Paris

Congrès de l’Union régionale des syndicats CGT Ile de France

Le magazine de la CGT, La  Nouvelle Vie ouvrière N° 3525-3526 (5 septembre 2014) contient en supplément le document préparatoire du 16ème Congrès de l’Union régionale Ile de France (URIF) des syndicats CGT (8 au 10 octobre 2014). Un document intéressant à plus d’un titre,  sur la démarche revendicative, l’analyse du projet du Grand Paris, l’analyse du syndicalisme aujourd’hui et une partie innovante sur les rapports entre syndicalisme et politique, avec notamment une mise en débat de la réponse à la question suivante :
« Le rassemblement des salariés, qui est du ressort de la responsabilité syndicale, peut-il s’effectuer sans réinterroger la nature et le contenu de nos rapports avec le politique? »

Lire le document dans son intégralité

URIF conférence octobre 2014

Extrait

Point 7. « Le rassemblement des salariés, qui est du ressort de la responsabilité syndicale, peut-il s’effectuer sans réinterroger la nature et le contenu de nos rapports avec le politique?
– Nous ne cherchons pas uniquement un meilleur partage des richesses créées par le travail, mais aussi une autre manière de les produire, et également des priorités et finalités différentes pour le travail. Concrétiser cette ambition de rassemblement des salariés dans l’action collective pour des conquêtes sociales nous situe déjà en conséquence au croisement des rapports entre syndicalisme et politique. De même, la défense de grandes revendications, comme le droit à la sécurité sociale et à la santé, le droit au travail, l’exigence d’égalité d’accès aux droits fondamentaux par la défense et la reconquête de tous les services publics, place du même coup ce combat syndical sur le terrain également des choix de société.
Enfin, l’expérience nous a appris que dans de nombreuses situations, face à l’urgence et l’importance des enjeux sociaux, il était indispensable de construire un rapport de forces qui élargisse l’unité d’action syndicale à des partenaires associatifs et politiques : c’est vrai pour l’hôpital public, avec notre participation dans des comités de défense, c’est vrai pour les actions de grève visant la régularisation des travailleurs sans papiers, c’est vrai pour la défense des libertés syndicales, à Roanne ou ailleurs et l’exigence du vote d’une loi d’amnistie, exigence relancée par la victoire pour les 5 de Roanne.
– Ce qui peut permettre d’avancer de façon rassemblée et sans ambiguïté, c’est bien d’affirmer qu’en toutes circonstances la CGT n’a pas de partenaires privilégiés. Ni syndical, ni politique. Nos seuls partenaires privilégiés, ce sont les revendications et dans le contexte d’aujourd’hui, le combat contre l’austérité qui met en péril la démocratie. Austérité qui devient une véritable ligne de partage dans le contexte historique d’aujourd’hui. C’est à partir de ce socle et à la condition que les revendications soient clairement exprimées et partagées par des salariés décidés à agir (par la grève et toutes formes de luttes), sans déléguer à d’autres la recherche d’issues victorieuses, que la CGT peut se retrouver à l’aise dans de larges rassemblements.
En conséquence, nous ne serons certainement pas dans la démarche de collaboration de classe camouflée sous le vocable de «partenariat social », mais impossible aussi de nous retrouver dans une pseudo-indépendance qui, se confondant avec neutralité, aboutirait à gaspiller des potentiels de luttes gagnantes et risque de cantonner la classe travailleuse aux sentiments d’impuissance et à la démoralisation.
– Nous savons aussi d’expérience, que ce type de large rassemblement syndical et politique place beaucoup plus haut l’exigence d’indépendance CGT, redouble l’exigence d’expression propre à la CGT, car se rassembler ne signifie pas se diluer, et converger ne peut être synonyme de se confondre.
En 2005, lorsque la CGT s’est prononcée pour le rejet du TCE, qu’elle a appelé à voter « non» au référendum du 29 mai, elle a explicité les raisons CGT de son positionnement, elle a donné ses motivations CGT de son rejet. Et là, c’était d’autant plus ardu à réaliser que se rajoutait une difficulté supplémentaire, car la démagogie du FN venait perturber la lecture des enjeux. Nous aurions pu céder à la facilité, nous abstenir de ferrailler pour faire entendre la voix CGT, en considérant que puisque le FN appelait lui aussi au vote « non », notre « non » CGT ne serait pas clairement audible. »

Le commerce et les services, un enjeu décisif pour le syndicalisme

Tribune parue dans l’Humanité du lundi 30 juin 2014

Les années passent, les méthodes demeurent !

Il y a presque 15 ans maintenant le SYCOPA CFDT (syndicat du Commerce de Paris, 1 700 adhérents) prenait la décision en congrès de se désaffilier de la confédération. Celui-ci s’était opposé à l’époque à l’extension des nocturnes au travail dominical et les jours fériés. Il avait recueilli le soutien de 92% de ses adhérents, ce qui n’avait pas empêché la Fédération de signer un accord avec l’UCV (la branche patronale parisienne du Commerce) désavouant ainsi les luttes menées par le syndicat sur ce secteur depuis des années.

Les mêmes orientations, les mêmes fonctionnements reproduisent plus d’une décennie plus tard les mêmes effets. Le SCID (syndicat interdépartemental du Commerce) est quant à lui carrément exclu pour avoir désobéi à la fédération, pour exactement les mêmes raisons : son opposition au travail en nocturne, sa désapprobation à la banalisation du travail le dimanche.

Au-delà de ces fonctionnements anti-démocratiques si peu respectueux de l’avis des syndiqués, dans un secteur où le syndicalisme est pourtant déjà très faible, cela doit interroger tous les militants syndicaux sur ce que signifie militer, implanter, développer l’action syndicale dans un secteur où travaille presque 1 salarié sur 3 du privé.

Le commerce et les services sont devenus le secteur dominant des économies de l’Union européenne. Du point de vue des salariés, de leurs conditions de travail et d’existence, c’est bien un prolétariat des temps modernes que l’on voit émerger.

En France, près de 6 millions d’actifs relèvent de ce champs professionnel, pour à peine 200.000 syndiqués toutes organisations syndicales confondues soit entre 2,5 à 3% contre 8% au plan national.

La déréglementation des horaires, le travail des jours fériés, le dimanche, ont créé une situation dans laquelle la concurrence ne s’exerce pas sur le service rendu aux consommateurs, mais bien sur le « moins-disant social ». Or, il faut bien comprendre que ce sont la déréglementation des horaires et cette concurrence sauvage qui ont entrainé inexorablement la précarité et la flexibilité, créant ainsi de véritables poches de misère.

Les employées du Commerce qui sont à temps partiel sans l’avoir choisi pour la plupart, font partie des millions de travailleurs pauvres que compte notre pays. Elles proviennent majoritairement du secteur du Commerce et des Services.

Pour elles, c’est le SMIC à vie (quand on a la chance) d’être à temps plein, qui est l’horizon indépassable.

Le salariat de ces professions subit « l’horreur économique » au quotidien, elles sont bien souvent le laboratoire antisocial de ce qui pourrait arriver (ou arrive !) aux autres salariés en matière de précarité, de flexibilité, de bas salaires, de conditions de travail et d’existence dégradées à l’extrême.

Au final, ce sont ces travailleurs en réalité travailleuses qui de surcroit sont exclus de la culture, des loisirs, pour le plus grand nombre les vacances sont un luxe, de la « mal-bouffe », du mal-logement.

Le désespoir social est grand, la reproduction sociale comme dirait Pierre Bourdieu est la règle.

Si le syndicalisme avait réussi à transmettre ses valeurs en passant d’un syndicalisme de métiers à celui de l’industrie en restant à l’image du salariat de la société, reconnaissons qu’il en est en retard sur les services pour au moins 3 raisons même si il y en a bien d’autres.

En premier lieu, il n’a pas su s’adapter en termes d’organisation de ses équipes syndicales aux formes des entreprises que constitue ce secteur.

La verticalité, le syndicat d’entreprise correspondait à ce qu’était le salariat industriel (Renault Billancourt, Peugeot, La sidérurgie, etc), l’horizontalité est largement le mode dominant, non seulement dans les entreprises de la grande distribution (Carrefour, Auchan, Leclerc…) mais aussi dans les hôtels, la sécurité, la restauration, ou encore les aides à domicile.

Deuxièmement, sans culture syndicale, sans reconnaissance des métiers et des qualifications, les salariés de ces professions souffrent de ne pas être reconnus. Ils ont besoin de se construire une identité, des références communes, une culture commune qui fédère et unit.

Un mineur était fier de l’être, un métallurgiste et un cheminot le sont, pas un technicien de surface, un agent de sécurité, une caissière, pourtant tout aussi utiles à la société que les autres professions.

Le syndicat devrait être aussi le lieu où l’on redonne cette fierté, cette conscience de faire partie d’une communauté, d’une classe.

Enfin, le mode de fonctionnement des organisations syndicales ne correspond pas à un salariat peu politisé, ne maitrisant pas les « codes », le langage, les enjeux où trop souvent les luttes de pouvoir l’emportent sur les débats, les confrontations de points de vue, pourtant si nécessaire.

Résultat, beaucoup de jeunes ne font qu’un passage éclair et s’en vont découragés.

Ce qui est donc posé c’est bien la question d’un fonctionnement réellement démocratique qui partirait d’en bas, que tous les syndiqués de ces professions puissent peser sur les orientations de leurs organisations en donnant leur avis, en gardant le pouvoir de décision, à partir du moment où ils payent une cotisation syndicale. C’est bien au syndicalisme de s’adapter au milieu dans lequel il intervient, et non aux salariés, aux nouveaux syndiqués qui devraient à tout prix se fonder dans un système qui ne leur convient pas.

Faire ce constat, je m’empresse de le préciser, ce n’est pas faire table rase de nos valeurs qui ont prévalu à la naissance du syndicalisme et qui se sont transmises jusqu’à aujourd’hui, c’est bien au contraire pouvoir les perpétuer.

En tout état de cause, le mouvement syndical doit s’interroger sur le retard qu’il prend à prétendre représenter le salariat tel qu’il est, et sur l’écart qui se creuse entre ses forces organisées et les « déserts » syndicaux notamment dans le secteur du Commerce et des Services.

Soyons conscients que pour continuer à être une force qui compte pour l’ensemble des travailleurs, pour le progrès social, il devra rapidement s’atteler à ce grand chantier. Son avenir en dépend.

Patrick BRODY – syndicaliste

 

 

Le syndicat CFDT du commerce parisien « suspendu »

Un mauvais remake?

Il y a quatorze ans déjà, le Syndicat du commerce parisien  (SYCOPA) CFDT était suspendu de sa fédération nationale (commerce et services) pour divergences d’orientation concernant la non signature d’accord avec le patronat (notamment sur le travail de nuit), accord approuvé par la fédération par dessus les syndicats concernés ! En 2001, le SYCOPA  maintenu adhère à la fédération CGT du commerce, après un débat en son sein.

Aujourd’hui, la même structure syndicale CFDT du commerce, qui a succédé au SYCOPA,  est à nouveau suspendue pour divergence quasiment sur les mêmes questions, bien que la fédération nie un problème d’orientation et met en avant des problèmes de règles de fonctionnement. On ne badine pas avec le centralisme à la confédération CFDT…

Nous publions ici cette information rendue publique par i-TELE.

 

 

Info i>TELE : des syndicalistes CFDT expulsés et suspendus par leur propre fédération

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Info i>TELE : des syndicalistes CFDT expulsés et suspendus par leur propre fédération

Hier, une vingtaine de syndicalistes de la branche commerce d’Ile-de-France de la CFDT se sont vus empêcher l’accès à leurs locaux. Ils sont désormais suspendus. Pour son secrétaire, c’est leur action contre le travail dominical et de nuit qu’ils paient aujourd’hui. « Faux », répond la fédération qui argue du non-respect du règlement. Une enquête de notre journaliste économique et sociale, Nassira El Moaddem.

Comme tous les matins, ce mardi 6 mai, Alexandre Togormian, secrétaire général du syndicat commerce Ile-de-France de la CFDT, se rend au local de son organisation. Un comité d’accueil l’attend dans le hall. A lui et aux 19 autres militants qui occupent le bureau, on refuse l’accès. « Des personnes des instances de la confédération et de l’union régionale nous ont fait barrage. On ne pouvait pas accéder à nos propres bureaux ! Même les serrures de notre local ont été changées ! ». Un huissier leur signifie leur expulsion et la police intervient. La Fédération CFDT des services, à laquelle le syndicat commerce d’Ile-de-France est rattaché, décide de suspendre le syndicat. Concrètement, ils n’ont plus ni accès aux bureaux, ni les moyens de travailler, ni la possibilité d’agir au nom de la CFDT jusqu’à nouvel ordre. En cause : le non-respect par le syndicat des règles de fonctionnement interne à la CFDT, comme indiqué par la délibération prise le 5 mai par la Fédération des services, et qu’i>TELE s’est procurée.

Mais pour Alexandre Torgomian, comme pour les autres militants du syndicat, il y a l’officiel et l’officieux. Et l’officieux, c’est peut-être la bataille qu’ils mènent contre l’ouverture dominicale et nocturne. Ils en ont fait un de leur combat principal ces derniers mois alors que dans les instances dirigeantes, le message délivré à ce sujet est plus conciliant. « Notre position sur le sujet n’est pas la même vision que celle de la CFDT. Nous considérons qu’en faisant travailler la nuit et le dimanche, on nous enlève des droits », affirme Alexandre Torgomian. Un combat que le syndicat commerce d’Ile-de-France de la CFDT mène d’ailleurs au sein de CLIC-P, cette puissante intersyndicale régionale qui, réunit également CGT, UNSA, CFE-CGC et SUD et qui, depuis plus de trois ans, enchaîne les revendications médiatiques et les batailles juridiques contre le non-respect, selon elle, des repos hebdomadaires et de la législation sur le travail de nuit.

« On savait que ça allait mal se terminer »

Le positionnement politique et la participation à une intersyndicale : deux ingrédients qui, d’après Alexandre Torgomian, déplaisent fortement à la Fédération des Services et par conséquent, à la CFDT de Laurent Berger. « A la confédération, ils ont décidé de faire la guerre à la CGT, mais nous, militants, ça ne nous regarde pas. On est là pour défendre les intérêts des salariés qui se fichent bien de leurs conflits ».

Pour le secrétaire du syndicat, ils paient aujourd’hui clairement leur positionnement sur la question du travail dominical et de nuit. « On savait que ça allait mal se terminer mais pas à ce point-là ! Ce qui est arrivé est inacceptable et choquant ! A plusieurs reprises, on nous a fait remarquer que notre discours ne plaisait pas. Lorsque nous nous exprimions dans la presse, on nous demandait parfois de faire des démentis ! ». Pour Alexandre Torgomian, certes, la suspension est une décision de la fédération des services mais à priori elle n’a pas pu être prise sans l’aval de la CFDT.
Non-respect des statuts
Gilles Desbordes, secrétaire général de la Fédération des services de la CFDT, reconnaît la suspension du syndicat et l’impossibilité d’accéder aux locaux mais réfute en bloc les explications d’Alexandre Torgomian. « La décision est d’ordre administrative et statutaire. Les dirigeants du syndicat ont déclaré 3600 adhérents démissionnaires, quasiment la totalité de ce syndicat, sans même que les intéressés n’aient demandé quoique ce soit ! Dès l’instant où l’on remet en cause la responsabilité de certains c’est plus commode d’invoquer des questions politiques ». « Faux », répond Alexandre Torgomian qui voit en cet argument un faux prétexte. « C’est de la désinformation. Nous apporterons les éléments complémentaires devant les instances compétentes ».

Gilles Desbordes reconnaît que la « CFDT n’est pas favorable aux intersyndicales structurées » mais ajoute : « Cela ne suffit pas à constituer un motif déterminant ». Le secrétaire général qui indique que la sanction est également dûe à des écarts de comportement dans la prise de parole : elle doit se faire conformément aux règles de la confédération au niveau national ». Et de conclure : « On peut habillet cela par des discours politiques mais il y a des règles à respecter ».

Cette situation, Karl Ghazi, co-fondateur du Clic-P et ancien militant CFDT de la Fédération des services, dit l’avoir vécue. « Nous étions au courant des vives tensions entre le syndicat commerce d’Ile-de-France de la CFDT et les instances dirigeantes. On sentait que cela prenait une tournure grave et qu’ils finiraient pas exclure le syndicat ». Karl Ghazi a fait ses armes syndicales à la CFDT au début des années 1990. En 2000, la CFDT décide de signer une convention nationale collective consacrant des nocturnes dans les grands magasins. Il s’y oppose et quitte la confédération. Il rejoint la CGT Commerce et participe à la création du Clic-P. « Par nos revendications, nos actions sur le travail de nuit et dominical, nous attirons l’attention médiatique et cela déplait à l’ensemble des fédérations ». Il partage l’analyse d’Alexandre Torgomian ; pour lui, c’est à la fois l’unité syndicale de Clic-P qui gêne la CFDT mais également la ligne défendue au sein de l’intersyndicale sur le travail dominical et de nuit qui leur pose problème. « Dans le secteur du commerce en Ile-de-France, les réalités du terrain sont très éloignées des fantasmes sur le dialogue social, affirme Karl Ghazi. Le salariat est prolétarisé, les temps partiels banalisés, difficile d’avancer dans le dialogue comme le voudrait la CFDT car les patrons ne se sentent pas dans l’obligation de discuter. Notre démarche avec Clic-P ne correspond pas ni à la ligne politique de la CFDT ni à celle de la fédération des services ».

L’enjeu est important pour la CFDT : la fédération des services est une de leurs plus grosses branches et le syndicat commerce d’Ile-de-France représente près de 3 700 adhérents. A moins d’un mois du congrès de la CFDT à Marseille, cet épisode risque de laisser des traces. « On comptait faire un discours sur le fonctionnement interne de la CFDT, sur le fait de dire que la parole est libre alors qu’on nous punit dès lors que celle-ci ne plait pas », affirme Alexandre Torgomian. Il a décidé d’intenter un référé contre la fédération pour s’opposer à leur suspension. Reçu par un bras-droit de Laurent Berger ce mercredi, le dossier sera sur le bureau lundi du secrétaire général de la Confédération.

Commerce Paris : initiatives syndicales inédites

Depuis quelques années, le syndicalisme du commerce parisien se distingue par des initiatives syndicales unitaires originales. C’est d’une part la mise en place depuis 2010 du Comité de liaison intersyndical du commerce de Paris (CLIC’P), comprenant CFDT, CGT, FO, CGC, CFTC, SUD,  agissant de manière coordonnée sur le temps partiel, les salaires,  les ouvertures de nuit ou de dimanche, etc. Voir à ce propos l’article du Monde du 5 octobre 2013, ci-dessous.

Mais c’est aussi la mise en place d’une intersyndicale contre l’ouverture du travail le dimanche, action étendue à des organisations professionnelles d’une partie du petit patronat du commerce, soucieux de qualité du travail.

  • Clic-P, le collectif qui fait trembler les commerces

LE MONDE | 05.10.2013 | Par Bertrand Bissuel

Un magasin Leroy-Merlin ouvert le dimanche 29 septembre 2013.

C’est la bête noire des supérettes parisiennes et de plusieurs grandes enseignes implantées dans les quartiers chics de la capitale. Elle a fait rendre gorge aux Apple Stores, à Uniqlo et à une kyrielle de magasins qui ne respectaient pas la réglementation sur les horaires d’ouverture. Son nom claque comme un slogan publicitaire : Clic-P, pour Comité de liaison intersyndicale du commerce de Paris.

Dans le débat sur le travail de nuit et le repos dominical, ce collectif se distingue par la guérilla judiciaire qu’il poursuit sans relâche depuis trois ans. Mais son action est contestée par des salariés, désireux d’être employés après 21 heures ou le dimanche.

Le Clic-P a vu le jour en février 2010, quelques mois après l’adoption de la « loi Mallié », du nom d’un député UMP des Bouches-du-Rhône qui l’avait défendue : ce texte accordait de nouvelles possibilités aux commerces de détail pour accueillir les clients le dimanche.

A l’époque, la mairie de Paris avait lancé une consultation sur le sujet, associant syndicats de salariés et organisations d’employeurs. « Il y avait un lobbying patronal très fort pour étendre les autorisations d’ouverture dominicale, raconte Karl Ghazi (CGT), l’un des « animateurs » de Clic-P. La seule façon d’inverser la tendance, c’était de rassembler nos forces et de nous battre ensemble. Les salariés demandaient que cesse le chauvinisme d’étiquette, dans un secteur où le syndicalisme est faible. »

« IL FALLAIT STOPPER LE PHÉNOMÈNE »

Six syndicats locaux ont décidé de s’allier : la CFDT, la CFE-CGC, la CFTC, la CGT, Force ouvrière (FO) et SUD. Des coalitions très larges émergent généralement dans des entreprises frappées par un plan social. Il est rarissime qu’elles se constituent sur un secteur et un territoire donnés. « Je ne l’ai jamais vu jusqu’à présent », confie une avocate, engagée dans la défense des salariés depuis plus de vingt ans.

Le Clic-P s’est d’abord attaqué à des supérettes parisiennes ouvertes tout le dimanche, dans l’illégalité la plus complète. Des magasins Franprix, Monop’, Carrefour City, G20 ont été condamnés à fermer leurs portes à 13 heures, le septième jour. « Il fallait stopper le phénomène, qui faisait tâche d’huile », explique M. Ghazi. Puis l’offensive s’est élargie au non-alimentaire et à de prestigieuses enseignes qui souhaitaient recevoir du public, tard le soir. Le BHV et les Galeries Lafayette du boulevard Haussman ont dû ainsi renoncer à leurs nocturnes, en 2012.

« L’intersyndicale s’est montrée efficace car elle a regroupé des personnes qui sont parties de leurs points forts », commente Me Vincent Lecourt, l’un des conseils du Clic-P : certaines appartenaient à des syndicats bien implantés dans les entreprises, d’autres étaient douées pour la communication ou la rédaction de textes, quelques-unes connaissaient des avocats spécialisés, etc. « C’est cette combinaison de moyens qui a permis d’affronter sur le terrain judiciaire, à armes quasiment égales, de grands groupes », ajoute Me Lecourt.

Au sein du comité, il y a de fortes têtes dont certaines sont en conflit ouvert avec leurs instances nationales. Entre l’union syndicale CGT du commerce de Paris et sa fédération, par exemple, les relations sont exécrables : en 2012, la seconde a coupé ses financements à la première. « Nous sommes d’accord sur les objectifs mais nos points de vue divergent sur la manière d’agir », dit, un brin embarrassée, Michèle Chay, secrétaire générale de la fédération CGT du commerce.

UNE DÉFECTION CAUSÉE PAR LA PRESSION

Le syndicat CFTC, qui faisait partie du Clic-P, a été exclu, fin juin, par sa confédération : « Il refusait de respecter nos règles internes de fonctionnement », justifie Patrick Ertz, président de la fédération CFTC du commerce. Depuis, le banni a rejoint l’UNSA.

Jusqu’à présent, le collectif avait su rester soudé. Mais une première lézarde est apparue, jeudi 3 octobre, lorsque FO a annoncé qu’elle se retirait de l’intersyndicale et qu’elle suspendait les actions judiciaires qui allaient être engagées : « Nous ne sommes plus sur la même longueur d’ondes avec le Clic-P en termes de stratégie mais cela ne veut pas dire que nous sommes en opposition avec lui », argumente Christophe Le Comte, secrétaire fédéral adjoint de FO-employés et cadres.

Une défection causée par la pression, devenue très forte ? Il est vrai que le Clic-P a été la cible de vives critiques, en particulier d’une partie du personnel du magasin Sephora sur les Champs-Elysées : ces salariés reprochent à l’intersyndicale d’être à l’origine d’une décision judiciaire qui les empêche aujourd’hui de travailler après 21 heures – et de percevoir du même coup des rémunérations majorées. Leur avocate, Me Joëlle Aknin, considère qu’« il y a un vrai clivage entre la vision passéiste du travail, défendue par le Clic-P, et la conception plus ouverte « .

Le problème n’est pas là, objecte Laurent Degousée (SUD), mais dans le faible niveau des rémunérations et l’ampleur de l’emploi à temps partiel au sein du commerce de détail, qui poussent les salariés à accepter des horaires atypiques en contrepartie d’un coup de pouce sur le bulletin de paye.

Les employés de Sephora, qui sont volontaires pour travailler la nuit, « ne sont pas sur une île déserte », complète M. Ghazi : l’extension du travail nocture conduit à la « dérégulation des temps sociaux » (crêches, transports en commun…). Dans cette affaire, conclut Eric Scherrer (UNSA), c’est aussi « l’ordre public social » qui est en jeu : le droit du travail est fondé sur des mécanismes de protection applicables à tous les actifs ; ils n’ont pas à être remis en cause au motif que, ici ou là, des salariés sont prêts à y déroger.

  • Commerce : unité syndicale originale !

 Des syndicalistes ont tenu le 10 février dernier une conférence de presse à la Bourse du travail de Paris. Y participaient CFDT, CGC, CFTC, CGT, FO, UNSA, SUD, des syndicats du petit commerce (maroquinerie, jouets, objets d’art…), et Éric Heyer, économiste à l’Office français de conjoncture économique (OFCE). Ils ont critiqué le rapport Bailly (ex-PDG RATP) demandé par le gouvernement, qui écarte à long terme une ouverture totalement « libérée », mais commence par l’autoriser pendant 18 mois par décret.  Ce décret, contre lequel les syndicats ont porté plainte, a été annulé par le conseil d’Etat. Le gouvernement l’a réécrit. L’action en justice a repris. A suivre…

Interview de Karl Ghazi, de l’Union syndicale du commerce parisien CGT (parue sur le site du mouvement Ensemble-front de gauche)

Commençons par l’annulation en Conseil d’Etat du décret ubuesque de Bailly, qui prétendait refuser dans son rapport  le principe d’une extension des ouvertures pour les magasins d’ameublement mais, au nom de l’équité, autorise les magasins de bricolage à ouvrir 18 mois avant une nouvelle loi !  Victoire ou partie remise ?

Karl Ghazi- Plutôt partie remise : dès que la décision du Conseil d’Etat a été connue, le gouvernement s’est empressé d’annoncer qu’il allait sortir un nouveau décret pour autoriser les magasins de bricolage à ouvrir de façon permanente. Depuis, il a soumis ce nouveau projet à la « consultation » des organisations syndicales. Malgré les critiques de fond portées par le Conseil d’Etat (violation du Code du Travail, du préambule de la Constitution et des traités internationaux), le ministère du travail feint de croire que la décision de la juridiction administrative est motivée par la forme. Il suffirait donc, selon Sapin, de prendre un décret à durée indéterminée pour respecter la Loi. Nous serons donc contraints de saisir à nouveau le Conseil d’Etat. Car, il faut le rappeler : il ne s’agit pas du tout, au contraire de ce qu’annonce le gouvernement, de régler un problème provisoire mais d’installer, dans la durée, l’ouverture des magasins le dimanche dans les enseignes de bricolage.

Vous avez bâti une intersyndicale un peu particulière, avec tous les syndicats de salariés, mais aussi une partie des syndicats de patrons commerçants. Est-ce que cela révèle chez eux un souci social ou une simple distorsion de concurrence ? Que représentent-t-ils dans le secteur ?

KG– Les « petits patrons » emploient des dizaines de milliers de salariés (30.000 sur la seule branche de l’habillement de détail, soit autant que les Grands magasins). Leur premier combat, c’est évidemment leur survie qui est fortement mise en cause par l’ouverture des grandes chaînes de distribution tous azimuts. Aucun ne peut suivre sur des ouvertures 7 jours sur 7 et 24 heures sur 24, aucun ne veut céder ses parts de marché à la concurrence. Parallèlement, ils défendent aussi un modèle de société qui fait la place à un jour de repos commun, en dehors des considérations de concurrence déloyale. Sans idéaliser ce patronat, nous ne pouvons que constater que dans ces branches, les salaires sont moins bas, la précarité et la flexibilité moins forts. S’il leur est moins simple d’importer dans leurs petites structures les méthodes de l’industrie, ils ont aussi un véritable attachement à la reconnaissance des métiers, lié à leur positionnement « qualité ».

Quelles sont vos bases revendicatives fortes  et communes ?

KG- Nous estimons ensemble que la question du travail dominical pose à l’ensemble de la société la question du jour de repos commun. Nous réaffirmons notre attachement à l’existence de ce jour et nous voulons limiter les exceptions aux impératifs sociaux ou économiques. Dans l’immédiat, nous demandons que le rapport Bailly tire les conséquences de ses propres constatations (il fait le contraire !) et le retrait de tout projet de généralisations des ouvertures dans le bricolage. Nous combattons aussi fortement le projet d’accorder 12 dimanches ouverts par an et par établissement qui constitue une généralisation larvée des ouvertures du dimanche. Pour une enseigne comme Monoprix, ce serait la possibilité de maintenir en permanence des magasins ouverts  le dimanche dans les grandes villes.

Même l’Office français de conjoncture économique (OFCE) en la personne de Eric Heyer, présent à votre conférence de presse et analyste connu, met en cause la propagande des grands distributeurs du dimanche. Mais que veulent en réalité les distributeurs qui font du lobbying sur l’ouverture du dimanche ? Est-ce qu’ils se trompent sur l’intérêt économique en terme de chiffre d’affaire (ce qui serait bizarre) ou ne veulent-ils en fait que déréguler à outrance la profession, faire pression à la baisse sur les salaires, flexibiliser les horaires, etc.  ?

KG- L’élément essentiel, celui dont personne ne parle, c’est la concurrence. Les enseignes de distribution connaissent des croissances faibles de leurs chiffres d’affaires et doivent aller chercher cette croissance chez la concurrence. Le petit commerce est une proie fragile et, en période de crise, la concurrence s’exacerbe. Les plus forts sont prêts à consentir des « sacrifices » (majoration des salaires, contreparties) pour tuer les plus faibles qui ne pourront pas suivre. Si le bénéficie des ouvertures déréglementées des magasins n’est absolument pas démontré en matière de croissance ou d’emplois pris sur le plan macroéconomique, cela ne veut pas dire, bien sûr, que celui qui déréglemente le plus vite et le plus n’en tire pas un profit pour sa propre entreprise.

Cela, bien sûr, n’est pas exclusif de la volonté ancienne et maintes fois confirmée de faire du commerce le laboratoire de la déréglementation et de la flexibilité de l’ensemble du salariat. Et les « contreparties », aujourd’hui consenties, sont seulement destinées à établir le fait accompli de l’ouverture du dimanche. On voit mal comment les thuriféraires du « coût du travail trop élevé » continueront d’accepter, sur le long terme, que le travail du dimanche coûte plus cher, eux qui trouvent, déjà, qu’il coûte trop cher toute la semaine !

Comment le rapport des forces évolue-t-il maintenant après la création de cette intersyndicale originale ? Que disent Bailly et le gouvernement ? Avez-vous prévu d’autres actions communes après cette conférence de presse ?

KG- Le gouvernement traite les petits patrons… par le mépris. Le Directeur général du Travail, présent lors de l’audience devant le Conseil d’Etat a déclaré que ces « petits » patrons ne représentaient (SIC) « que quelques milliers de salariés ». Il semble que rien ne doive l’arrêter dans sa volonté de complaire aux lobbies des grandes enseignes.

Néanmoins, l’intervention des petites entreprises, à nos côtés, renforce notre propos sur l’absence de bénéfices, voire les méfaits économiques et sociaux de la déréglementation des horaires dans le commerce. Nous nous sommes promis de mener la bagarre ensemble jusqu’au bout, sans nier nos différences d’approche (nous sommes moins portés qu’eux sur certains aménagements possibles à la règle du repos dominical).

Debat syndical public !

AUTOUR DU LIVRE : « Nouveau siècle, nouveau syndicalisme » (Syllepse2013)

DEBAT PUBLIC avec les auteur-es

 

Le mercredi 22 janvier 2014, à partir de 18hnouveau_syndica_prd

Bourse du travail de Paris, 3 rue du Château d’eau, salle André Tollet

Introduction générale : Jean-Marie Pernot (chercheur à l’IRES), suivie de prises de paroles des auteur-es.

Un blog intersyndical est mis à votre disposition : www.syndicollectif.wordpress.com : Ecrivez ! Réagissez ! Critiquez !

Il est urgent de reprendre le débat sur l’avenir du syndicalisme !