échelle internationale. Une CGT unifiante s’épanouira d’autant plus qu’elle reliera le local au mondial, la lutte pour la feuille de paie aux grands enjeux collectifs.

 

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Lu dans la Nouvelle revue du travail (NRT)

La Nouvelle revue du travail publie dans son numéro 4 d’avril 2014 un commentaire (voir ci-dessous) du livre Nouveau siècle, nouveau syndicalisme (Paris, Syllepse, 2013, 189 p., 8 €) sous la plume de Georges Ubbiali (sociologue), Centre Georges Chevrier, UMR 5605, Université de Bourgogne. A cette occasion, nous faisons connaitre aussi cette nouvelle revue  (http://nrt.revues.org) par sa présentation juste après.

  • Le commentaire de Georges Ubbiali :

Il ne fallait pas moins que ce livre patchwork (pas moins de quatorze contributeurs et contributrices) pour dessiner le portrait du syndicalisme du XXIe siècle ! Le statut des auteurs est lui aussi varié, mélangeant syndicalistes et chercheurs. Le propos s’articule autour de deux grandes parties. Dans un premier temps, il s’agit de dresser les principaux diagnostics du syndicalisme, avant de formuler, dans une seconde partie, quelques propositions. Après un rappel du fait que l’objectif de l’ouvrage se situe dans une perspective d’analyse du syndicalisme comme mouvement social (D. Mezzi), vs agence sociale, il revient à J.-M. Pernot de pointer le problème essentiel auquel fait face le mouvement syndical : sa rétractation autour de ses missions de défense des salariés, c’est-à-dire une érosion de sa fonction de représentation autour de la régulation sociale. L’enjeu est simple : soit le syndicalisme sera en mesure de rénover ses pratiques dans la même mesure où il avait su le faire au début du XXe siècle, en passant d’un syndicalisme de métiers à un syndicalisme industriel, soit l’acteur syndical demeurera un rouage d’un système institutionnel qui lui réserve une place reléguée. Changeant d’optique, S. Béroud et K. Yon se propose de répondre et de clarifier les notions de bureaucratisation et d’institutionnalisation du syndicalisme. Si la bureaucratisation (au sens webero-michelsien) est à combattre, les deux auteurs, envisagent la dimension de l’institutionnalisation dans une approche dialectique, proposant un dépassement des (nombreuses et répétitives) lectures binaires de ce phénomène. En une thèse hardie, ils avancent que les institutions peuvent également servir de supports pour l’action – dans la même veine, même si l’argument n’est pas développé dans leur contribution – que peut l’être le droit. C. Gobin et K. Crochemore invitent le lecteur à sortir du cadre hexagonal pour envisager les formes mondiales et plus spécifiquement européennes d’internationalisation du syndicalisme. Forts des critiques sur le développement de la CES, à partir de l’exemple du secteur du transport, ils montrent les potentialités qui existent pourtant pour que syndicalisme et émancipation puissent se conjuguer en parallèle. René Mouriaux ouvre une section consacrée à quelques organisations syndicales françaises (manque quand même FO dans le tableau, le cas de la CGT est abordée dans la seconde partie). Son texte, comme souvent, est marqué par une grande rigueur et une éblouissante érudition. Il tombe néanmoins à côté du sujet, du fait de l’option avant tout historique qu’il a choisie. Résultat d’une contribution tournée vers le passé, l’évolution de la centrale depuis la déconfessionnalisation (1964-2014) est traitée en moins d’une page. R. Szajnfeld, qui fut le principal animateur du courant Unité et Action (UA) au sein de la FEN s’intéresse au passage de la FEN à la FSU, à partir d’une question tout à fait pertinente. Qu’est ce qui permet d’expliquer le succès de la FSU, qui devient après la scission de la FEN, l’organisation majoritaire au sein de la fonction publique d’Etat ? Pour stimulante que soit sa communication, qui permet d’éclairer un pan de l’histoire récente mais mal connue du syndicalisme, le format est trop court pour pouvoir aborder de manière satisfaisante les dimensions proprement sociologiques de la création de la FSU. Enfin, J.-M. Denis, dans le prolongement de ses travaux et sur la base d’une enquête demeurée à ce jour au purgatoire de la littérature grise (cf. Béroud S. et alii, Les militants de l’Union syndicale Solidaires : profits, pratiques et valeurs, Triangle-Université de Lyon II, 2011, disponible en ligne), replace l’évolution de cette composante très minoritaire, mais combattive et dynamique, dans la continuité de l’autonomie. Après ce premier temps du diagnostic, vient le moment des propositions. La contribution la plus hétérodoxe de D. Mezzi ouvre le bal en avançant l’idée de dépasser la Charte d’Amiens, document fondateur du syndicalisme en France. Sans entrer dans le détail de ce texte, court, mais suggestif, l’auteur évoque l’idée de créer un nouveau rapport à la politique en rompant avec les modèles soit d’assujettissement à la sphère politique (le PCF et la CGT), soit d’évanescence du politique (la CFDT et son recentrage), soit encore de hiérarchisation (FO et la défense de l’intérêt particulier) qui ont marqué l’histoire du syndicalisme hexagonal. En conséquence, l’auteur conclut son article par un amendement, visant à définir un syndicalisme assumant pleinement sa dimension politique anticapitaliste, tout en rejetant la soumission aux partis politiques, débouchant sur la création d’une chambre sociale, aux côtés de la représentation élue au suffrage universel. Ces propositions, assez iconoclastes en une période où le mouvement syndical se limite à faire admettre sa légitimité dans le système de relations industrielles, aurait mérité d’être rapportée aux débats historiques, en particulier ceux menés au sein de la CGT à partir du Cartel des gauches, débouchant sur la reconnaissance légale en 1936 du Conseil National Economique, tant l’histoire sociale n’est pas vierge de toutes expériences en la matière. Autour du thème de l’unité et de l’unification, quatre responsables syndicaux sont invités à développer leurs analyses (G. Aschiéri pour la FSU, M. Dumas pour la CGT, J. le Coq pour la CFDT, A. Coupé pour l’Union syndicale Solidaires). S. Béroud et K. Yon développent ensuite une critique très serrée de la nouvelle loi sur la représentativité, reprochant à cette dernière de concevoir la représentation syndicale sur le mode de la démocratie électorale et, par ce biais, de vider toute forme de représentation de dimension collective. Fortement argumentée, leur démonstration hésite cependant entre la critique de la loi et l’absence de droits plus étendus pour les salariés, comme si la loi était responsable de ce fait. T. Fraquelli, cheminot cégétiste, offre ensuite une très bonne contribution sur ce que la prise en compte de l’analyse du travail ouvre comme possibilité pour rénover les pratiques syndicales. Il en oublie d’ailleurs au passage, d’évoquer l’antériorité de la CFDT en ce domaine, dont l’apport aurait mérité d’être également analysé. Il n’en reste pas moins que le lecteur découvre l’ampleur à la fois des blocages syndicaux (la logique de la compensation financière plutôt que celle de la modification du travail) et les perspectives ouvertes en termes de revitalisation du tissu syndical et de rénovation du militantisme. Enfin, il revient à D. Mezzi et R. Mouriaux de conclure sur les défis auxquels la principale centrale, la CGT, doit faire face en ce début de XXIe siècle pour continuer à occuper une place centrale dans le syndicalisme, aussi bien en France qu’au niveau international. On l’aura compris au fil de ce compte rendu, ce petit livre contient de nombreuses idées stimulantes, croise les points de vue, toujours avec un haut niveau d’exigence, développe plusieurs et riches perspectives, Mais, hélas, dans un format qui ne permet pas vraiment leur déploiement. Malgré ses qualités, Nouveau siècle, nouveau syndicalisme, soulève plus de questions qu’il n’apporte de réponses. Cela n’enlève rien à sa qualité, mais laisse un lecteur plutôt frustré des nécessaires démonstrations.

  • La Nouvelle revue du travail :
La NRT

Le développement des recherches en sociologie du travail de langue française, n’a pas entraîné un accroissement des espaces de publication, en particulier pour les sociologies critiques. La Nouvelle Revue du Travail s’offre comme un nouveau lieu d’accueil. Publiée uniquement en ligne en accès ouvert, elle comble en partie le retard des publications numériques en France. La revue adhère à revues.org, et peut être consultée sur http://nrt.revues.org. L’ISSN qui lui a été attribué par la Bibliothèque nationale de France est : 2263-8989. Le premier numéro a paru le 10 décembre 2012.

La Nouvelle Revue du Travail est une revue scientifique dont les auteurs, chercheurs ou praticiens, s’inscrivent dans le respect des démarches scientifiques des sciences de l’homme et de la société. Le travail est pensé comme une notion transversale au carrefour de différents courants de la sociologie des organisations, des institutions, des relations professionnelles, des professions, de l’emploi, du genre, de la clinique, de l’innovation, du management, etc. Parmi les centres d’intérêts de La Nouvelle Revue du Travail figurent les rapports sociaux de domination, de pouvoir et d’exploitation renouvelés par la globalisation du capitalisme financier.

La Nouvelle Revue du Travail se propose d’être un lieu de débat théorique et épistémologique plutôt qu’un support à l’exposé d’applications de telle théorie à un nouveau terrain. Elle privilégie les articles qui organisent le double va-et-vient entre le terrain et la théorie d’une part et entre les niveaux micro et macro sociologiques d’autre part.

La tension entre production des connaissances et action est un élément dynamique pour développer une collaboration entre le monde du travail et le monde de la recherche. L’un des objectifs de la revue est de s’adresser, au-delà du public académique, à un public de praticiens dans les entreprises et dans les administrations publiques, en particulier à un moment où l’enseignement supérieur forme plus d’intervenants que de chercheurs. Elle vise aussi à s’adresser au monde syndical et associatif qui souhaite trouver, du côté des sciences sociales, des éléments d’analyses et de compréhension du monde du travail moderne pour soutenir ou accompagner son action. Plutôt que de méconnaître ou de sous-estimer la tension entre production des connaissances et actions, il s’agit d’en faire un objet de recherche.

La complexité de la question du travail met par ailleurs en cause les cloisonnements disciplinaires. Elle conduit à favoriser les lectures plurielles, issues des différentes disciplines, en particulier l’histoire, la psychanalyse, la psychologie, l’économie, la gestion, la philosophie, le droit, l’ergonomie, la linguistique sociale… Enfin, à l’ère de la globalisation, La Nouvelle Revue du Travail traite des questions du travail à l’échelle internationale ou plus spécifiquement dans l’un ou l’autre pays ; elle encourage le bilinguisme en diffusant des articles publiés à la fois dans une des grandes langues internationales et en français.

Syndicalisme et travail : envie de débat

Nous avons reçu le commentaire suivant d’Yves Baverel (qui se présente comme venant de « l’univers ferroviaire public »), à propos de l’article publié le 8 avril dernier et intitulé  « Syndicalisme et travail : deux univers parallèles?« . Cet article de Gerard Grosse, de l’Institut de recherche de la FSU,  commentait lui-même le chapitre écrit par Tony Fraquelli à propos du regard d’un syndicaliste (cheminot) sur le travail, dans le livre : Nouveau siècle, nouveau syndicalisme. Que le débat continue !

Syndicalisme et travail : deux univers parallèles? A première vue provocateur, le questionnement me semble particulièrement pertinent.
Mon parcours professionnel dans l' »univers ferroviaire public » plutôt atypique depuis 30 années, tout comme mon militantisme syndicaliste, altermondialiste puis politique m’ont apporté la possibilité de porter un regard critique, voire distancié sur l’efficacité du syndicalisme.
N’ayant plus eu depuis plusieurs années de responsabilité syndicale (voire même d’appartenance tout court à une organisation durant ces 4 dernières années), je me suis retrouvé il y a peu à l’apprentissage d’un nouveau métier à la fois très technique et politiquement sensible.
Horairiste SNCF : emploi stratégique en regard du système ferroviaire, pris en otage entre le marchandage de pouvoirs entre SNCF et RFF, et les injonctions dogmatiques bruxelloises… autrement dit un terrain parfait pour l’épanouissement de la souffrance au travail !

Le taylorisme évoqué par Tony est un trait du syndicalisme de lutte qui m’avait particulièrement marqué comme je me retrouvais jeune militant cheminot à participer à une conférence technique « exploitation » CGT à Montreuil fin des années 1980.
Je m’étais d’ailleurs (imprudemment) fait remarquer en regrettant publiquement, que dans cette réunion, où il était question de contenu revendicatif « métier », le déroulement des discussions était par trop ostensiblement « cadré » par le bureau, bien en ligne et en estrade face aux militants de base, et de surcroît de province…

25 ans plus tard la mondialisation capitaliste a bouleversé le rapport au travail.
Pour les travailleurs du rail, le paternalisme techniciste de l’entreprise intégrée a été remplacé par un flot d’injonctions technocratiques hors-sol de managers carriéristes incapables de comprendre – pour la plupart – la portée des restructurations sans fin qu’ils organisent.

Il faudrait prendre le temps d’analyser l’impact des nouvelles technologies, implantées systématiquement dans les lieux de travail, sous couvert du vocable délé tére de « modernisation », à partir de pseudos études d’experts, voire de groupes de travail habilement manipulés par la hiérarchie.
Bien des cheminots ont alors perdu la maîtrise d’outils traditionnels au profit de systèmes informatiques étrangers à leur culture au travail, et de fait placés sous un contrôle permanent. Isolement des postes de travail, surcharge mentale, aliénation des outils, perte du sens : pendant ce temps le syndicalisme n’a pas su ou voulu évoluer ; le taylorisme correspondant à une organisation du travail d’un autre âge était toujours prégnant dans le fonctionnement des structures syndicales.

Pas sûr pour autant que la distanciation syndicalistes/salariés au travail ait pour origine principale une non prise en compte chronique par les « politiques » de la problématique des questions de souffrance au travail (pour faire court).

Il me semble très important de creuser du côté de la sociologie des organisations.
Car le système capitaliste a repris la main en s’appuyant sur des institutions, organisations, dont la caractéristique principale repose sur une centralisation sans faille du concept de gouvernance.
L’idéologie de l’infaillibilité de l’expertise, indépendante, présenté comme au-dessus de tout intérêt particulier, et pour faire court même garant en dernier recours de l’intérêt général, a gangréné jusqu’aux organisations dont la raison d’être est originellement l’émancipation des salariés et des citoyens.
Le culte de l’individu compétitif orchestré par le système managérial et l’ensemble du système médiatique ont fini de mettre à mal les équipes syndicales de proximité.

Quand au gré des restructurations, dans une entreprise publique désormais mondialisée, les décisions échappent irrémédiablement à l’échelon local, que le collectif de proximité sombre dans le « ringard sociétal », la pression semble trop forte ; rejoindre la région, la FD… Bref, alors que tout bouge, pourquoi ne pas pas faire carrière dans une forme de gouvernance syndicale encouragée par des accords paritaires (institutionnalisation via la garantie de carrière voire intégration des permanents…).
Le lien salarié-syndicaliste est tellement mis à mal que l’on doit aborder aujourd’hui la reconstruction de la manière de travailler syndicalement.
Il semble ainsi urgent d’inventer de nouveaux liens ; pourquoi pas des journaux d’expressions ouverts prioritairement aux non-militants et soutenus par les organisations de manière à redonner la parole contre la souffrance au travail?
Pourquoi ne pas imaginer que ces organes d’expressions puissent permettre le fleurissement de débats entre syndicalistes et travailleurs? En retournant dans des lieux tels les cafés, qui ont fait les premiers jours du mouvement ouvrier?

Combattre l’institutionnalisation du militantisme, la gangrène du concept de gouvernance et d’omniscience de pseudo-expert, montrer qu’un militant syndical peut s’épanouir dans un collectif authentique en gardant plus qu’un pied dans la production, questionne des aspects qui dépassent le fonctionnement des organisations syndicales.

De nouvelles relations mutuellement avantageuses entre mouvement social et politique doivent voir le jour, afin que les collectifs militants de proximité puissent à nouveau maîtriser la marche d’un monde qui lui échappe de plus en plus, et participer à construire ensemble un projet de société où les salariés retrouvent espoir et place.

Le capitalisme mondialisé colonise via les réseaux sociaux l’imaginaire de l’individu fantasmé en super héros hors sol?
Réinvestissons la proximité du bureau, de l’usine, du commerce pour réinventer dans les marges du système un nouveau monde solidaire dans la proximité.

Yves Baverel

Syndicalisme et travail : deux univers parallèles?

La question est posée depuis plusieurs années, mais elle est paradoxale : syndicalisme et travail sont-ils dans des registres de préoccupations parallèles, mais sans véritable liens, entre les syndicalistes, les militants et militantes CHS-CT, les chercheurs et chercheuses?

Nous publions d’abord une note de lecture publiée par l’institut de recherche de la FSU (http://institut.fsu.fr), écrite par Gérard Grosse, de l’équipe « travail » de l’institut. C’est un commentaire du chapitre rédigé par Tony Fraquelli, cheminot et psychologue du travail, dans le livre Nouveau siècle, nouveau syndicalisme. Nous signalons ensuite la parution d’un nouveau numéro très fourni de Et voilà le travail, revue coordonnée par Eric Beynel, de l’Union syndicale Solidaires.

 

 

  • Note de lecture (par Gérard Grosse)

Tony Fraquelli, « Regard d’un syndicaliste sur le travail », dans Nouveau siècle, nouveau syndicalisme, Dominique Mezzi (coord.), Syllepse 2013.

Tony Fraquelli est cheminot, syndicaliste CGT et psychologue du travail.
Sa contribution s’enracine sur son expérience de militant syndical. Les réflexions qu’il développe rencontrent celles qui sont au cœur des discussions au sein du chantier travail de l’Institut.
Résumé de son article assorti de quelques rapides remarques.

Il part d’un constat : les syndicalistes ont de plus en plus de difficultés à saisir et agir sur leur milieu de travail. Il s’appuie d’abord sur l’exemple du conflit de 2007 sur les régimes spéciaux de retraite.

Le travail hors-champs
A la SNCF, l’identité professionnelle est forte et les questions de travail (organisation, sécurité, …) sont des ressorts traditionnels de l’engagement syndical. La question des retraites aurait donc dû être une opportunité pour parler du travail et en particulier de la pénibilité. Il n’en fut rien.
En effet, discuter des conditions particulières d’exercice du métier, tenter de réduire les pénibilités et d’améliorer la sécurité, c’était risquer de remettre en cause les bonifications qui en sont la contrepartie, le « prix de la mort ». Et d’ailleurs, une fois la réforme entérinée, c’est encore sous la forme de compensation financière que la pénibilité fut prise en compte.
Il existe, par ailleurs, dans le syndicalisme cheminot une tradition « virile » qui exclut la thématique de la souffrance.
Enfin, et surtout, parmi les 160 000 agents, les métiers différents sont soumis à des pénibilités et à des risques inégaux, d’où la peur de diviser si ces questions étaient évoquées, et le choix syndical de mettre l’accent sur ce qui est commun : le service public et ses obligations, notamment en matière d’horaires de travail.
Cette tension entre l’attention portée au plus près du travail et le souci de faire du commun, autre façon de désigner le micro et le macro, se retrouve très fréquemment dans les interrogations sur le travail et les difficultés à s’en saisir comme d’une question syndicale.

La division du travail syndical
Pour Tony Fraquelli, il existe une fascination du syndicalisme (et de la gauche, voir Bruno Tentin) pour le taylorisme qui contribue à reproduire une division du travail au sein des syndicats, selon laquelle les questions du travail sont dévolus à des « experts » (élus CHSCT, CT…), souvent déconsidérés par rapport aux responsables, qui traitent eux des questions « nobles », politiques.
Ces militants « experts » du travail sont souvent laissés à eux-mêmes et à leur technicité – qui ne fait pourtant pas toujours le poids face aux moyens patronaux – ou contraints à se replier sur des revendications « traditionnelles » (salaire, emploi).
Or, pour lui, le travail est politique. Parce qu’il est « le grand opérateur des antagonismes structurels de la société. Et parce que « prendre soin du métier », le construire collectivement avec les autres professionnels, c’est contester la mainmise du management.
Tony Fraquelli n’évoque pas une autre tentation des syndicalistes confrontés à de complexes questions dans les CHSCT : celle de sous-traiter les enquêtes à des cabinets extérieurs. Si la démarche peut parfois s’avérer nécessaire, le souci, manifesté au sein de la FSU, d’initier des enquêtes conduites par les représentants syndicaux eux-mêmes paraît une démarche syndicale plus mobilisatrice.

Des raisons d’espérer
Le constat dressé par Tony Fraquelli à partir de son expérience de militant syndical éclairée par sa formation en clinique de l’activité, est assez décourageant : le syndicalisme semble « structurellement » incapable de prendre pleinement en charge les questions du travail : santé, sécurité, organisation et sens du travail.
Il reste pourtant optimiste en insistant sur le cours nouveau de la CGT (et d’autres syndicats) qui a fait de la « transformation du travail » un objectif de la confédération. La recherche-action Renault lui semble exemplaire d’une démarche qui « devrait servir de fil conducteur dans la construction du syndicalisme de demain, radicalement tourné vers le travail ».
Il ne sous-estime pas les difficultés d’une mutation dans les manières de faire du syndicalisme : d’une part, les positions confédérales ne sont pas unanimement partagées et se heurtent à des résistances de fédérations, d’autre part, il y a un risque de transformer les syndicalistes en ergonomes, ce qui engage des postures différentes.
Il estime que, sur la question du travail deux courants s’opposent au sein de la gauche syndicale. Pour le premier la transformation du travail résultera des changements politiques et sociaux. Pour l’autre, auquel il se rallie bien sûr, la démocratie dans le travail – grand organisateur de la société – est une condition d’une société démocratique.
C’est sa pratique syndicale qui a conduit Tony Fraquelli à s’engager dans des études de psychologie du travail (clinique de l’activité). Les relations de complémentarité entre « sciences du travail » et syndicalisme mais aussi les tensions entre les deux postures lui sont donc familières.
La référence systématique à la recherche-action Renault, qui date déjà de 2008-2009, qu’on retrouve sous de nombreuses plumes, laisse à penser que, si elle est exemplaire, elle n’a peut-être pas eu, en dépit de l’engagement de la confédération, les suites attendues.

Le savant et le syndicalisme
Tony Fraquelli développe la question des liens entre recherche et syndicalisme. Il remarque que ce sont les sciences sociales du travail (ergologie, psychodynamique du travail, clinique de l’activité) qui ont interpellé le syndicalisme et l’ont conduit à envisager de nouvelles problématiques. Le monde scientifique, en retour, sous peine de sclérose, a tout intérêt à s’appuyer sur les expériences syndicales.
Il plaide pour l’instauration d’un lieu d’échange permanent entre monde de la recherche et monde du syndicalisme.
Il plaide surtout pour une transformation en profondeur de la « posture militante » : en finir avec la division du travail au sein du syndicalisme, retrouver la proximité avec le terrain en passant plus de temps avec les salariés qu’en discussion avec la Direction.
Les contours de ce nouveau militantisme que Tony Fraquelli appelle de ses vœux – dans le cadre de ce que j’aurai tendance à considérer comme un anarcho-syndicalisme rénové – demanderaient à être précisés.
Le chantier travail pourrait avoir sa place dans ce le lieu d’échange qu’il évoque puisque les questions qu’il soulève trouvent un écho très fort avec celles que nos travaux, au sein du chantier, soulèvent.

 

  • Et voilà le travail, bulletin édité par Eric Beynel de l’Union syndicale Solidaires.  logo_solidaires_grand
  • Cliquez : et voila n25 mars 2014
    Au sommaire ce mois:
    Page 1: Pour des CHSCT outils de combats syndicaux
    Page 2: Jurisprudence: Le recours à des salariés en CDD pour effectuer des travaux dangereux est interdit; Dans une entreprise de plus de 50 salariés, chaque salarié doit être couvert
    par un CHSCT; Droit d’alerte sanitaire et environnementale pour les salariés et les représentants en CHSCT : un nouveau registre spécial
    Page 3: Vu du terrain: « Le droit du travail, ce sont les travailleurs qui en parlent le mieux »; Téléphonie: les tunnels sont survoltés;
    page 4: Vu du terrain: SUD BPCE : 2 – Benchmark; Maladies industrielles et mobilisations collective,séminaire organisé par Pascal Marichalar (IRIS) et Laure Pitti (Cresppa-CSU),
    Compte rendu de la séance introductive du 23 janvier 2014;
    page 5 et 6:L’invitée: « On veut un questionnaire » » par Selma REGGUI, Sociologue et ingénieur en électronique, actrice et auteure de la
    conférence gesticulée «L 236-9 coulisses de l’entreprise»;
    page 7: Action syndicale: Expertise à La Poste, PIC Val de Loire par SUD PTT;
    page 8: parutions: infirmière par Diane-Gabrielle Tremblay; Le silence des cadres: enquête sur un malaise par Denis Monneuse; Dictionnaire des risques psychosociaux par Philippe Zawieja et Franck Guarnieri.L’équipe du bulletin remercie tous les contributeurs et contributrices de ce numéro.Comme toujours, vous pouvez toujours adresser toutes propositions d’’articles, informations sur les luttes en cours, annonces de colloques
    et de parutions, idées et critiques à Eric Beynel: eric.beynel@solidaires.orgPour s’abonner ou se désabonner de ce bulletin c’est la même adresse.

    Pour consulter les anciens numéros c’est ici:
    http://www.solidaires.org/rubrique374.html

    Notre prochain numéro est programmé pour fin avril 2014.

    Bonne lecture.

Unité syndicale : le débat

Syndicalisme unitaire : un objectif hors de portée ?

 

 

Nous avons voulu interroger Dominique Mezzi qui a coordonné le petit livre Nouveau siècle, nouveau syndicalisme, paru aux éditions Syllepse, où plusieurs passages reviennent sur la question de l’unité syndicale et d’un syndicalisme unifié.

Parmi les positions syndicales, si l’unité d’action est en général recherchée (quoique de manière fort différente ou conditionnée selon les organisations), l’objectif d’un syndicalisme unifié n’est pas une référence commune. Même pour ceux qui en font un marqueur jusque dans leurs statuts (la CGT se prononce « pour l’édification d’une seule organisation syndicale », la FSU fait sien l’objectif ancien de la FEN d’une « réunification » ; aucun autre n’en fait une référence statutaire), le problème n’est plus vraiment d’actualité. Bien des militant-es estiment que cette question est devenue utopique, obsolète, voire ringarde. Notamment à cause des divergences stratégiques, par exemple avec la CFDT. Cette contradiction entre unification et divergences stratégiques est évidemment le fond de la question, et je vais y revenir.

Quelques rappels sur les dernières années

La CGT a construit depuis 1992-93, le concept de « syndicalisme rassemblé », sans le définir précisément. Dans ses congrès depuis 1995, elle marque parfois une disponibilité à aller plus loin, notamment à son congrès de Toulouse en mars 2013. La résolution adoptée explique : « …La CGT estime qu’il est possible et souhaitable, dans le cadre d’une démarche ouverte, que le débat sur les évolutions du paysage syndical s’intensifie pour construire et renforcer un syndicalisme rénové de transformation sociale, articulant luttes et propositions. Par exemple, dans cet esprit et sur la base des initiatives communes…, la CGT poursuivra le travail engagé avec la FSU ». Or, rien n’indique depuis que ce travail avec la FSU soit réellement poursuivi. Au congrès précédent à Nantes en 2009, alors que les débats avec la FSU avaient débuté, le congrès n’en avait pas dit un mot…S’il y a donc un progrès dans les écrits, la pratique ne suit guère.

La Fédération syndicale unitaire a toujours eu l’unité chevillée au corps, puisqu’elle la porte dans son nom, et qu’elle hérite d’une histoire où la Fédération de l’éducation nationale (FEN) avait refusé en 1948 la scission donnant naissance à FO et avait défendu la perspective d’une « réunification ». Après 1995, la FSU a proposé la création d’un « Comité de liaison unitaire interprofessionnel » (CLUI). Pendant un court moment, la CGT a paru intéressée. Puis elle change complètement de braquet en tendant la main prioritairement à la CFDT à partir du congrès CFDT de décembre 1998 (contribuant ainsi à isoler les syndicats CFDT oppositionnels). Prend alors consistance l’explication que la CGT est opposée à un «  pôle syndical radical », ajoutant qu’elle n’a pas de partenaire privilégié et qu’elle recherche inlassablement le « rassemblement ». Sans jamais pour autant définir si ce rassemblement est autre chose qu’un front ponctuel (exemple : le rassemblement victorieux contre le CPE en 2006, ou les journées d’action de 2009), ou s’il pourrait devenir plus « organique ».

Vouloir l’unité, c’est vouloir la majorité

Tous les syndicalistes connaissent cela par cœur : pas d’action syndicale efficace si on reste minoritaire. Cela vaut pour la petite revendication jusqu’à des questions de fond, pour les syndicats qui ont pour objectif une « transformation sociale » contre le marché du travail capitaliste, pour la socialisation, etc.
On ne peut donc pas échapper au débat : comment convaincre puis mobiliser la majorité des salarié-es ? Ni le patronat, ni le capitalisme, ne se combattent par d’heureuses surprises. Gagner la majorité, voire bien davantage, est une question-clef. Parfois, un syndicat peut l’obtenir seul dans une entreprise, voire une profession (plus rare). Mais à l’échelle interprofessionnelle, c’est impossible. La CGT a pu croire à son influence propre de confédération hégémonique (bien que déjà autour de 1968 la phase d’unité avec la CFDT a joué un rôle décisif). Elle a pris conscience depuis les années 1990 que cela ne marchait plus. La CGT ne peut afficher son hégémonie que lorsque la masse des salariés est mobilisée (1995, 2003, 2006, 2009, 2010). Dans ces cas-là, elle totalise parfois les deux tiers des manifestations selon les villes. Ce qui lui permet de conforter son identité, sa fierté même (et parfois du sectarisme), et peut-être de stabiliser son recrutement. Mais tout cela ne produit pas de dynamique syndicale cumulative, propre à accrocher en masse le nouveau salariat. Voilà pourquoi la notion de « rassemblement du syndicalisme » est à la fois juste comme démarche, et en même temps sans horizon stratégique : on rassemble parfois, mais finalement rien ne bouge durablement.

Certains estiment, y compris en interne, que la CGT vise en réalité à se rapprocher de la CFDT. Cette analyse mériterait un débat détaillé. Une partie de la CGT, de son appareil, est consciente des faiblesses de la CGT, des difficultés du renouvellement de sa force matérielle mais aussi fascinée par une CFDT qui, bien que « réformiste », se développe, se relève de ses crises, etc. D’où l’idée de copier, de se recentrer sur des logiques syndicalo-syndicales (comme le premier recentrage CFDT des années 1978-1985), et de refuser toute portée politique au syndicalisme (exemple : le traité constitutionnel en 2005). Mais il suffit d’avoir assisté une fois à un congrès CGT pour comprendre qu’un rapprochement stratégique avec la CFDT serait à haut risque. La CGT s’y briserait. Le résultat est que la CGT n’a pas vraiment de stratégie, qu’elle est dans un “entre-deux”, ce qui bien sûr n’arrange pas sa vie interne, ni son développement, ni celui du syndicalisme. Cela produit des oscillations entre des phases de repli identitaire (comme le 6 février 2014) et des phases « unitaires » parfois peu lisibles. D’où la paralysie syndicale.

Pôle syndical et visée majoritaire : une dialectique difficile

Cependant, « la majorité » varie selon les contextes. En 1995, la mobilisation n’a été atteinte que parce qu’il y avait un pôle unitaire chez les cheminots (CGT et CFDT), et qu’une intersyndicale nationale incluant la CFDT-Notat existait jusqu’au 25 novembre. Autrement dit : le conflit stratégique avec Notat s’est fait devant les salariés. Il est alors possible de proposer que se pérennise le pôle syndical dont la légitimité majoritaire est évidente dans le pays. D’où l’idée après 1995 d’un pôle syndical CGT, FO, syndicats CFDT critiques, FSU, Solidaire. On sait (voir plus haut) que la CGT l’a refusé, alors qu’existait un rapport de force.
Mais par temps d’atonie des luttes, les choses sont plus complexes. Un pôle CGT, FSU, Solidaires ne fait pas ipso facto bouger les rapports de force sur des exigences interprofessionnelles : ANI, retraites, Pacte de responsabilité, etc. Il serait erroné de reprocher à la CGT de reprendre langue avec la CFDT, même si on sait, plus que jamais, la profondeur des divergences.
La CGT explique que la distinction entre un « syndicalisme radical » et « réformiste » est fausse. Une partie de cette argumentation est juste. Mais elle peut conduire à l’immobilisme. Il faut donc bien cerner le débat.
Le salariat ne cherche pas à priori le radicalisme. Le syndicalisme doit viser de « bonnes réformes », ancrées sur les besoins, la défense et la conquête de droits, sans s’autolimiter. La résistance aux « contre-réformes » peut nourrir un mouvement unitaire. Dans ce mouvement, le débat public sur les stratégies peut se vérifier comme en 1995. Le jugement des syndicats n’est jamais prédéterminé. C’est arrivé à plusieurs reprises dans la CFDT, à condition qu’elle soit présente. Il faut prendre le risque de la confrontation, voire de l’ambiguïté, surtout dans une période très difficile comme aujourd’hui.
La proposition globale pourrait être celle d’un «  Comité national de rassemblement et de débat » ouvert à tous, comme le propose Joel Lecoq dans Nouveau siècle, nouveau syndicalisme, ou comme le proposait la FSU après 1995. Une telle proposition peut se combiner avec un rapprochement plus serré entre syndicats partageant une vision convergente. Cela ferait bouger les lignes externes et internes : un axe CGT, FSU, Solidaire aurait des effets, mais devrait constamment défendre un rassemblement plus large.
La visée d’un syndicalisme unifié nécessite que le débat syndical soit public, avec des lieux d’expression, etc. La CFDT ne voudra jamais ? Certes. Mais si rien n’est proposé, rien ne se passera. La lutte aussi est difficile…
Il ne s’agit plus de « réunifier » (comme en 1948), car les expériences communes sont oubliées, ou n’ont jamais existé. Mais de viser l’unification souple, un processus fédératif, qui tolèrerait les différences de pratiques, en convergence avec d’autres mouvements associatifs. Il ne peut y avoir de syndicalisme majoritaire sans pluralisme accepté. ●
Dominique Mezzi
Coordonnateur du livre Nouveau siècle, nouveau syndicalisme (Editions Syllepse, 8 euros)

 

Syndicalisme international métallurgie-IndustriALL Global Union : retour sur le Bangla Desh


Dans leur article  du Cahier Nouveau siècle, nouveau syndicalisme (Syllepse-2013- 8 euros), Kevin Crochemore et Corinne Gobin tracent un rapide tableau du syndicalisme international en ces termes :

« ….pour la première fois de l’histoire, les 9 et 10 janvier 2007, fut mise en place une structure de coordination entre toutes les forces syndicales internationales dénommée Global Unions (sans la FSM). Global Unions prit la forme d’un conseil mondial où siège à la fois la Confédération syndicale internationale (CSI), le TUAC (qui est le bureau syndical auprès de l’OCDE) et les 11 Internationales syndicales sectorielles (ou professionnelles) : le secteur du bois et du bâtiment (BWI), le secteur de l’éducation (EI), de l’art et divertissement (IAEA), le journalisme (IFJ), la Chimie, l’énergie, les Mines et l’industrie (ICEM) , le Métal (IMF), le transport (ITF), le textile (ITGLWF), l’alimentation (IUF), le secteur public (PSI) et les multiples employés du secteur privé dans les services (UNI) » 

IndustriALL Global Union publie des articles en français (les liens sont en bas de cet article), dont celui-ci qui revient sur l’effondrement du Rana Plaza au Bangla Desh en 2013.

Le Fonds fiduciaire du Rana Plaza commencera à verser des indemnités le 24 mars

19.03.2014

Les 3.600 travailleuses et travailleurs et leurs familles, bénéficiaires d’une indemnisation après l’effondrement il y a un an du Rana Plaza, pourront finalement prétendre au versement d’une indemnisation à partir du 24 mars. Une avance de 50.000 BDT (650 USD) sera versée à chaque bénéficiaire avant le 24 avril, date du premier anniversaire de la catastrophe.

Le Comité de coordination du Fonds fiduciaire du Rana Plaza a approuvé le 18 mars l’inclusion de Primark comme huitième marque à contribuer publiquement au fonds. Primark couvrira le coût du remboursement intégral des 581 travailleuses et travailleurs de l’usine New Wave Bottoms, l’une des cinq fabriques du Rana Plaza. Tous les paiements et les aides s’effectueront sous les auspices du Fonds fiduciaire présidé par l’OIT.

Le paiement initial de 650 USD aura lieu entre le 10 et le 24 avril. Ce processus intégrera une aide versée à tous les demandeurs par l’ouverture de comptes bancaires. Le total de ces versements se montera à 2 millions d’USD. Le coût total est estimé à 40 millions d’USD pour que les versements soient conformes à la convention 121 de l’OIT. Toutes les parties prenantes continueront de communiquer et de rechercher tous les demandeurs pour les informer et établir une base de données complète des 3.600 survivants et des familles des personnes tuées.

La secrétaire générale adjointe de IndustriALL Global Union, Monika Kemperle, sera soulagées d’apprendre que les travailleuses et travailleurs du Rana Plaza recevront finalement leur argent:

Des mois de travail sous la gestion et la compétence de l’OIT nous ont permis d’aboutir à ce résultat. Le Fonds fiduciaire du Rana Plaza fixe une véritable norme internationale en conformité avec la convention 121 de l’OIT. Le travail n’est cependant pas terminé, et de nombreuses marques doivent encore contribuer, et d’autres contributions sont attendues des huit marques qui ont déjà payé.
Mais le premier anniversaire de cette terrible catastrophe ne passera pas avec les 3.600 familles qui attendent encore.

Les marques pour lesquelles travaillaient les fabriques au Rana Plaza et qui n’ont pas encore annoncé publiquement leur contribution au Fonds sont les suivantes: Adler Modemärkte, Auchan, Ascena Retail, Benetton, C&A, Carrefour, Cato Fashions, Children’s Place, Grabalok, Gueldenpfennig, Kids for Fashion, KiK, LPP, Manifattura Corona, Matalan, NKD, PWT, Walmart et Yes Zee.

Les 3.600 familles de travailleuses et travailleurs qui ont trouvé la mort et les personnes blessées ont déjà reçu 9 mois de salaire depuis la tragédie; soit au total 2 millions d’USD payés l’année dernière par Primark, Loblaw du Canada, ainsi que trois mois de salaire aux 3.600 demandeurs.

Rejoignez la campagne de LabourStart et écrivez à ces marques ici

Roy Ramesh, secrétaire général du Conseil IndustriALL du Bangladesh a souligné l’importance d’aller de l’avant dans le cadre d’une approche concertée:

“Ce n’est que par un travail réalisé dans le cadre du Fonds fiduciaire présidé par l’OIT que toutes les parties prenantes peuvent assurer de manière efficace et transparente des paiements aux victimes du Rana Plaza. Le gouvernement, les syndicats et les employeurs du Bangladesh ont travaillé ensemble avec des syndicats internationaux et des marques pour donner des bases solides au dispositif dirigé par l’OIT. C’est le seul moyen viable de procéder.”

Pour le débat syndical : un regain d’intérêt?

Nous étions plutôt nombreux à la Bourse du travail de Paris, le 22 janvier, à débattre autour du livre : « Nouveau siècle, nouveau syndicalisme ». Ce qui, par les temps qui courent, est un peu inattendu. Et devrait nous inciter à utiliser plus activement ce blog comme lieu d’échange. Ci-dessous la riche introduction au débat faite par Jean-Marie Pernot, chercheur à l’IRES, un des auteurs du livre (les intertitres sont de notre responsabilité).

Bourse du travail Paris – 22 janvier 2014

Introduction Jean-Marie Pernot

Un ouvrage de François Bernard Huygues paru en 1987 s’intitulait « la soft-idéologie ». Il dénonçait cette sorte d’affaissement idéologique provoqué alors par la fusion entre la première et la deuxième gauche au grand profit de cette dernière. Le livre commençait ainsi : « Les temps sont durs, les idées sont molles ».

Plus de 25 ans plus tard, les temps sont toujours durs, plus durs certainement et je ferai l’économie du rappel d’une situation économique et sociale que tout le monde ici a bien présent à l’esprit. Mais les idées ne sont plus molles, les idées sont dures, les idées dominantes comme une partie de celles qui les contestent. Parmi ces dernières, le Front national qui ne prendra sans doute jamais le pouvoir mais qui fait des dégâts idéologiques considérables en habillant politiquement les réflexes et les peurs les plus régressives d’une société qui chavire. Le travail de sape du sarkozysme – dont on ne dira jamais assez les méfaits – a largement préparé la banalisation des idées d’extrême droite. Il y a dans l’air une ambiance des années trente. Qui aurait dit qu’on puisse traiter une ministre de la justice de cette façon en raison de la couleur de sa peau sans que, finalement, ça ne suscite plus d’indignation que cela ?  Qui aurait dit que 20 000 personnes puissent encore défiler, comme le 19 janvier dans les rues de Paris, contre le droit à l’avortement ?

Mais les idées dures, ce sont aussi  – et peut-être surtout – celles qui soudent aujourd’hui ce bloc hégémonique qui puise des ressources dans l’ordre international bordé par le néolibéralisme. S’il fallait un seul exemple, on peut revenir à la crise de 2008, faillite d’un système privé sans autre règle que le profit de la finance et qui a réussi ce prodige de se transformer par miracle en crise des dettes publiques que l’on fait payer aux peuples en s’attaquant, pour ceux  qui en disposait, à la protection sociale, aux services publics, aux salaires et aux règles qui faisaient que le marché du travail n’était justement pas tout à fait un marché.

Partout le mouvement syndical est aujourd’hui sur la défensive, je reviendrai en conclusion sur la dimension internationale. En France, il l’est d’autant plus que la politique du gouvernement se situe à l’opposé des attentes de ceux qui avaient investi, peut-être imprudemment, sur lui l’espoir d’une politique d’infléchissement des dogmes du néolibéralisme. Cette droitisation radicalise les mobilisations de droite comme celle  des bonnets rouges, ainsi que tout le bestiaire des pigeons, poussins, dindons, en passant par les plumés, les sacrifiés, les asphyxiés et je ne saurai oublier les céréaliers de la Beauce. C’est un vrai festival de corporatismes adossé à l’étonnant mouvement de « la Manif pour tous » qui nous rappelle que la culture de la protestation politique de masse n’est pas dans notre pays l’apanage de la gauche et du mouvement ouvrier mais un trait largement partagé et qui s’inscrit dans une certaine récurrence de la droite. Pendant ce temps d’ailleurs, le MEDEF opère avec succès une OPA presque publique sur à peu près tous les pans de la politique gouvernementale. J’en veux pour preuve cette suppression des cotisations sociales patronales sur la famille ainsi que l’escamotage de la question de la représentativité des organisations patronales.

Droitisation, tétanisation

Dans ce climat, le mouvement syndical apparaît tétanisé : miné par ses divisions, désarmé par le désarroi des travailleurs qui ne se battent que défensivement face aux fermetures d’entreprises, il paraît bien en peine de répondre aux difficultés de la période. Des mobilisations sont entreprises, les sans papiers, les précaires, et quelques contrefeux sont allumés, en Bretagne par exemple mais rien qui témoigne d’un frémissement du mouvement social.

S’il faut prendre en compte ce contexte éminemment difficile, la réflexion que propose le petit livre que nous présentons aujourd’hui veut aussi s’inscrire dans une temporalité plus longue que celle de l’actualité. Nous savons tous que les difficultés présentes résonnent en écho à des tensions bien plus structurelles de notre mouvement syndical à la fois parce que certaines renvoient à des causes de long terme comme la division syndicale, mais aussi parce que des transformations considérables  ont affectées les fondements mêmes du syndicalisme français, touchant aussi bien ses sources idéologiques que la morphologie de ses bases sociales. C’est sur ces différents registres que cet ouvrage a entrepris d’apporter quelques éclairages.

Le premier constat – formulé dès l’introduction – est que le flux des ressources politiques qui ont irrigué les luttes sociales et leurs acteurs pendant des décennies se sont en grande partie taries, qu’elles viennent de l’univers communiste, de la social démocratie et même de la démocratie chrétienne dans certains pays, le mouvement syndical est aujourd’hui quasiment seul en première ligne, dans la tranchée, les amis d’hier ayant parfois changé de camp. Il trouve certes des alliés possibles dans le monde associatif mais qui ne compense pas la fermeture de leur accès au politique.

Syndicalistes et chercheurs

Ajoutons, il faudrait nuancer, qu’une certaine coupure s’était opérée entre le syndicalisme et les sciences sociales pendant quelques décennies, du moins les sciences sociales critiques, coupure qui semble se résorber aujourd’hui. Y contribue, en particulier la question du travail, conçu comme un champ de pratiques et de revendications, domaine dans lequel les rapports entre syndicalistes et de nombreux chercheurs se sont consolidés dans les années récentes : Tony Fraquelli l’évoque dans l’ouvrage, il montre comment ce croisement s’opère au sein de la CGT aujourd’hui et comment il s’articule sur de nouvelles pratiques syndicales ; on peut ajouter que la liste des contributeurs à l’ouvrage est une preuve de plus que le croisement chercheurs/syndicalistes devient une façon de faire courante, ce qu’elle n’a pas toujours été.

Je ne vais pas dans ce petit espace de temps passer en revue les divers articles. Je voudrais juste mentionner quelques points en rappelant que ce petit livre n’avait pas la prétention de couvrir l’étendue des questionnements qui peuvent être adressés au mouvement syndical. Nombre d’auteurs sont ou ont été récemment des responsables de fédérations ou de confédérations syndicales. L’échange montre des interrogations convergentes mais aussi des modes d’appréhension du réel très marqués par les trajectoires de leurs organisations respectives. Une première partie, dite « diagnostics », évoque la dimension politique du syndicalisme, la question de la syndicalisation, l’Europe et ce que le langage commun appelle l’institutionnalisation du syndicalisme. Une seconde partie dite « propositions » évoque l’unité, le champ du travail, la représentativité.

Un détour par un peu d’histoire vient donner profondeur à quelques interrogations : sur la trajectoire de la CFTC-CFDT  dont l’évolution en forme de balancier continue de susciter l’étonnement ; sur l’éclatement de la FEN et cette scission qui, à l’inverse de celles connues dans la longue histoire des ruptures syndicales, a produit avec la naissance de la FSU de la dynamique dans un champ professionnel qui n’en connaît pas moins aujourd’hui des interrogations fortes sur la question de l’autonomie. Celle-ci est traitée également par JM Denis qui évoque la spécificité française que représente le syndicalisme autonome (là on pourrait discuter le caractère français du phénomène mais c’est un détail), ou plutôt les syndicalismes autonomes puisqu’il rappelle l’existence de plusieurs registres au sein de cette catégorie riche de diversités. Il nous rappelle que Solidaires organise sa référence à l’autonomie en termes de contribution à un mouvement social posé lui-même comme autonome. Cette valeur forte est partagée par les militants de l’Union syndicale et elle pose  la question de la cohérence d’une forme syndicale qui cherche à légitimer sur ce registre son identité dans le champ syndical mais qui est en même temps soumise, avec le nouveau dispositif de représentativité (par exemple) à la contrainte d’une certaine dose d’institutionnalisation.

Présentation des chapitres

Sophie Béroud et Karel Yon proposent un dépassement de cette opposition plate entre institutionnalisation et pratiques à la base. La présence dans les institutions est moins un problème que ce que l’on y fait. Ils relèvent que les IRP sont autant des ressources que des pièges, tout dépend des usages auxquels ils correspondent.

Dans ma contribution, je relève tout de même que les enjeux de resyndicalisation supposent aujourd’hui un gros effort pour embrasser dans l’aire syndicale des travailleurs qui aujourd’hui sont fort éloignés des lieux de présence des IRP : les petites entreprises, les unités dispersées, la sous-traitance voire toute la chaine de valeur, etc. Redessiner les périmètres syndicaux pertinents, susceptibles de rassembler le salariat réellement existant, suppose des transformations significatives de la forme « syndicat d’entreprise » construit sur le modèle fordien et dont  l’ancrage se confond beaucoup avec celui des institutions qui servent de support à la vie des sections ou des syndicats d’entreprise. Mais cette remarque ne vaut pas contestation de leur analyse qui montre, au contraire, qu’il n’y a aucune loi d’airain qui fasse du syndicat un appendice obligé de l’institution et contaminé par elle, ce que nombre d’enquêtes empiriques ont montré ces dernières années.

La question de l’unité revient et c’est bien normal comme un leitmotiv. Comment sortir de ce morcellement qui, s’il n’est pas la cause unique de la faiblesse syndicale en France, y apporte tout de même une certaine contribution ?

Les différences de visions du monde social qui existent parmi les salariés sont réelles, elles existent ailleurs, mais elles trouvent mieux qu’en France la possibilité de vivre au sein d’une même organisation. Dominique Mezzi rappelle que la nécessité de l’unicité syndicale figure dans l’orientation, voire dans les statuts de certaines confédérations mais que d’autres valorisent au contraire le pluralisme qui fut toujours la référence insistante du syndicalisme d’origine chrétienne comme le rappelle René Mouriaux. L’unité connaît différents modes ou étapes, il paraît peu probable que commencer par la perspective de l’unification soit la meilleure voie pour instaurer le minimum de confiance nécessaire pour entreprendre en  commun.

La question est plus sérieusement posée à partir du dilemme de la CGT : le syndicalisme rassemblé est à bien des égards un acquis de la CGT depuis plus de vingt ans en ceci que l’unité n’est plus une tactique changeante soumise au gré des vents tactiques du Parti communiste mais une stratégie enracinée dans une démarche proprement syndicale. En même temps, la CGT fait un bilan pragmatique des forces dont elle dispose et elle établit un lien entre son ambition et ses moyens, c’est-à-dire que pour faire bouger les choses, je parle ici du secteur privé, il est difficile, notamment dans certaines régions ou branches, de développer une puissance d’agir sans un partenaire dont les élections de représentativité ont montré ce que l’on savait déjà, à savoir qu’elle était aussi bien – voire mieux – implantée que la CGT dans les entreprises.

Le dilemme est alors le suivant : rien ou plutôt pas grand-chose n’est possible dans certaines circonstances sans que la CFDT en soit et rien ou pas grand-chose n’est possible avec elle. Deuxième face du dilemme, le nouveau système de représentativité : Sophie B et Karel Y nous montrent dans un autre article ce qu’il recèle de risque pour un syndicalisme qui récuse le statut de corps intermédiaire ; mais il faut relever également qu’il conduit, que cela plaise ou non, à la constitution de « camps ». Les politiques et la plupart des journalistes ont eu vite fait de qualifier le camp des réformistes avec, divine surprise, les 51 % décisifs qui permettent de passer des ANI comme si on était au Parlement.

On est dès lors dans des logiques de majorité et de minorité, et ce sera pareil au niveau des branches et des entreprises, et avec elles s’installent des logiques de camps. Alors la question que l’on peut se poser et poser à la CGT est peut-être celle de dépasser un certain angélisme qui voudrait que la stratégie du syndicalisme rassemblé – qui veut dire recherche de l’unité avec la CFDT – empêche de structurer un peu son propre camp. La CFDT d’ailleurs s’emploie à structurer le sien et ça ne se limite pas aux rapports manifestes avec l’UNSA.

Là aussi, comme pour la référence à l’institutionnalisation, il faut mobiliser un peu de dialectique, c’est d’ailleurs en organisant mieux l’addition des forces dans son camp que l’on peut forcer l’autre à des accommodements. C’est un peu comme en astrophysique, c’est la masse qui détermine la capacité d’une planète à attirer dans son champ de gravitation les objets qui naviguent à l’entour.

La question unitaire

La question unitaire rejoint celle de la puissance d’agir mais il faut retenir ici l’affirmation d’Annick Coupé qui rappelle que la question de l’unité ne peut être indifférente de celle du contenu de l’unité. L’unité suppose l’acceptation de débats au fond entre les organisations.

Il convient d’évoquer le problème de Force ouvrière qui ne parle que d’actions communes sur des points très précis et refuse l’unité comme principe. Personne ne parle trop de FO dans cette affaire d’ailleurs et c’est un tort car FO est bien incrustée dans le paysage syndical et l’isolement dont elle fait les conditions de sa survie pose ici ou là et selon les moments des problèmes également difficiles ; et il s’agit là de la troisième confédération représentative.

Dominique Mezzi nous invite à relire et même à compléter la Charte d’Amiens dans la perspective d’une nouvelle pesée de la question des rapports entre syndicalisme et politique. Après une relecture serrée des positions en présence en ce début du XX° siècle, il nous propose, en tenant compte d’un siècle d’expérience, une reformulation de l’articulation entre l’action syndicale et le rôle des partis politiques. Il le reprend d’ailleurs dans le dernier chapitre à propos de la CGT dans un dialogue avec René Mouriaux. L’exercice est intéressant et Dominique accepte de prendre des risques, sur plusieurs points. Je ferai juste deux remarques en saluant l’audace.

1.      La rigueur de l’exposé s’accommode mal d’un usage acritique de la notion de démocratie sociale qui est plutôt à déconstruire, ce qu’entreprend une des contributions de Béroud et Yon.

2.      Ma deuxième remarque, plus au fond, est l’absence d’interrogation sur la notion de pouvoir politique et les formes à travers lesquelles il s’exerce dans le monde contemporain. On ne peut songer aujourd’hui à définir le politique comme si l’État, le gouvernement et les rapports de classe bouclaient sur l’espace national. Le concept d’hégémonie est précieux car il permet de remettre en jeu l’articulation à l’international car qu’il s’agisse des idées dominantes ou du type de pouvoir exercé par le capital, on ne peut raisonner sur une lutte des classes dans un seul pays. Le pouvoir politique est articulé aujourd’hui sur un ensemble d’institutions internationales qui cristallisent aussi bien les formes de domination que de coercition. On sait cela depuis longtemps avec le rôle du FMI dans les pays dits de la périphérie, on le voit à l’œuvre en Europe, avec la troïka, ce nouvel avatar du néolibéralisme en acte. La nouvelle gouvernance européenne, c’est son nom, consolidée par les réformes récentes du traité, impose ce que Habermas a un jour appelé « une forme dure de domination politique »[1]. Comment le mouvement syndical prend-il en compte cette nouvelle étape d’intégration politique, ce qui pose la question de l’émergence internationale du syndicalisme ? Une contribution l’évoque, celle de Corinne Gobin et Kévin Crochemore, mais c’est un terrain qui appelle, comme bien d’autres, de plus amples développements.

Sur ce plan, le syndicalisme est faible et il pèse peu, même s’il faut prendre en compte les évolutions de la CES. Mais il est très en avance sur les partis politiques, l’état de la social démocratie en Europe donnant une idée approximative d’un paysage côtier après le passage d’un tsunami. Ajoutons qu’un regard sur les forces plus à gauche au niveau européen ne conduit pas à un optimisme exagéré : comme le dit Dominique, « il ne suffit pas de vouloir ».  Sans tomber donc dans un pan syndicalisme trop réducteur, un regard un peu surplombant permet d’imaginer que le syndicalisme en Europe est le seul acteur social qui peut être ce petit caillou qui, bien placé au milieu d’un torrent peut en changer le cours, pour reprendre une image un peu ancienne.

Je n’en dirai pas plus si ce n’est pour ajouter, et je crois pouvoir le faire au nom de l’ensemble des contributeurs, un salut reconnaissant à Dominique Mezzi qui, non seulement a mis la main à la patte en proposant des contributions de qualité mais qui a également fait preuve de ténacité et de détermination pour que les papiers des uns et des autres prennent la forme de ce qui vous est présenté aujourd’hui avec cet ouvrage.


[1] Voir Dufresne A, Pernot JM (coord), Les syndicats face à la nouvelle gouvernance européenne, La Chronique internationale de l’IRES, numéro spécial, n°143-144 – novembre 2013

Une critique dans l’Humanité

Dans l’Humanité des débats du 20 décembre 2013, Paule Masson commente le livre Nouveau siècle, nouveau syndicalisme. Nous l’en remercions.

Comment inventer le syndicalisme du XXIe siècle ?

 Nouveau siècle, nouveau syndicalisme, collectif. Coordinateur :  Dominique Mezzi. Éditions Syllepse, 2013, 189 pages, 8 euros.  Voici un livre qui ose s’aventurer en terrain mouvant et tente d’explorer la manière 
dont le syndicalisme doit se réinventer. 
Construit en deux parties, l’une « Diagnostics » et l’autre « Propositions », l’ouvrage rassemble à la fois les principaux chercheurs sur le syndicalisme (Jean-Marie Pernot, René Mouriaux, Sophie Beroud) mais aussi 
des figures du mouvement syndical (Maryse Dumas, Annick Coupé, Gérard Aschieri). Dominique Mezzi, 
qui a coordonné l’essai, annonce d’emblée le parti pris de considérer le syndicalisme comme un mouvement social dans toutes les questions explorées, y compris celles qui traitent de son institutionnalisation. Ainsi, 
la thèse développée par Alain Touraine dans les années 1980, enfermant les syndicats dans l’idée de corps intermédiaires définitivement intégrés aux institutions (repli sur la fonction de négociation, coupure entre base et direction), est remise en question. « On ne peut opposer mouvements sociaux et institutions que si l’on considère les institutions comme des entités immuables, pétrifiées, pétrifiantes », écrit Sophie Beroud.

Ce n’est pas la première fois dans l’histoire que le syndicalisme doit faire mouvement. Et ce mouvement est toujours fait de contradictions. Les (nombreux) retours sur l’histoire qui figurent dans le livre servent donc à éclairer les questions d’avenir. Deux, principalement. L’autonomie des syndicats vis-à-vis 
du politique, acté dans la charte d’Amiens de 1906, 
ne doit-elle pas être « amendée » ? La participation de la CGT à la campagne électorale contre la réélection 
de Nicolas Sarkozy en 2012 ne participe-t-elle pas 
d’un « désir d’inventer une façon syndicale d’être actif dans le champ politique sans renier son indépendance », suggère Dominique Mezzi. L’unité syndicale, question particulièrement posée en France où le syndicalisme est très émietté (huit syndicats), rassemble aussi plusieurs contributions. La notion de « syndicalisme rassemblé », mise en avant par la CGT depuis 1995, amène différentes interprétations mais les auteurs s’accordent sur la place centrale occupée par ce syndicat dans le paysage, ce qui lui confère une responsabilité particulière. Il reste, selon René Mouriaux, 
« que la CGT est encore au milieu du gué, parvenant insuffisamment à changer pour rester elle-même ». Alors que le changement des règles de représentativité pousse à des regroupements, le politologue considère, en forme de conclusion, qu’une « CGT audacieuse ne peut que favoriser le rassemblement de la famille décomposée ».

Paule Masson

Debat syndical public !

AUTOUR DU LIVRE : « Nouveau siècle, nouveau syndicalisme » (Syllepse2013)

DEBAT PUBLIC avec les auteur-es

 

Le mercredi 22 janvier 2014, à partir de 18hnouveau_syndica_prd

Bourse du travail de Paris, 3 rue du Château d’eau, salle André Tollet

Introduction générale : Jean-Marie Pernot (chercheur à l’IRES), suivie de prises de paroles des auteur-es.

Un blog intersyndical est mis à votre disposition : www.syndicollectif.wordpress.com : Ecrivez ! Réagissez ! Critiquez !

Il est urgent de reprendre le débat sur l’avenir du syndicalisme !

La Charte d’Amiens jugée « périmée » par l’Ecole Emancipée…dans les années 1920

Jean-Pierre Debourdeau, militant du syndicalisme enseignant, réagit au livre « Nouveau siècle, nouveau syndicalisme », notamment sur le chapitre « Amender la Charte d’Amiens ? », par ce rappel des positions très anciennes du courant Ecole Emancipée, majoritaire dans la Fédération de l’enseignement CGTU.

« Petite note, non publiée, rédigée en complément du dossier de la revue l’Ecole Emancipée, au moment du centenaire de la Charte d’Amiens, pour rappeler , notamment face au déferlement hagiographique/acritique, les positions de la majorité de la Fédération de l’Enseignement de la CGTU, dont les responsables étaient des communistes antistaliniens et l’organe, déjà, L’Ecole Emancipée (trop souvent assimilée à l’anarcho-syndicalisme) ».

REBOND : LA FEDERATION UNITAIRE DE L’ENSEIGNEMENT JUGEAIT « PERIMEE « LA CHARTE D’AMIENS

Le dossier précédent n’a pas fait d’allusions aux positions prises par nos devanciers, la majorité fédérale (Ecole Emancipée) de la Fédération des Membres de l’enseignement laïc de la CGTU. Comme l’ouvrage de Loïc Le Bars, La Fédération unitaire de l’Enseignement (1919-1935), aux origines du Syndicalisme enseignant (Ed. Syllepse. 2005) n’en parle pas non plus, s’agirait-il d’une question tabou?

La Majorité fédérale combat sur deux fronts:
– contre ceux, des anarcho-syndicalistes et la Ligue Syndicaliste, qui fétichisent la Charte d’Amiens, oubliant que ce fut d’abord une motion de circonstance, de défiance vis-à-vis du Parti Socialiste qui venait de s’unifier, votée de concert, grâce à ses ambiguïtés, par les corporatistes apolitiques et les syndicalistes-révolutionnaires,
– et contre ceux, la Minorité oppositionnelle révolutionnaire (du PC stalinisé), qui proposent la direction unique et la reconnaissance du rôle dirigeant du parti, c’est-à-dire la subordination (version social-démocrate musclée).

L’Ecole Emancipée reste fidèle à la motion de Bourges du congrès de la CGTU (1923) qui considérait
« comme dangereuse l’interprétation de la motion d’Amiens qui consiste à n’envisager la révolution sociale que sous l’angle étroit d’une conception économique au nom de laquelle le syndicalisme interdirait à ses adhérents la libre expression de leurs opinions politiques ou philosophiques dans les assemblées syndicales» et estimait «qu’une telle conception aboutirait fatalement à limiter l’activité du syndicalisme à des objectifs purement corporatifs. […] si les statuts, les formes d’organisation, les mots d’ordre et les décisions de la CGTU ne peuvent être ni modifiés, ni transgressés de l’extérieur, si nul militant, quelle que soit sa fonction, ne peut violer son mandat sans être justiciable devant son organisation, là s’arrêtent les droits de contrôle de l’organisation syndicale sur ses adhérents. La CGTU autonome dans sa forme d’organisation, dans la détermination de ses moyens d’action, à moins d’être un groupement de secte, ne sera jamais à l’abri de la pénétration des idées politiques ou philosophiques [ . .] il n’appartient pas aux organismes syndicaux de juger les moyens par lesquels un groupement politique ou syndicaliste fait pénétrer ou veut faire pénétrer ses idées dans le mouvement syndical […] seule, en cette question, l’autonomie de la CGTU l’intéresse et que les comités créés par des sectes, partis, groupements, fonctionnant officiellement ou officieusement, ne sauraient constituer un danger de subordination parce qu’ils ne peuvent normalement se substituer aux organisations syndicales, dans la tâche qu’elles ont pour mission de poursuivre, sans mettre les délégués ou fonctionnaires syndicaux en état de violer leur mandat».

Dans un Manifeste, en 1930, la Majorité fédérale, réaffirme:« Autant nous estimons que l’indépendance idéologique, l’autonomie spirituelle des syndicats est un mythe et que la poursuite de ce but équivaut à la recherche de la quadrature du cercle sur le terrain syndical. autant nous nous élevons contre la domestication, la coloni¬ sation des syndicats par la violation de leur indépendance organique, de leur autonomie matérielle.
Il y a sur ce point une distinction très importante à faire et les camarades minoritaires se fourvoient, s’ils croient pouvoir jamais placer le syndicalisme à l’abri des infiltrations idéologiques. D’abord, ce ne serait pas souhaitable parce que c’est dans la mesure où le syndicalisme s’inspire de l’idéologie révolutionnaire qu’il s’élève au-dessus du corporatisme étroit, qu’il élargit son horizon. Ensuite, ce ne serait pas possible. Quand on porte ses regards dans le passé on constate qu’il n’y a jamais eu de syndicalisme indépendant . A plus forte raison doit-il en être ainsi à une époque comme la nôtre qui, en accentuant les contradictions internes de l’impérialisme, accentue, par cela même, les contradictions internes du prolétariat.
[…] Le syndicalisme a l’idéologie qui, tout en tenant compte de la tradition et des particularités concrètes du pays où il se meut s’est imposé par le bon travail  corporatif et révolutionnaire de ceux qu’elle inspire. Le libre jeu des tendances s’abritant en son sein et dont il doit admettre l’organisation compose seul sa figure théorique et tactique. S’il n’est pas pour nous d’idéologie spécifiquement syndicaliste […]; si nous ne pouvons donner notre adhésion à la thèse de l’indépendance pour l’indépendance que tous les courants même réactionnaires du mouvement ouvrier peuvent adopter: nous affirmons avec force la nécessité de l’indépendance organique administrative de la C.G.T.U. qui doit être défendue » .

Jean Pierre Debourdeau