politique

A nouveau sur le syndicalisme grec et son rapport aux partis politiques

Nous reproduisons ici une note de l’Espace international confédéral CGT, adressée au réseau militant. Outre des informations sur la formation du gouvernement SYRIZA depuis le 25 janvier (pour les résultats électoraux, tapez sur le lien direct), on y trouve surtout une description étonnante, au vu des débats « français » à ce sujet, du syndicalisme grec et son rapport aux forces politiques. On y verra que le syndicalisme est traversé de courants ( » fractions » !) ayant des « correspondants » politiques, et que même les organes de direction reproduisent ces courants, ce qui serait en France impensable sous cette forme.  La deuxième partie de la note est un texte de Michel Vakaloulis, maître de conférences en sciences politiques à l’Université Paris VIII, qui travaille régulièrement sur le syndicalisme et notamment avec la CGT. Ce texte analyse plus en détail les projets stratégiques des forces en présence en Grèce.

En complément, nous mettons aussi un lien direct vers un modèle de tract publié par l’Union départementale CGT de Haute- Garonne (31) sur la solidarité syndicale avec le peuple grec.

Lien direct avec la note complète : 20150204_note_CCN_Grece_complet

Lien direct avec le tract UD CGT 31 : Solidarité Europetract ud31

É l e c t i o n s G r è c e
Note de l’Espace International Confédéral 3 février 2015

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PRÉSENTATION
Les élections grecques du 25 janvier ont laissé plus d’un bouché bée : les Grecs ont osé !
Face aux interprétations et récupérations dont le succès de Syriza fera sans doute l’objet dans les jours et semaines à venir, nous proposons dans ce qui suit quelques clés de lecture : premièrement, une analyse du parti Syriza, son lien avec le mouvement syndical grec (la CGT grecque, GSEE) et les articulations avec le mouvement Podemos en Espagne.
Dans une deuxième partie, nous proposons une lecture de la stratégie sous-jacente que Tsípras semble mettre en oeuvre, notamment à travers l’alliance avec ANEL, qui à prime abord peut en effet surprendre.
La victoire de Syriza peut nous inspirer de l’espoir : effectivement, il y a un autre choix possible, et c’est bien le peuple qui vote aux élections. Plus personne ne peut le contester depuis le 25 janvier. La politique du « il n’y a pas d’alternative » ne saura plus convaincre. Mais, de l’autre côté, Syriza nous montre aussi que la victoire, c’est du travail en amont : le travail de terrain, la proximité et le dialogue avec les travailleurs est gage de l’encrage dans le quotidien.
Savoir répondre aux premières préoccupations des populations permet de gagner des voix dans les urnes. Peut-être finalement, une petite leçon, et pas des moindres que la victoire de Syriza nous donne : cet ancrage dans le vécu quotidien n’implique en rien de tomber dans le populisme primaire ! Syriza ne stigmatise aucun groupe de la population, ne propage pas le repli sur soi national, et ne propose pas la sortie de l’Union Européenne. Tout au contraire : Syriza compte peser de tout son poids dans l’Europe, et de faire entendre sa voix à Bruxelles.
Et si c’était ça, la matière dont l’espoir Syriza est tissé ?
Bonne lecture à tous.
Wolf Jäcklein

 

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LE PARTI SORTI VAINQUEUR DES URNES
SYRIZA (en français : le parti de la gauche radicale), a remporté une victoire historique le 25 janvier 2015 aux élections législatives. Avec 36,34% des voix, il conquiert 149 sièges. Un gouvernement de coalition « anti-austérité » a été formé avec le parti des Grecs indépendants (Anexártiti Éllines AN.EL – droite souverainiste). Et le 26 janvier Aléxis Tsípras est devenu le Premier ministre.
Les Grecs Indépendants ANEL ont remporté 13 sièges dans le nouveau parlement. Les deux formations cumuleront une majorité de 162 sièges sur 300. Le parti ANEL diffère de Syriza sur des sujets de société, comme l’immigration ou les liens entre l’État et l’Église orthodoxe. Il se retrouve cependant sur la même ligne dans son rejet des contreparties liées aux plans d’aide accordés à la Grèce par ses partenaires internationaux.

Le gouvernement nouvellement formé n’a pas tardé à mettre en oeuvre les engagements de Syriza qui devraient indisposer la troïka : l’arrêt de la privatisation du port du Pirée a ainsi été confirmé, ainsi que l’arrêt de celle de la compagnie nationale d’électricité, DEI. Le gouvernement Tsipras a également l’intention de faire passer très vite une loi destinée à améliorer le niveau de vie des grecs, notamment en relevant le salaire minimum et en mettant fin à l’obligation de mobilité dans les services publics imposée par la troïka des créanciers du pays (UE, BCE, FMI). Mesure symbolique, il a annoncé la réintégration des femmes de ménage de l’administration des Finances du pays, mises en disponibilité il y a un an et demi et qui, depuis, avaient installé un campement devant le ministère à Athènes.
Sur Syriza en bref : SYRIZA qui était à l’origine une coalition de la gauche radicale est devenu un parti de la gauche radicale en juillet 2013 en vue des élections à venir. Ce parti comprend différents courants idéologiques et cultures de gauche avec une identité construite sur une synthèse des valeurs du mouvement du travail avec celles des nouveaux mouvements sociaux écologiques, féministes et autres. Il se compose des formations suivantes : Synaspismos, héritier du Parti communiste grec de l’intérieur (eurocommuniste), ainsi que plusieurs autres formations de moindre ampleur [outre Synaspismos, il y a la Gauche ouvriériste internationaliste (Diethistiki Ergatiki Aristera, DEA, DEA (Gauche ouvrière internationaliste « trotskiste ») et Organisation communiste de Grèce (Kommounistiki Organosi Elladas, KOE, maoïste), et autres petites formations].

Le 7 janvier 2015, SYRIZA a finalisé ses listes et ses alliances en vue des élections avec les représentants des Verts écologistes. 22 candidats écologistes ont intégré les listes de Syriza. D’ailleurs le Parti communiste « KKE », qui a quitté le Parti de la gauche européenne (PGE), a rejeté toute perspective de coopération avec SYRIZA, refusant de faire partie de la majorité. Au contraire il a appelé les électeurs à voter contre « les illusions d’un changement politique dans le cadre de l’UE et du capitalisme».

Syriza bénéficie certes du groupe parlementaire le plus important au parlement grec. Cependant, sa composition n’est pas homogène vu que ce parti est né de l’agglomération de plusieurs formations, écologistes ou anciennement communistes tels que Synaspismos. Avec la crise, de nombreux déçus du Pasok ont aussi rejoint les rangs de Syriza.
Les élections anticipées ayant été déclenchées suite à l’incapacité du Parlement sortant d’élire un nouveau Président grec à la majorité requise en décembre 2014 : le premier tour de l’élection présidentielle en Grèce pourrait donc se tenir à nouveau le 7 février prochain.
Syndicats et Parti communiste
Le syndicalisme grec est traditionnellement très politisé, les principaux partis politiques étant représentés directement dans les organisations par le biais de fractions organisées.
Le Parti communiste grec, relativement marginalisé par les mouvements sociaux, est toujours puissant dans les syndicats. En particulier au sein des principaux syndicats par les fractions suivantes : le Front militant de tous les travailleurs (Panergatiko Agonistiko Metopo, PAME), et le Mouvement socialiste panhellénique (PASOK)
Entre un cinquième et un quart des travailleurs grecs sont membres d’un syndicat, mais la situation est très différente dans le secteur public, qui compte de nombreux affiliés, et dans le secteur privé, où l’influence des syndicats est assez faible. Il existe seulement deux grandes confédérations : l’ADEDY qui représente les employés du secteur public (enseignants, employés des ministères ou des administrations locales) et la GSEE (Confédération générale des travailleurs grecs, fondée en 1938) qui regroupe les salariés du secteur privé. Elles comprennent des tendances syndicales liées aux différentes organisations politiques.
Par exemple au sein de la GSEE, les 45 membres de la direction sont élus lors du congrès sur la base des blocs politiques. Aussi, la direction élue lors du 35e congrès en mars 2013 compte (selon la GSEE) :
* 16 membres PASKE, la tendance syndicale liée au PASOK (Parti socialiste panhellénique) contre les 22 qu’elle détenait lors du précédent congrès (2010).
* 11 membres DAKE, liée à la Nouvelle Démocratie (droite conservateurs) et qui maintient son nombre de sièges.
* 10 membres PAME, Front militant de tous les travailleurs (Panergatiko Agonistiko Metopo). PAME est la tendance syndicale du KKE (Parti Communiste de Grèce). Augmentation de son influence d’un siège (passant de 9 à 10).
* 5 membres INTERVENTION AUTONOME, apparentée au parti de gauche SYRIZA. Augmentation de son influence avec 5 sièges contre 3 auparavant.
* 3 membres EMEIS (dissidents de PASKE) parmi les gagnants avec 3 sièges.
La GSEE est :
* Membre au CESE (-Comité économique et social européen) dont le Président du Groupe des travailleurs, Georges DASSIS, est un membre de sa direction.
* Affiliée à la CES, à la CSI et à la FSM dont le secrétaire général de la FSM, George Mavrikos, est membre de la GSEE (PAME), a été réélu pour 5 ans au 16ème Congrès de la FSM (April 6-10, 2011) Athènes et dont le siège se trouve à Athènes.
PARALLÈLES ET DIFFÉRENCES
Podemos (Espagne) et Syriza
Des relations fortes existent entre ces deux partis. Pablo Iglesias, de Podemos, en Espagne, s’est félicité de la victoire d’Alexis Tsipras. « L’année du changement en Europe commence en Grèce et se poursuivra en Espagne en 2015 », a-t-il pronostiqué.
Création le 17 janvier 2014 d’un nouveau parti « Podemos » qui signifie « nous pouvons » et qui, quatre mois plus tard, lors des élections européennes est devenue la quatrième force politique du pays. Les affaires de corruption éclaboussant toute la classe politique, à commencer par le Parti populaire conservateur (PP, droite) et le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE- gauche) expliquent en partie le succès foudroyant de Podemos, ce nouveau parti d’extrême gauche issue du mouvement des« indignados (les « indignés ») a élu ce 15 novembre, Pablo Iglesias secrétaire général avec plus de 95 000 voix, soit 88,6 % des suffrages. Objectif déclaré de Podemos, crédité de 22,5 % à 27,7 % des intentions de vote : gagner les législatives de 2015 et, plus largement, changer la donne politique en Espagne.
Podemos est aussi à l’origine de nouvelles initiatives bouleversant le monde syndical avec la création de Circulo Podemos Sindicalistas (Cercle nous pouvons syndicalistes), Somos Sindicalistas (nous sommes syndicalistes) et Ganemos CCOO (Gagnons CCOO).
Circulo Podemos Sindicalistas compte déjà plus de 2000 membres, militants ou anciens militants en désaccord, issus des deux centrales UGT comme de CCOO, comme du syndicat des fonctionnaires, CSIF, du syndicat indépendant USO ou du syndicat d’extrême gauche CGT et anarchiste CNT.

Ganemos CCOO a diffusé en octobre 2014 le manifeste « Gagnons CCOO pour les travailleurs ! » et en quelques semaines, plus de 700 militants issus de toutes les fédérations et secteurs ont signé le manifeste pour défendre « un syndicat d’assemblées, démocratique, combattif et de classe ». Ce mouvement espère provoquer un débat interne et appeler un changement de direction, avant le prochain congrès de CCOO prévu en 2017. Il s’est donné rendez-vous pour deux jours de débats, les 6 et 7 décembre prochains, avec l’objectif de constituer la plateforme qui devrait réclamer la démission des dirigeants CCOO et l’ouverture de débats internes depuis la base. Joëlle Schnitzer
Sources : sites des Syriza, GSEE, FSM, ETUI et presse française

CONTACTS Espace International : tél. 01 55 82 82 90
E-mail : europinter@cgt.fr

PARTIE II : STRATÉGIE

(note de travail sollicitée par la direction confédérale de la CGT)

 

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Par Michel Vakaloulis
Vaincre dans un contexte de crise

La victoire de Syriza aux élections législatives anticipées du 25 janvier 2015 bouleverse l’échiquier politique grec et interpelle l’Europe. On pourrait qualifier cette victoire d’historique, à cette précision près que les conséquences différées de l’onde de choc qui vient de se produire nous échappent largement. L’effet Syriza est incontestable. C’est d’abord un message d’espoir qui ouvre des perspectives inédites. C’est la délégitimation en acte des politiques d’austérité et l’affirmation de la possibilité de faire une autre politique tout en faisant de la politique autrement. La consécration de la gauche radicale en Grèce atteste que les élites dirigeantes ne sont pas invincibles. Quand il prend conscience de ses intérêts et agit avec détermination, un petit peuple peut avoir une grande voix.
Loin d’être un simple phénomène d’alternance dû à l’impopularité de la politique du gouvernement de Antonis Samaras, le succès de Syriza inaugure un nouveau cycle politique. Il brise plus de quarante ans de bipartisme où le Mouvement socialiste grec, le PASOK, et le parti de droite, la Nouvelle Démocratie, se partageaient tour à tour les rênes du pouvoir et recueillaient entre 80 et 85 % de l’électorat. La constitution accordant un pouvoir très étendu au Premier ministre, celui-ci usait et abusait de la nomination de ses subordonnés dans les appareils de l’État et les entreprises publiques. Sur cette base s’est constitué un système clientéliste de masse reposant sur la domination de grandes familles emblématiques, les Caramanlis et les Mitsotakis pour la Nouvelle Démocratie, les Papandréou pour le PASOK. Ce système a ainsi généré une corruption endémique minant l’autorité de l’État. Clientélisme politique et favoritisme partisan, les maîtres maux. Médiocratie au lieu de méritocratie.
La crise de ce bipartisme s’est brusquement aggravée quand, en 2011, sur fond de crise de la dette et d’austérité renforcée, le PASOK s’est allié, en position minoritaire, à la Nouvelle Démocratie. Le PASOK a alors cautionné une politique d’austérité conçue par la troïka formée par les représentants de l’Union Européenne, du Fonds monétaire international et de la Banque centrale européenne. Le bilan en est désastreux : diminution du produit intérieur brut de plus de 25 % en six ans, taux de chômage multiplié par trois sur la même période, dette publique passée de 105,4 % du PIB en 2007 à 175 % en 2014. L’aggravation de la dette souveraine a été utilisée comme une redoutable arme pour déconstruire l’État social, d’ailleurs faible et limité en Grèce. La dérégulation du marché du travail a conduit à une précarisation massive de la société. Par exemple, les conventions collectives ont été brutalement remises en cause, le salaire minimum a été abaissé de 22 % – 32 % pour les jeunes de moins de 25 ans. Les politiques d’austérité ont provoqué une spectaculaire dévaluation interne du pays qui a fini par laminer les classes moyennes et enfoncer dans la misère les couches populaires. Le pays s’est installé dans la troisième plus grande récession au niveau mondial au cours des 100 dernières années et la première en durée, dépassant même la grande crise de 1929 aux États-Unis.
Ce système inhumain implique la destruction d’une grande partie de la société. La crise a pris d’assaut la population, provoquant une anxiété diffuse, une démoralisation des individus, une perte de repères et de la capacité à se projeter dans l’avenir. La montée de la violence, la généralisation de l’insécurité dans toutes ses formes, le renforcement des crispations réactionnaires, comme l’illustre la percée électorale du parti néonazi Aube dorée aux élections de 2012, sont devenus des phénomènes endémiques et inquiétants. Paradoxalement, nous constatons le succès des objectifs inavouables des politiques du Mémorandum qui ont réussi à faire baisser la valeur de la force de travail et à aggraver les inégalités sociales. Les limites historiquement déterminées des besoins sociaux ont largement reculé, accentuant la polarisation de classe de la société grecque. En revanche, tous les objectifs déclarés de l’agenda néo-libéral ont échoué, à commencer par la soutenabilité de la dette.
Les raisons d’une victoire
La première raison de la victoire de Syriza tient au rejet de quarante ans d’un bipartisme suscitant d’autant plus la colère que les responsables de la corruption, des fraudes et des évasions fiscales massives n’ont jamais, à de rares exceptions près, été inquiétés par la justice. La seconde raison ne tient pas à l’adhésion à une idéologie anticapitaliste mais, comme le dit son leader Alexis Tsipras, à un vote motivé par « le besoin». En effet, l’application des mesures de la troïka a jeté dans la misère plus d’un tiers de la population. Cela se traduit par une sousalimentation, l’impossibilité de se chauffer, la menace de saisie des habitations par les banques. Et surtout, le départ de 200 000 jeunes diplômés à l’étranger pour trouver un meilleur sort. Face à cette situation préoccupante, Syriza propose des mesures d’urgence humanitaire telles que le rétablissement de l’alimentation électrique pour impayés d’énergie, un salaire minimum au même niveau qu’en 2009 (à 751 €), la couverture sociale pour les chômeurs en fin de droits. Syriza ne s’est
donc pas contenté, comme c’est souvent le cas en France, de critiquer le gouvernement en place mais a répondu concrètement aux attentes populaires. Il a érigé la lutte pour la survie de la population la plus précarisée en enjeu majeur de la confrontation électorale.
Le troisième facteur du succès de Syriza tient à une nouvelle manière de pratiquer la démocratie en y impliquant une jeune génération exempte des pratiques corruptrices des élites. L’équipe d’Alexis Tsipras, qui n’a que 40 ans, a amorcé un travail de fond sur les boites noires de la conquête de l’opinion et de l’alternative politique. Sous la pression du réel, Syriza a subi un processus de « maturation violente » selon la formule de Giannis Dragasakis, vice-Président du gouvernement actuel. L’enjeu était de dépasser une conception de la gauche comme addition de composantes et de regroupements contestataires en marges du jeu
politique pour construire un nouveau parti unifié à vocation hégémonique. Un parti qui n’entend pas jouer le rôle d’une force supplétive mais revendique ouvertement son droit de devenir protagoniste de la vie politique. Un parti de confrontation démocratique d’idées et non pas un système fermé de micro-pouvoirs qui fonctionne dans une cacophonie invraisemblable. Et surtout, un parti capable de construire ses rapports à la société non pas avec une logique de courroie de transmission mais à travers un travail patient et multifront de mise en réseaux avec des mouvements, des initiatives citoyennes, de mobilisations collectives.
Ce nouveau parti a été mis en chantier lors du congrès fondateur de Syriza en juillet 2013. Du reste, les Grecs se sont sentis humiliés par la pratique politique d’une troïka étroitement liée aux élites au pouvoir. Ils n’ont plus supporté que l’on gouverne leurs pays par mails et en coulisse. Le vote pour Syriza est pour eux un moyen de restaurer une forme de dignité patriotique et de réhabiliter la démocratie. Cette aspiration correspond à la modernisation de l’État que veut engager Alexis Tsipras, afin qu’il puisse entre autre lutter contre la corruption, l’évasion et la fraude fiscales. La démocratisation passe aussi par laréouverture de la radio-télévision publique fermée de manière autoritaire pour des raisons politiques.
Le paysage post-électoral

Pendant la campagne électorale, Syriza demandaient aux citoyens Grecs de lui donner les moyens pour mener jusqu’au bout son programme politique. Il réclamait notamment une « large et nette » majorité parlementaire non pas par arrogance partisane ou volonté de puissance mais pour qu’il puisse rompre avec le « vieux et usé système » sans les entraves d’une alliance instable ou compromettante. Au vu du mode de scrutin proportionnel qui accorde un bonus de 50 sièges au premier parti et en considérant que sept ou huit partis allaient entrer au Parlement (en dépassant la barre fatidique de 3 % des voix exprimées), le seuil de la majorité absolue (151 sur 300 sièges) pouvait être atteint avec un pourcentage entre 36 et 38% des voix.

Aux élections du 25 janvier 2015, Syriza a remporté une victoire de grande ampleur en obtenant 36,3 % et 149 sièges, battant son principal adversaire, la Nouvelle Démocratie (droite) avec un écart de 8,5%. Pourtant, la droite ne s’est pas effondrée, malgré une baisse d’environ 2 % par rapport aux élections législatives de juin 2012. Avec son chef de file et plusieurs de ses députés en prison depuis un an et demi inculpés d’« appartenance à une organisation criminelle », Aube Dorée arrive à la troisième place avec 6,3% des voix, juste au-dessus des « centristes » de La Rivière (« To Potami », 6,05%). Après son étiage historique de 2012, le Parti Communiste Grec (KKE) s’établit à 5,5 % (+1%), tout en restant intraitable dans son isolationnisme. Les Grecs indépendants (ANEL), formation de droite souverainiste conservatrice sur le plan sociétal mais anti-austérité sur le plan socio-économique, se trouvant dans la ligne de mire des médias systémiques qui pronostiquaient leur échec, résistent et entrent à la Vouli (Parlement) avec 13 députés (4,75 %). Vestige d’un passé révolu, le PASOK (socialistes), obtient 4,7 %, bien loin des 12,3 % de 2012, voire des 43,8 % de 2009. Sa déchéance électorale est directement proportionnelle au véritable travail de démolition de la société grecque qu’il a effectué pendant ces années de crise en étroite collaboration avec la droite.
L’alliance gouvernementale de Syriza avec les Grecs Indépendants
En l’absence d’une majorité parlementaire absolue, le choix de Syriza s’est porté rapidement vers une alliance avec les Grecs indépendants. C’est un choix dicté par le besoin étant donné que le KKE a récusé d’emblée toute idée de coalition, y compris sur un programme minimal de sortie de crise. Quant à La Rivière, formation libérale hétéroclite issue de la décomposition du PASOK, elle est préoccupée bien plus de défendre l’orientation « européenne » du pays dans le « respect de ses partenaires et des accords signés » plutôt que de tracer de nouvelles perspectives au-delà des politiques d’austérité qui ont conduit le pays dans l’impasse de la récession auto-alimentée. Il n’est guère étonnant que Martin Schulz, président social-démocrate du Parlement européen, s’est empressé de fustiger l’union entre la gauche radicale et les Grecs indépendants tout en recommandant avec insistance à Alexis Tsipras de « désarmer sur le plan verbal » (sic) et de cesser ses attaques contre Angela Merkel arguant que la rhétorique anti-allemande était de «courtevue».
Est-ce pour autant dire que cette alliance est « contre-nature », voire qu’elle entérine une coalition « rouge-brun » comme le présument certains critiques de Syriza ? Le jugement est inexact et biaisé pour plusieurs raisons. D’abord, ANEL n’est pas un parti d’extrême droite et n’a jamais flirté avec l’Aube dorée, comme l’ont déjà fait des collaborateurs proches de l’ancien Premier ministre Antonis Samaras. Issu d’une scission de la Nouvelle Démocratie en 2012 après le refus de soutenir le gouvernement de Loukas Papadimos qui appliquait la politique du Mémorandum, ce parti revendique la renégociation de la dette grecque, la restauration de la souveraineté nationale confisquée par la troïka, la traduction en justice de tous les responsables politiques, haut fonctionnaires et hommes d’affaires qui ont conduit le pays à la catastrophe. Loin d’être exempts de critiques, les Grecs indépendants se remarquent aussi par des relents « complotistes » du fait qu’ils se déclarent opposés au « Nouvel ordre mondial », par le rejet du multiculturalisme et le soutien à l’Eglise Orthodoxe. En revanche, il est impossible de les incriminer de racisme ou d’antisémitisme. Ensuite, l’équilibre de forces entre les deux formations est incontestablement en faveur de Syriza dont le programme économique est accepté en bloc par les ANEL. La gauche radicale n’est pas « l’otage » des Grecs indépendants dont l’influence est limitée. Si leur chef de file, Panos Kammenos, devient le nouveau ministre de la Défense, cette participation permet à Alexis Tsipras de composer un gouvernement qui déborde largement le périmètre de son propre parti mais aussi de disposer d’un interlocuteur crédible aux yeux des militaires. En revanche, les questions délicates de l’immigration sont confiées à la sous-Ministre Tassia Chirstodoulopoulou, avocate, militante de longue haleine en faveur des droits des immigrés.
Enfin, la coalition avec les ANEL envoie un message de fermeté aux tenants de l’austérité dans toute l’Europe. C’est le signal que Syriza respectera les promesses tenues devant ses électeurs, quitte à se heurter aux institutions européennes. La question sociale est clairement identifié comme prioritaire. « Nous sommes avant tout un gouvernement de salut social, avec projet, volonté politique et la force d’un mandat populaire», dit Alexis Tsipras.

Et maintenant ?
Comment gérer la victoire électorale ? Dans l’esprit de Syriza, la réponse à la crise humanitaire qui frappe la Grèce et la réforme de l’État doivent être menées de pair avec la transformation d’un modèle économique trop dépendant du tourisme et des importations. Ce qui à long terme suppose de réindustrialiser le pays. Ce programme a-t-il des chances de réussir ? Une bonne partie de la réponse tient à la renégociation de la dette qui atteint 321 milliards d’euros et dont le remboursement des intérêts empêche toute marge de manoeuvre. Cela suppose donc que les créanciers de la Grèce acceptent de renoncer à une partie de leurs créances plutôt que de tout perdre. C’est leur intérêt car la mise au ban du travail de millions de personnes en Grèce et plus largement en Europe est un immense gâchis qui gangrène toutes les sociétés.
Le programme de Syriza n’est certes pas révolutionnaire. Mais dans le contexte actuel marqué par la dénégation de la réalité, il apporte une rupture structurelle avec les politiques régressives menées au nom du « bon sens économique » qui plongent le continent européen dans la récession et confisquent la démocratie. Par une ruse de la dialectique de l’histoire, en raison même de ses spécificités en tant que laboratoire à ciel ouvert pour tester des politiques effroyables, la Grèce parle aujourd’hui la langue de l’universel. Elle nous dit que la thérapie de choc appliquée pour sortir de la crise est un échec retentissant. Catastrophique économiquement, inique socialement. Que l’explosion de la dette souveraine suite aux politiques punitives qui s’abattent avec férocité sur les peuples sous prétexte d’absoudre un crime imaginaire subvertit les fondements de la souveraineté populaire et répand l’euroscepticisme. « On ne peut pas continuer à pressurer des pays qui sont en pleine récession » affirme le Président des États-Unis Barack Obama.
La victoire de Syriza est un pari qui permet de décloisonner le regard sur le monde, d’élargir l’horizon d’attente, de repenser l’action collective. A condition de ne pas succomber aux simplifications enthousiastes de la rhétorique partisane qui font l’impasse sur l’état calamiteux de la gauche institutionnelle et les rudes tâches de la recomposition politique qui restent à faire.
Restaurer la confiance à l’alternative ne sera guère une mince affaire. Le cas de Syriza n’est pas forcément exemplaire et ses chances de réussite demeurent incertaines. L’avenir n’est pas à prophétiser mais à construire, de manière intempestive, en incarnant un imaginaire de progrès, de transformation, de justice sociale.
Néanmoins, le nom de Syriza incite à déborder le pessimisme de l’intelligence pour renouer avec l’optimisme de la volonté. « Le printemps est précoce en Grèce et peut-être c’est l’annonce d’un printemps européen » (Georges Corraface à l’émission A’Live de Pascale Clark, France Inter, 2 février 2015)
L’auteur :
Michel VAKALOULIS, économiste de formation, docteur en philosophie, diplômé en sciences politiques, est maître de conférences en sciences politiques à l’Université Paris VIII. Auteur d’une quinzaine d’ouvrages sur la sociologie du salariat et l’action collective, nombre de ses travaux ont été traduits en plusieurs langues.
Pour aller plus loin :
 Site personnel : http://vakaloulis.wordpress.com

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Syndicalisme: cinq défis à relever, vu par Le Monde

 Michel Noblecourt, journaliste au Monde, chargé notamment de la rubrique « vie syndicale », nous a communiqué son article de commentaire sur le livre : Syndicalisme : cinq défis à relever, paru dans Le Monde du 17 février 2015. Nous l’en remercions. 

130201-logo-le-monde« Syndicalisme : cinq défis à relever. Unissons-nous ! » Ouvrage collectif coordonné par Jean-Claude Branchereau et Patrick Brody, Editions Syllepse, 140 p., 10 euros

Ils sont onze syndicalistes d’horizons divers – CGT, CFDT, CFTC, FSU, UNSA – qui ont au cœur une même préoccupation : le syndicalisme se délite et apparaît « de moins en moins crédible ». Se disant à la fois « radicaux » – « nous œuvrons pour un changement où le travail prendrait le pouvoir sur le capital » – et « réformistes » – ils cherchent à « changer en mieux, obtenir des améliorations » –, ils ont choisi, dans une démarche inédite, de s’exprimer ensemble, sous la houlette de deux militants cégétistes, Jean-Claude Branchereau (banque) et Patrick Brody (commerce) pour changer le syndicalisme. Ce livre n’est pas un cri de détresse. Il ne brise pas tous les tabous. Mais il avance des propositions décapantes.

Ce « syndicollectif » identifie cinq défis à relever d’urgence. Le premier, c’est la revendication « en lien avec les salariés ». Plus radicaux que réformistes, les auteurs défendent « un syndicalisme offensif de résistance et de progrès ». Critiques sur l’accord de 2013 sur l’emploi, signé par la CFDT, ils invitent à « bien distinguer compromis, avancées partielles et reculs ».

Sur le défi de l’unité, ils jugent que les raisons historiques de la division syndicale sont« pour certaines obsolètes » et ironisent sur ces forces qui agissent ensemble à la Confédération européenne des syndicats et à la Confédération syndicale internationale et se battent entre elles en France. Leur idée de créer un « conseil national permanent du syndicalisme » ne manque ni d’audace ni d’utopie…

« Changement de paradigme »

Le troisième défi est celui de la démocratie qui doit être « réellement participative », ce qui suppose que « les syndiqués doivent pouvoir décider, être consultés », d’abord dans l’entreprise. Sur la sacro-sainte indépendance, ils préconisent un « dialogue ouvert au grand jour » afin de réinventer les liens entre syndicalisme et politique : « Ni subordination, ni instrumentalisation, ni indifférence, c’est un rapport d’égal à égal qu’il convient de construire. » Enfin – cinquième défi –, ils plaident pour un « changement de paradigme », en intégrant la dimension européenne « depuis l’élaboration des revendications jusqu’à la négociation en passant par la définition des modes d’action ».

Pour Pierre Héritier, ancien secrétaire national de la CFDT, à son aile gauche, le syndicalisme « est menacé d’assèchement. Il doit retrouver sa place là où sont les salarié(e)s ». Gérard Aschiéri, ancien secrétaire général de la FSU, juge « mortifère »le clivage entre réformistes et radicaux : « Le syndicalisme qui se réclame de la transformation sociale a aussi besoin d’efficacité à court terme et de victoires partielles, tandis que le syndicalisme qui se dit réformiste se trouve vite bloqué par des marges qui ne font que se rétrécir s’il se contente de s’y inscrire. » Ce manuel est souvent discutable. Mais il est utile à méditer pour qui veut redonner de la crédibilité au syndicalisme.

Michel Noblecourt

CGT : comment vivre sans le PCF?

Vivre sans le PCF: la question peut paraitre saugrenue. Elle est cependant souvent évoquée comme arrière-plan de la crise CGT actuelle. Ceci nous offre l’occasion de revenir sur ce que nous écrivions au moment du 47ème congrès CGT de 2003 à Montpellier, où cette question était prégnante dans les débats.

Suivant pour l’hebdomadaire Rouge les questions sociales et syndicales, j’avais titré un dossier sur  le congrès par cette question. Après le congrès,  un article dans la revue Critique communiste s’intitulait : « Le paquebot largue les amarres« . Car face aux questions posées, la CGT était contrainte de trouver les réponses par ses ressources propres, ce qui n’était pas facile. Ce n’était certes pas la première fois que la direction de la CGT  montrait une prise de distance avec le PCF. Ce fut le cas dans les années 1990 par la démission ou le non renouvellement des mandats de dirigeants (Louis Viannet, puis Bernard Thibault) aux instances nationales du PCF . Si ces décisions furent très commentées, elles ne produisirent pas de vraies difficultés dans le corps militant.Il est également important de préciser qu’en 2003, nous étions à la fin du mandat de Robert Hue (qui n’a pas laissé une marque très positive dans le PCF !), et que c’est à partir de 2005 (Traité constitutionnel européen) puis 2008-2009, qu’une stratégie nouvelle de rassemblement a vu le jour, dans laquelle le PCF a pris une part active.

En 2003, les problèmes s’étaient accumulés dans la CGT : définition d’un projet syndical propre et indépendant, rapport au salariat, et prises de décisions très délicates sur le fonctionnement organisationnel (centralisation des cotisations, début de redéfinition des structures…), le tout sans arbitrage « du » parti. Les débats du congrès de 2003 furent vifs et Bernard Thibault a dû monter  à la tribune pour rappeler à la raison une assemblée turbulente, le tout dans une assez grande confusion. La décision précise sur les cotisations (non traitée ici) a dû être reportée au congrès suivant (2006), même si le « principe » était acquis.

Mais justement, l’autorité personnelle de Bernard Thibault ne posait pas problème en 2003. Il lui a fallu cependant encore une fois « larguer les amarres » en 2012-2103, pour gérer sa succession. On sait que cela s’est mal passé, malgré une vraie consultation des structures.

Tous ces épisodes sont aussi racontés avec plus de détail dans le livre de Leila de Comarmond (journaliste aux Echos) : Les vingt ans qui ont changé la CGT (Denoël impacts, 2013), livre difficile à trouver au 50ème congrès de la CGT en mars 2013 à Toulouse.

 

47°  CONGRES DE LA CGT (2003)
Comment vivre sans le PCF ?

 

Le mensuel Liaisons sociales de mars 2003 titre : « Comment Thibault rame pour manœuvrer le paquebot CGT ». Estimant que les adhérents CGT sont « moins politisés qu’il y a quelques années », Bernard Thibault, dans une interview, n’hésite pas à enfourcher le thème du « recentrage » pour caractériser son projet : « Si vous entendez par recentrage le fait d’avoir une appréhension plus syndicale des problèmes, alors oui. » En 1978-1979, après la défaite de l’Union de la gauche aux législatives, telle était presque mot pour mot l’argumentation mise en avant par la direction de la CFDT rangée derrière Edmond Maire. Cessons de dépendre du politique et faisons notre boulot syndical avec réalisme ! On connaît la suite pour la CFDT. L’histoire va-t-elle bégayer ? Après la claque de la gauche plurielle le 21 avril 2002, après la deuxième « chute du mur » du PCF, [dont le candidat est] passé derrière la LCR et Lutte ouvrière à la présidentielle, la CGT est assurément forcée de trouver une voie «indépendante » et de rompre radicalement avec sa culture historique commune d’avec le PCF. Mais pour quel projet ?

Enterrement ou rupture
Lors des récentes obsèques d’Henri Krasucki (secrétaire général de la CGT de 1981 à 1992), Bernard Thibault déclare : « Tout le monde comprend qu’un nouveau chapitre est ouvert dans l’histoire de la CGT, mais il est loin d’y avoir unanimité sur la façon de l’écrire » (Liaisons sociales, mars 2003). Le débat est donc ouvert. Si en effet un dirigeant confédéral a personnifié avec force la dépendance totale de la CGT aux soubresauts de la politique du PCF, c’est bien Henri Krasucki entre 1979 et 1992. Pourtant, la direction CGT avait déjà réfléchi, dans les années 1970, aux conséquences du suivisme syndical face aux partis politiques. Et Georges Séguy, au congrès de 1978, en avait tiré des conclusions très audacieuses : prendre de la distance avec le PCF et proposer de construire un « Comité unitaire d’action syndicale » avec une CFDT à l’époque encore marquée par 1968.
Mais la CFDT refuse (recentrage naissant), et d’autre part, H. Krasucki fait tout, contre Georges Séguy, pour relayer dans le syndicat la politique du PCF et faire de la CGT un appendice suiviste des tournants de Georges Marchais : depuis la rupture de toute unité, le « bilan globalement positif » des pays de l’Est, jusqu’à l’entrée de ministres communistes au gouvernement de Mitterrand en 1981, leur sortie fracassante, etc. La CGT y a perdu les deux tiers de ses adhérents. A tel point que le dernier combat de Krasucki a justement été, en 1991, de tenter lui aussi de prendre de la distance avec certains cadres du PCF qui se considèrent « en mission » dans la CGT.
Pour Jean-Louis Moynot, ancien dirigeant de la CGT, le projet de Thibault (qu’il soutient visiblement à fond, si l’on se réfère au Monde du 14 mars 2003) serait en quelque sorte le parachèvement de celui de G.Séguy en 1978, plus de « vingt ans après ». Ce qu’il y a de vrai ici, c’est la nette volonté de Thibault d’extraire la CGT de la stricte dépendance du PCF, en sautant d’un tandem dont le pilote serait en perdition. C’est en effet pour la CGT une question de vie ou de mort. Avec 32,9 % aux prud’homales de décembre 2002, la CGT (dont le bureau confédéral est paradoxalement composé aux trois quart de membres du PCF, soit plus qu’il y a vingt ans) reste la première confédération, mais elle continue à subir une érosion, surtout dans l’industrie, où la CFDT progresse. Le seul secteur en progrès est le commerce, comme à Paris, après les luttes phares des derniers mois (non sans tensions entre les secteurs militants de terrain et la direction), et l’entrée dans la CGT de syndicalistes en rupture avec la politique pro-libérale de la CFDT.
Mais justement, la question stratégique posée aux congressistes CGT est de savoir si cette rupture symbolique avec le PCF va se faire dans une optique anticapitaliste plus claire et plus mûre (que l’ancienne phraséologie du PCF) ou, au contraire, vers une forme d’accompagnement du système, dont on ne pourrait changer qu’à la marge les choix principaux. Malheureusement, plusieurs événements prouvent que la CGT est plutôt en train d’amplifier la crise de ses repères, sous prétexte du refus de la « globalisation » et des anciennes consignes « qui partent d’en haut ».
Comment expliquer par exemple que le bilan d’activité confédérale depuis le congrès de Strasbourg de janvier 1999 ne contienne pas une ligne de commentaire sur la politique du gouvernement Jospin soutenu par le PCF ? Par l’indépendance de la CGT ? Au congrès de Strasbourg, les 35 heures étaient la question clé. Mais la CGT n’a jamais su (pour certains) ni voulu (pour ses dirigeants) tracer une vraie ligne indépendante sur ce point, par exemple, en disant clairement que la loi Aubry n’était «pas un point d’appui » (débat vif sur ce point au congrès de la fédération des métaux CGT en 2000) pour agir contre le patronat. Maryse Dumas a refusé, à Strasbourg, de soutenir un amendement engageant une bataille contre les reculs du Code du travail en matière de flexibilité, facilités par la loi Aubry.
Sur les licenciements, pendant la vague de luttes coordonnées du printemps 2001 (biscuits Danone, magasin Mark and Spencer, Air liberté), la CGT appelle seule à une journée d’action le 22 mai (passée presque inaperçue), premier jour du débat parlementaire sur la loi dite de « modernisation sociale ». Mais elle refuse, le 9 juin – alors que ce même débat parlementaire, prolongé, en était à une phase décisive -, de prendre part à la manifestation des entreprises en lutte, soutenues par les organisations de chômeurs et des partis politiques (PCF, Verts, LCR, LO, AL). Or, une solide implication confédérale dans cette manifestation réussie l’aurait faite passer au stade de confrontation avec le gouvernement, débouchant sur une radicalisation politique nécessaire à gauche. La CGT ne l’a pas voulu, prétextant encore l’indépendance. Mais par rapport à qui ? Au PCF et à « l’extrême gauche », peut-être, mais au gouvernement Jospin, c’est moins clair !
Quant à l’appui donné à Denis Cohen, secrétaire général de la fédération mines-énergie (par une lettre de J.-C. Le Duigou à la fédération mines-énergie, ce qui signifie forcément le feu vert de Bernard Thibaud) pour accepter l’accord [sur le régime des retraites] négocié avec la direction d’EDF-GDF, peut-on le justifier par l’indépendance ? Si un dirigeant CGT a été dans la dernière période un partisan caricatural de Robert Hue, allant jusqu’à figurer sur sa liste aux européennes de 1999, c’est bien Cohen ! Et la justification du compromis sur le régime des retraites d’EDF-GDF ne peut absolument pas être argumentée par un quelconque problème urgent de solvabilité du régime, mais uniquement par la stratégie de privatisation voulue par les comptables du capitalisme mondialisé [privatisation effective en 2004].
[…]
Nouveau siècle, nouveau syndicalisme ?
Le sectarisme de certains, le suivisme vis-à-vis de certains partis, un syndicalisme prétendant donner des ordres aux salariés ou réguler (CFDT) par-dessus leur tête « l‘intérêt général » plutôt qu’encourager leur initiative, ont abouti au repli des syndicats sur des appareils à la recherche d’une nouvelle légitimité. La CGT n’y échappe pas. A la croisée des chemins, elle reste traversée par les aspirations à un syndicalisme de lutte de classe, d’unité, d’ouverture aux mouvements de contestation du néocapitalisme (Forum social mondial et européen fin 2003), de pratiques nouvelles en phase avec les aspirations démocratiques du salariat d’aujourd’hui. Bref, une confédération unitaire pour un siècle nouveau, dans un contexte radicalement différent de 1902, où la CGT s’est affirmée.
L’histoire tumultueuse de son lien au PCF a besoin d’une révision complète, non pas au profit d’autres allégeances politiques, mais pour inventer, dans le pluralisme, un projet syndical neuf et mobilisateur […].
Dominique Mezzi (Rouge, mars 2003)

 

APRES LE 47e CONGRES CGT

Le « paquebot » largue les amarres

L’image d’un lourd « paquebot » CGT très difficile à faire bouger est régulièrement présente chez des commentateurs qui attendent une adaptation « réaliste » de la CGT. A la veille du référendum EDF-GDF de janvier 2003, où Denis Cohen, secrétaire général de la fédération énergie, approuvé en interne par Jean-Christophe Le Duigou (et donc par B. Thibault), donnait son feu vert à une « réforme » des retraites (désavouée ensuite massivement par les syndiqués et les salariés lors d’un référendum), Michel Noblecourt (dans Le Monde) décrivait cette « épreuve de vérité » pour la CGT. Il répertoriait trois « mutations » préparatoires à un recentrage assumé, comparable à celui de la CFDT de 1978 : la rupture du rapport au politique, et notamment au PCF ; la volonté d’une politique « contractuelle » (signature d’accords) ; et une avancée vers « les réformes », dont celle des retraites.
Le 47ème congrès s’est-il déroulé selon ce schéma ? […] L’orientation voulue par la direction confédérale est approuvée confortablement (75%), mais le pourcentage des contre et des abstentions a quand même doublé depuis le 46ème congrès, où le rapport général totalisait 91% des mandats. Certains votes d’amendements ont enregistré des résultats significatifs. Bernard Thibault lui-même a dû monter au filet à deux reprises pour appeler le congrès et « la majorité des 75% » à la responsabilité, devant un débat houleux qui menaçait d’échapper à la maîtrise de la direction.
Il y a donc bien un débat d’orientation qui s’affirme. Quoi de plus normal par ailleurs dans un congrès syndical ? Sauf que dans la CGT, la confrontation d’orientations différentes est certes possible, tolérée, tant qu’elle est émiettée ou individualisée. Mais lorsqu’elle prend la forme d’un débat structuré, avec des cohérences visibles entre syndicats différents, fédérations différentes, villes différentes, elle met vite en situation de fragilité le système de cohésion interne, habitué à l’unanimisme, au sentiment puissant de former un « corps commun ».
Dans Critique Communiste du printemps 2001, nous décrivions ainsi la bifurcation devant laquelle se trouvait la CGT : « Dès lors, deux voies s’engagent : celle d’une nouvelle CGT brisant le moule d’origine stalinienne, mais sans rompre avec l’identité lutte de classe, en tentant de la refonder dans les mouvements sociaux d’aujourd’hui ; ou celle d’une CGT s’adaptant empiriquement … à l’énorme puissance de séduction du capitalisme moderne. » Nous disions que si les débats depuis 1989-91 avaient mis en évidence des « croisements entre ces deux voies, des interrogations et des déchirements », « rien n’était encore bloqué dans un sens ou dans l’autre ». Après le 47ème congrès, peut-on dire que la page est tournée ? […].
L’éco-système

Pour comprendre le mécanisme historique d’évolution de la CGT, plusieurs entrées sont possibles. Mais celle de la rupture d’équilibre de ce qui fut appelé, par Georges Lavau, « l’éco-système » CGT-PCF, est probablement une des plus pertinentes […].
Dans un dossier de Rouge du 20 mars 2003, nous posions, en forme de boutade, la question suivante pour résumer le congrès CGT : « Comment vivre sans le PCF ? ». Cette façon de voir peut être d’autant plus questionnée que depuis le 46ème congrès, nous assistons à un paradoxe étonnant: alors que la direction CGT fait tout ce qu’elle peut pour ne plus paraître liée au PCF, sa haute direction est de plus en plus monocolore : probablement 75% de membres du PCF au bureau confédéral après le 46ème congrès, et peut-être 80% après le 47ème (contre 50% autrefois). Parallèlement, à la Commission Exécutive confédérale, restreinte numériquement, le pluralisme politique est quasiment nul. Et il semble bien qu’une semblable évolution se vérifie dans pas mal d’organisations nationales CGT. C’est moins vrai pour les organisations plus proches du « terrain », où se vérifie parfois l’inverse : la désertion, ou la disparition du PCF de l’animation syndicale concrète. Certains militants ressentent à nouveau ce qui semblait avoir disparu depuis le début des années 1990 : la chasse aux sorcières, ou l’intimidation idéologique (« Tu n’es pas dans la démarche CGT ») […].
Notre hypothèse est donc que la direction CGT a besoin, pour fonder son avenir en tant que première centrale syndicale (32,9% aux prud’homales, mais érosion maintenue, contre 3,3% pour le PCF aux présidentielles en 2002), de souder son système d’implantation, de direction et d’orientation de manière à ne plus dépendre directement des évolutions du PCF (et surtout de ses non réponses, comme en témoigne le récent congrès du PCF, qui ne débouche sur rien d’autre que la gestion de l’appareil sans offre politique). On peut même risquer l’hypothèse que la manière dont la CGT résoudra (ou non) le problème de l’assise et du renouvellement de ses bases matérielles de développement, associés aux orientations qui donnent une cohérence stratégique à ce projet pour son réseau militant, pourra servir de test et de « modèle » de réflexion pour la crise de la gauche tout entière, et du PCF en même temps.
On voit d’ailleurs les prémisses d’un scénario de ce type, au-delà du PCF, dans l’intérêt porté par le Parti socialiste au concept de « sécurité sociale professionnelle » débattu au congrès CGT (thème qui parcourt par ailleurs pas mal de réseaux militants, et dont il faut reconnaître qu’il reproduit aussi, sous une autre forme, une élaboration issue du secteur économique du PCF à travers la « sécurité-emploi-formation », proposée par Paul Boccara (Une sécurité d’emploi et de formation, P. Boccara, Le temps des cerises, 2002).
Ce n’est pas la première fois que la « courroie de transmission » fonctionne quelque peu à l’envers. C’était déjà le cas au milieu des années 1990, quand la CGT de Louis Viannet paraissait plus innovante, avec ses « modernistes » comme porteurs d’idées (que L.Viannet a repris sans l’avouer), qu’un PCF sortant d’une phase classiquement sectaire. Dans Politique La revue (octobre-décembre 1996, numéro spécial PCF), nous écrivions : « Les deux directions sont maintenant contraintes de négocier indirectement leur positionnement, (…), de tenir compte de leurs besoins réciproques, et d’éviter de se nuire». Or, à plusieurs reprises, dans les croisements d’intérêts entre les deux organisations, se sont produits des conflits publics. Depuis le 46ème congrès de Strasbourg en 1999, nombreux et à chaque fois très médiatisés (y compris volontairement), ont été les signes de prise de distance de la CGT avec la direction du PCF. Le PCF, pour sa survie politique, a parfois pris des initiatives intempestives qui ont beaucoup irrité la direction CGT, laquelle n’avait pas toujours été consultée.
On se souvient par exemple que la CGT a refusé de soutenir la manifestation du 16 octobre 1999 sur l’emploi, initiée par le PCF [alors au gouvernement], soutenue par la LCR et Lutte ouvrière, ainsi que d’autres organisations (chômeurs), en plein débat sur les licenciements et la loi Aubry des 35 heures. L’affaire était certes compliquée et a donné lieu à des remous dans tout le mouvement social sur « les rapports au politique ». Mais la CGT a par la suite été incapable (sauf sur les cadres) de lancer ses propres initiatives nationales sur cette question [des 35 heures], ayant sur la loi Aubry une approche de critique bienveillante, justifiée au congrès de Strasbourg par l’idée qu’il ne faut pas toujours être contre tout.
Le problème était beaucoup plus simple sur la manifestation nationale du 9 juin 2001 contre les licenciements, initiée cette fois par des entreprises (Danone, M&S) et des syndicats, soutenue par des associations et un panel politique pluriel allant du PCF à la LCR, LO, AL en passant par les Verts. Mais la CGT a également refusé, non sans débats internes houleux, certains responsables syndicaux membres du PCF soutenant plutôt cette participation.
La consécration politique de cette orientation a été médiatisée par la sortie de B. Thibault du Conseil National du PCF (lors d’un congrès extraordinaire de celui-ci en 2001, alors que parallèlement Jacqueline Lazarre et Christine Puthod, membres du bureau confédéral, y faisaient leur entrée, mais n’ont pas été reconduites au nouveau bureau issu du 47ème congrès), et sur la rencontre de juillet 2001 entre les deux directions (Bernard Thibault et Robert Hue présents), à l’issue de laquelle les documents échangés ont été reproduits in extenso dans la Nouvelle Vie ouvrière. On y lit notamment ceci : la CGT est « pleinement disposée à débattre en permanence avec tous les partis démocratiques », y compris d’objectifs revendicatifs, mais en excluant « toute attitude de soutien ou de co-élaboration d’un projet politique quel qu’il soit ». On y lit aussi cette idée intéressante de rejet de « toute suprématie naturelle de l’ordre du politique » qui impliquerait la « subordination du syndicalisme ». Mais notre interprétation de ce passage […] rejoint plutôt celle du livre collectif de dirigeants de la CGT en 1995 : Faut-il réinventer le syndicalisme (Gérard Alezard, Lydia Brovelli, Gérard Delahaye, Jean-François Leterrier) où on lisait : « Paradoxalement, le syndicalisme se retrouve trop « politisé » pour ne pas l’avoir été suffisamment, c’est parce qu’il n’a pas bâti lui-même son propre projet syndical qu’il s’est inscrit dans celui des autres » (par ailleurs, bien des propositions de ce livre sont devenues aujourd’hui celles de la CGT).
Ainsi le 9 juin 2001, la CGT pouvait apporter son propre projet syndical contre les licenciements, y compris la sécurité sociale professionnelle, mais elle a préféré, sous prétexte de ne pas se mélanger aux politiques, éviter au gouvernement Jospin une crise sévère. Une certaine façon de défendre l’indépendance peut ainsi conduire à d’autres…dépendances. Comme le dit aussi l’historien Michel Dreyfus (Histoire de la CGT, éditions Complexes, 1995), la thématique de l’indépendance, magnifiée depuis la Charte d’Amiens de 1906, cache mal un certain « refoulement » du politique […]
Une autre interprétation est encore possible du refus (« refoulé ») de la politique. Il faut un projet, mais après le 21 avril 2002, il n’est pas près d’émerger à gauche. Il n’y a pas d’alternative politique. Selon certains militants extrêmement démoralisés du PCF et de la CGT, seul un « populisme » avec variantes de droite et de gauche (« gauchiste ») serait aujourd’hui l’émanation de la crise sociale. Selon certaines hypothèses, le nouveau projet sérieux passera par une sorte de confédération souple autour du PS (avec des « volontaires » du PC, des Verts ?). En attendant, Raffarin et Chirac vont gouverner et le syndicalisme ne pourra que limiter les dégâts [selon cette conception démoralisée]. Comme le disait déjà L. Viannet en décembre 1995, à un jeune manifestant qui voulait faire tomber Juppé : « Mais par qui le remplacer ? » […]

Venons-en à la crise d’implantation sociale.

L’ « éco-système » CGT-PCF reposait sur un substrat social et historique commun : le développement d’une classe ouvrière industrielle et de grandes entreprises nationales (Renault, EDF…). Et l’accession de la classe ouvrière française, grâce à la phase de luttes ou de grands évènements (1936-1946) à un statut de reconnaissance nationale, mais aussi d’intégration dans le tissu politique historique, avec tout ce que cela implique de fierté collective, de sentiment de force, d’avenir possible, etc. CGT et PCF représentaient « la » classe ouvrière.
Le déclin a commencé en 1968, il est long et cruel. Mais le PCF, s’il conserve des réseaux militants précieux et combatifs, n’est pas enraciné dans les potentialités nouvelles du salariat, notamment sa jeunesse. Politiquement, il le subit depuis longtemps, et de plein fouet. La CGT est menacée également, parce que son appareil matériel n’est assis que sur cinq ou six grandes fédérations du secteur public, et quelques grandes branches industrielles affaiblies. La CGT a un besoin impératif de renouveler son rapport à la classe ouvrière du secteur privé ou employé (services, commerce, communication, techniciens, PME), quitte à mettre un bémol à certaines traditions revendicatives du « public » pour paraître mieux entendue de certaines couches ayant subi les reculs des dernières années […] On ne peut […] comprendre autrement les hésitations et tergiversations autour de la revendication du retour aux 37,5 annuités pour tous sur les retraites, qui peut être ressenti comme faisant trop la part belle au secteur public.
La CGT se voit donc contrainte, sous peine d’asphyxie, de renouveler sa base sociale. Ce faisant, elle est fascinée par les résultats indéniables obtenus par la CFDT […], au prix du recentrage vers le syndicalisme du possible (prédéterminé par les choix patronaux essentiels). Elle opte donc pour un pragmatisme revendicatif […].
Il ne faudrait pas, par ailleurs, se tromper de débat. Que la CGT se présente comme le syndicat des «conquêtes sociales » et valorise les avancées concrètes, n’est pas critiquable. Un syndicat, c’est d’abord cela. La CGT a trop vécu sur la base de consignes venues d’en haut, de slogans ronflants et creux. Mais le monde a changé. La jeunesse, les salariés, ne croient plus aux discours seulement généraux. Il faut inventer un langage et une pratique nouvelle, efficace, mesurable, s’appuyant sur une culture démocratique beaucoup plus forte, sur l’intelligence collective. Il faut se coltiner les salariés du secteur privé d’aujourd’hui, qui n’est plus le même que dans les années 1950. Or une partie importante du corps militant CGT n’est pas formée à cela […].
Il en va ainsi de l’objectif d’un « statut du salarié » et de la « sécurité sociale professionnelle », avec lequel la direction CGT tente de redonner une cohérence à son action. Bien des équipes ne comprennent pas et sont désappointées […].
Au total, le 47ème congrès de la CGT a donc été le théâtre de deux crises entrelacées, quoique distinctes : celle du projet politique de la CGT, et celle de son implantation sociale, comme facteur d’affaiblissement de son appareil matériel [au centre du congrès lui aussi]. Le dénouement est à venir […].
Dominique Mezzi (Critique Communiste, mai 2003)

 

 

Encore sur « syndicalisme et politique » : deux points de vue de René Mouriaux

Le premier document (8 décembre 2010) que nous publions ci-dessous est issu d’un séminaire de l’Institut de recherche de la FSU (www.institut.fsu.fr). Pour analyser l’attitude syndicale face au néolibéralisme, René Mouriaux donne des indications plus générales et historiques sur les rapports entre le syndicalisme et les questions de transformation sociale, voire politiques (même si ce n’est pas traité directement).

Le deuxième document est une conférence prononcée le 29 avril 2014 à l’Institut d’histoire sociale (www.ihs.cgt.fr) de la CGT, dont René Mouriaux est également membre. Partant de raisonnements en terme de « logique », il invite à ne pas confondre, dans le débat sur « syndicalisme et politique »,   le « contraire » (ou « l’impossible« ) et le « contradictoire« , qui se résout comme chacun sait dialectiquement en une synthèse nouvelle !

Nous indiquons le lien pour accéder au PDF de ce document:

Cliquez : pdf_Conference_Rene_Mouriaux_-_Syndicalisme_et_apolitisme

 

 

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Politiques néolibérales

Les syndicats face au néolibéralisme par René Mouriaux

Ce texte a été présenté et discuté lors de la séance du séminaire « Politiques néolibérales et action syndicale » le 8 décembre 2010. Pour René Mouriaux étudier le rapport entre syndicats et néolibéralisme incite à examiner les dimensions de la relation des partisans de la liberté économique avec le « fait syndical ». Cela conduit aussi à indiquer des pistes de répliques pour les organisations qui n’entendent pas se rallier aux sirènes du laisser-faire, laissez-passer.

Le mot « syndicat » est attesté en 1477 et signifie « charge ou fonction de syndic ». Le terme provient du grec (syndic, qui dit le droit) en passant par le latin (syndicus, défenseur des droits). En francais, jusqu’au XVIIIe siècle, syndic désigne quiconque assure une fonction de délégué. Alors que « les chambres syndicales » apparaissent à partir de 1864 avec la suppression de l’interdiction de la grève, de la coalition, la lexie « syndicat professionnel » s’impose avec la loi de 1884. Syndicat relève ainsi fortement du vocabulaire juridique et vaut pour toutes les organisations qui s’en prévalent, qu’elles soient révolutionnaires, réformistes, réformatrices voire fascistes. Syndicalisme apparaît en 1893, deux ans avant la création de la CGT. Dans son Dictionnaire du Socialisme (Giard et Rivière, 1911), le guesdiste Charles Vérecque retrace de manière assez exacte l’histoire du mot, d’abord général, puis accaparé par le courant révolutionnaire de la CGT qui ne comprend pas que des ouvriers anarchistes mais aussi des blanquistes. « Syndicalisme. Pour les socialistes, le syndicalisme n’est pas autre chose que l’organisation syndicale ou corporative de la classe ouvrière. C’est ainsi qu’on pourrait retrouver, sous la plume de Guesde, l’emploi de ce mot dans le Socialiste de 1893, et s’appliquant à cette organisation. Mais depuis quelques années, sous l’influence anarchiste, ce mot a subi une transformation : on lui donne un sens qu’il n’avait pas autrefois, et qu’il ne peut pas avoir, et une valeur d’affranchissement, comme le socialisme, auquel souvent certains l’opposent. Ce qu’on appelle le syndicalisme est considéré par ses partisans comme une méthode d’expropriation de la classe capitaliste. Il existe même des partisans qui déclarent, audacieusement et inconsciemment, que c’est la seule méthode d’expropriation capitaliste. » (Op. cit. p.466)

La coloration apportée par les partisans de l’action directe (boycott, label, grève, sabotage) a conduit à accoler un adjectif pour distinguer le syndicalisme « réformiste » du « révolutionnaire ». Il n’est pas question d’étudier la floraison de qualificatifs utilisés (chrétien, confessionnel, jaune, social-démocrate, marxiste, etc.) sans oublier les typologies savantes. Il suffit de souligner dans les usages contemporains les deux acceptions, la première désignant le mouvement et l’autre l’action exercée par et dans l’organisation relevant de la loi de 1884. Le terme de libéralisme a été forgé par Maine François Pierre Gontier de Biran, dit Maine de Biran qui l’utilise en 1818 dans son Journal comme nom de la « doctrine favorable au développement des libertés ». Le pluriel indique la liaison entre économie, politique, religion et culture. Mais le général Augusto Pinochet a dans les années 1970 montré à quel point le libéralisme économique pouvait être dissocié du politique. Néolibéralisme apparaît en 1844 alors que paraissent les premiers ouvrages d’Alexis de Tocqueville et de Frédéric Bastiat. Le malheur est que d’autres acteurs impriment des cours nouveaux à la doctrine de la liberté économique. Les « néos » se succèdent, révélant la faiblesse de ce préfixe. Au début du XXIe siècle, le néolibéralisme désigne la conception de l’économie énoncée par John Williamson dans Le consensus de Washington et qui s’inspire de Hayek. Étudier le rapport entre syndicats et néolibéralisme incite à examiner d’abord les deux dimensions de la relation des partisans de la liberté économique avec le « fait syndical » et en troisième lieu à indiquer des pistes de répliques pour les organisations qui n’entendent pas se rallier aux sirènes du laisser-faire, laissez-passer.

I La stratégie anti-syndicale des libéraux

De manière explicite et qui sera durable, les libéraux ont, par la Loi le Chapelier du 4 juin 1791, nié l’existence de « prétendus intérêts communs ». Le salarié est un individu qui contracte librement avec l’employeur. Pas de corporation, pas de coalition. Le mouvement ouvrier a réussi à ébranler le dogme individualiste. La contre-offensive libérale à partir de Reagan et de Thatcher a visé à détruire les conquêtes sociales antérieures à la crise du keynésiano fordisme. La révolution conservatrice « made in France » d’abord rampante sous la gauche ralliée à l’économie de marché, puis explicite avec Jacques Chirac et proclamée avec Nicolas Sarkozy, comporte trois dimensions. Tout d’abord, le patronat se préoccupe de « reprendre la main » dans l’entreprise. Certes, il a toujours veillé à s’assurer l’allégeance des salariés à travers des formes de management successives, paternalisme, taylorisme, D.P.O. et les pratiques communicationnelles. Toutefois avec la crise, la gestion du personnel est devenue agressive. Le collectif de travail a été démantelé par l’externalisation et la sous-traitance. Les statuts sur le même site se sont multipliés : intérim, stagiaires, temps partiel, CDD, de telle sorte que les CDI ont été réduits au strict minimum. La mise sous pression engendre un tel stress que les suicides au travail se banalisent. Les patrons voyous sont montrés du doigt mais le chantage à la délocalisation est pratiqué par de grands groupes. En second lieu, le patronat dans son ensemble s’en est pris aux « rigidités » du droit du travail et les pouvoirs publics ont pris en charge leurs doléances. En 2008, la requalification du Code du Travail a permis de rétrograder nombre de dispositions légales en réglementaires. Les accords de procédures ont été favorisés aux dépens des normes. Les accords dérogatoires ont chamboulé la hiérarchie des textes. Le Statut de la Fonction publique a été déstructuré et la grève dans le secteur public muselée. Enfin, la répression contre les militants s’est amplifiée. Les licenciements abusifs relèvent du quotidien comme l’attestent les décisions de Prud’hommes exigeant la réintégration de délégués injustement sanctionnés. Un doctorant en économie, Thomas Breda a évalué à 20 % en moyenne le retard salarial des délégués syndicaux CGT par rapport à leurs collègues (L’Humanité, 15 novembre 2010, p.9). La crainte de représailles explique en partie la non syndicalisation.

II Intégrer le syndicalisme

Quand le syndicalisme de conquête s’avère être un danger trop pressant, le patronat n’hésite pas à susciter des contre-feux (Jaunes, SPF, CSL) ou à provoquer des scissions. Dans la période contemporaine, à côté de la répression, le patronat libéral ne se prive pas de recourir à des manœuvres de séduction (et même de corruption) ainsi que d’assujettissement. D’incessantes campagnes médiatiques sont menées contre le syndicalisme de transformation sociale, accusé de quatre vices principaux : son archaïsme (une pensée du XIXe siècle ou du CNR), son corporatisme (opposé à l’intérêt général défini par les employeurs et la majorité présidentielle), son caractère anti-démocratique (les bloqueurs minoritaires prennent en otages les usagers). En même temps, les projets de contre-réforme sont acclimatés par des échanges avec les dirigeants syndicalistes favorables au dialogue social. Sur le plan européen, les rencontres du Val Duchesse ont rempli ce rôle. Dans l’hexagone, on peut citer la Fondation Saint-Simon et particulièrement depuis 1999, l’Université d’été du Medef (succédant au CNPF en1998) qui invite le secrétaire général de la CFDT. Le credo libéral, à force d’être répété, apparaît comme évident, et le consensus inévitable. À défaut de le supprimer, une partie du patronat libéral envisage d’intégrer le syndicalisme.

Comment justifier pareille entorse au dogme individualiste ? Historiquement en France, deux tentatives ont été effectuées en ce sens avant la loi de 1884. Tout d’abord, il faut évoquer la notion de « corps intermédiaires » qui sont envisagés pour contribuer à la stabilisation de la société. Sauf erreur, la notion apparaît pour la première fois sous la plume de Benjamin Constant dans De l’esprit de conquête (1814). Le grand libéral français participe en 1815 au Projet constitutionnel de Napoléon Ier, de retour de l’île d’Elbe. Il suggère une représentation des intérêts professionnels, disposition qui sera baptisée « la Benjamine ». L’idée chemine, quoique toujours menacée d’être taxé de « corporatisme ». Jean-Philippe Perrot est le seul chercheur à fournir des repères pour l’histoire de cette notion dans La représentation des intérêts dans le mouvement des idées politiques (PUF, 1974). Après la FEN, l’UNSA utilise fréquemment la notion de corps intermédiaires pour exprimer sa conception du syndicalisme réformiste.

Une seconde tentative de tempérer l’individualisme pour mieux le défendre a été entreprise par le directeur du Journal des Économistes, Gustave de Molinari. Cet auteur prolifique a publié les Bourses du travail en 1849 (réédition 1893). À l’instar des Bourse de valeurs qui agrègent les capitaux et favorisent les échanges, les ouvriers réuniraient leurs offres d’emploi et les mettraient en rapport avec les demandes. Molinari tente d’obtenir l’approbation et l’appui des organisations ouvrières. De manière convaincante, Peter Schöttler a relativisé l’importance de l’économiste belge dans la Naissance des Bourses du travail (PUF, 1989). Mais du point de vue théorique, la contribution de Molinari est importante. Par un anti-étatisme forcené, l’hyper libéral envisage une organisation autonome de la société civile. Quand les libéraux s’occupent du syndicalisme, ils visent à le domestiquer. Émile Ollivier, l’homme-clé de l’Empire libéral et principal auteur de la version finale de la loi du 25 mai 1864 autorisant la grève affirme : « La liberté de coalition tuera les grèves ».

La loi du 21 mars 1884 sur les syndicats professionnels, votée après de nombreux reports, pose le principe de spécialité. Les syndicats ont en charge les questions économiques et ne doivent pas déborder sur le champ politique. La circulaire de Jules ferry aux préfets qui accompagne le texte incite ces derniers à favoriser, avec doigté, la création de ces associations. L’intention d’intégration relève de l’évidence. D’où l’opposition militante au lendemain du vote. La logique de la loi de 1884 a été poursuivie à travers divers dispositifs, à commencer par le paritarisme (terme de 1961 alors que paritaire remonte à 1920). Dans son Cahier de prison 16 (1934) Antonio Gramsci relève la duperie de la notion – ce qui ne signifie pas le refus radical de la pratique. « §18. « Paritaire ». La signification de « paritaire » est des plus intéressantes et « significatives ». Elle signifie que 1 000 000 a les mêmes droits que 10 000, parfois qu’un seul a les mêmes droits que 50 000. » (Traduction Gallimard, 1990, p.235).

L’autonomisation de la démocratie sociale promue à partir des années 1980 avec la disqualification de la loi et l’exaltation de la régulation conjointe (réglementation négociée, convient-il plutôt de dire) est amplifiée par la refondation sociale du Medef. L’influence du volontarisme juridique britannique est perceptible. On le retrouve jusque dans les accords de Bercy du 23 mai 2008 où les comités de suivi sont réservés à ceux qui ont signé les accords (Partie 3-section 3).

III Réplique du syndicalisme à l’offensive néolibérale.

Cette troisième partie sera rapide car le thème forme l’objet même du séminaire. A titre propédeutique, il est possible d’avancer trois pistes de réflexion. La première consiste à envisager les pratiques anti-institutionnalisation. Les négociations, la présence dans les institutions paritaires relèvent de la nécessité et du danger du face-à-face intégrateur. La FSU est consciente du problème et a dès sa naissance organisé la consultation des personnels après la signature d’un accord. Un bilan de cette pratique serait instructif, comme celui des décisions de boycott ainsi que des comptes-rendus de mandats. Le second axe concerne la bataille des idées. Le néolibéralisme est une idéologie conquérante. Le combattre requiert de mettre à nu ses fondements et ses ruses, ses visées et ses relais. En 2009, la CGT a édité un Lexique usuel critique de l’idéologie dominante économique et sociale (LUCIDES) que son IHS a élaboré avec des chercheurs comme Jacques Freyssinet et Josette Lefèvre. L’institut de la FSU a édité en 2002 un Nouvel ordre éducatif mondial de grande qualité. Comment mieux populariser ces travaux, comment accroître le rayonnement de la pensée critique ?

La troisième piste concerne la construction d’un projet syndical alternatif. La lutte de l’automne 2010 a montré le handicap que représentait l’absence d’une proposition syndicale cohérente pour l’avenir des retraites. L’indépendance syndicale est à ce prix. Lier la défense des retraites à l’emploi et à l’amélioration des salaires est pertinent mais il faut aller au bout de la démarche en explicitant les conditions, y compris au niveau de l’UE, pour obtenir les trois objectifs. Dans la conjoncture présente, à crise systémique, revendications systémiques. Évidemment, il est plus aisé d’écrire que de construire : il faut passer de la défensive à l’offensive.

René Mouriaux Docteur d’État en Science Politique

 

 

Une note de lecture de Jean Magniadas

Jean Magniadas, économiste,  fut directeur de l’Institut syndical d’études et de recherches économiques et sociales (ISERES) de la CGT. Il a publié plusieurs ouvrages dont : Le patronat (éditions Messidor), Migrations et mondialisation (Le temps des cerises), et, avec René Mouriaux, Le syndicalisme au défi du 21ème siècle (Syllepse). Il participe à la fondation Copernic. Il publie des notes de lectures sur le site du Parti communiste français (www.pcf.fr), dont celle-ci sur Nouveau siècle, nouveau syndicalisme. Nous l’en remercions.

 

Nouveau siècle NOUVEAU SYNDICALISME, note de lecture de Jean MAGNIADAS

Ouvrage collectif coordonné par Dominique MEZZI- Editions SYLEPPSE, 2013

Cet ouvrage appelle au débat, certaines de ses propositions peuvent être contestées. Mais il fournit des éléments d’appréciation utiles sur la situation du syndicalisme en France. Il retrace l’ampleur et les caractères de l’offensive développée contre lui par le patronat, mais aussi l’initiative dangereuse du pacte gouvernemental. Il évoque des perspectives possibles d’essor du syndicalisme et pour son unification. Evolutions, questions, dans lesquelles les militants du mouvement ouvrier et démocratique sont directement concernés.

Cet ouvrage composé par les contributions de chercheurs porte sur les problèmes du syndicalisme principalement en France, mais aussi en Europe et comporte la participation de dirigeants syndicaux. D’emblée, le coordonnateur indique clairement qu’il se situe dans une interrogation sur l’avenir du syndicalisme dans le mouvement de lutte de classes, dont celui-ci est né.

Jean-Marie Pernot, chercheur à l’IRES, traite de la situation actuelle du syndicalisme en France et dans d’autres pays, du recul des effectifs syndicaux et s’attache à répondre à la question de savoir s’il s’agit d’une phase provisoire, cyclique ou d’un processus plus profond ? Il rejette les explications superficielles ou tendancieuses et considère que les syndicats, comme d’autres organisations ou institutions, se trouvent placés présentement dans un rapport d’extériorité, analysé par le sociologue Robert Castel. Le chômage et les différentes faillites de la gauche gouvernementale l’ont renforcé. Il appartient donc aux syndicats, non seulement, de répondre aux attentes des salariés mais d’en susciter d’autres. Il examine aussi l’évolution des formes de socialisation dans leurs rapports avec la syndicalisation.

Dans leur contribution, Sophie Béroud et Karel Yon éclairent les notions d’institutionnalisation et de bureaucratisation montrant aussi qu’elles sont souvent abusivement appliquées aux syndicats. Ce qui ne signifie pas que ceux –ci sont sans défauts et que leurs pratiques ne peuvent pas progresser. Les auteurs dénoncent les manœuvres patronales pour isoler les syndicalistes des salariés, en pesant notamment sur leur emploi du temps.

La contribution de Corinne Gobin et Kevin Crochemore introduit la dimension internationale et européenne dans le débat. Ils analysent positivement les dernières restructurations syndicales internationales dont les effets ne peuvent être immédiats et ils montrent aussi l’importance des grands processus de restructuration capitaliste et l’essor de la sous-traitance internationale. Ils critiquent l’euro syndicalisme et estiment qu’il est cadré par le système « contre- démocratique » de l’Union européenne. Ils considèrent que l’euro- syndicalisme ne comprend pas la nature véritable du capitalisme en Europe et regrettent l’ambiguïté de certaines de ses initiatives.

Le politologue et historien René Mouriaux retrace l’histoire complexe de la CFTC, créée à l’origine par un catholicisme inscrit dans l’univers de la démocratie chrétienne. Il décrit les étapes successives, les évolutions idéologiques, sociologiques et politiques. Il analyse la formation et l’organisation d’une minorité qui, à partir de 1952, va accroître son influence, conquérir la majorité et devenir une nouvelle confédération : la CFDT. Celle- ci portera des contradictions entre un syndicalisme de transformation sociale et un syndicalisme de régulation qui s’exprime, aujourd’hui, dans le choix affirmé du réformisme.

Raphaël Szajnfeld, retrace l’histoire de la création de la FSU dont il a été un acteur important. Celle- ci est née de l’exclusion du SNES et du SNEP de la FEN (fédération de l’éducation nationale). La FEN avait fait, à son origine, le choix de l’unité et de l’autonomie, lors de la scission de 1947 de la CGT. Ce qui lui vaudra alors une place particulière dans le paysage syndical de notre pays. L’auteur examine les raisons de son déclin et ses initiatives plus récentes qui la conduiront à former une nouvelle centrale : l’UNSA, dans la double visée de reconquérir une hégémonie dans son secteur et de constituer un nouveau pôle syndical avec la CFDT et, si possible FO, pour faire pièce à la CGT. Cela ne lui permettra pas d’arrêter le déclin ; tandis que la nouvelle organisation qu’est la FSU va connaître un essor rapide et apparaît, aujourd’hui, comme une organisation dynamique et capable d’initiatives.

Le sociologue Jean-Michel Denis étudie l’Union syndicale Solidaires avec notamment la question de l’autonomie, une particularité du syndicalisme français. Pour lui cette pratique peut à la fois agir comme un frein ou un moteur. . Les résultats d’une enquête menée auprès des délégués du dernier Congrès, montrent que Solidaires est composée aujourd’hui pour une part de militants venus de SUD après la rupture avec la CFDT et d’autres qui n’ont pas connu cet itinéraire. Il en résulte des différences, l’auteur cherche à dégager quelles en seraient les conséquences dans l’avenir.

Dans la dernière partie de l’ouvrage, des dirigeants syndicaux anciens et/ou actuels répondent à des questions avancées par le coordinateur de l’ouvrage portant notamment sur l’unité.

Pour Gérard Aschieri, ancien secrétaire général de la FSU, l’aspiration à l’unité est une constante dans les mouvements sociaux, mais la crainte existe aussi qu’elle se fasse formellement ou n’aboutisse qu’à un compromis mou, les exemples dans l’histoire ne manquent pas. Il n’y a pas eu en France, selon lui, de centrale syndicale qui serait une sorte de matrice originale qu’il faudrait reconstituer. Dans le mouvement syndical existe des conceptions différentes, mais l’émiettement actuel est très négatif pour la syndicalisation, comme pour la construction des rapports de force et l’élaboration d’alternatives. Pour lui, il faut inventer du nouveau, l’avenir de toutes les organisations est désormais posé et il faut éviter la tentation d’un regroupement autour de deux grands ensembles, l’un réformiste et un autre, difficile à qualifier. Cette construction devrait trouver des formes nouvelles de démocratie.

Annick Coupé, porte-parole de l’Union syndicale Solidaires, rappelle que l’existence en Grande-Bretagne d’une seule centrale n’a pas empêché des défaites, elle affirme néanmoins que la multitude des organisations serait loin d’être un gage d’efficacité. Elle rappelle les raisons de la création de son organisation et sa conviction que l’on ne peut pas faire l’économie de débats de fond. Les rencontres intersyndicales sont utiles même lorsqu’elles ne débouchent pas sur des actions, car elles permettent la compréhension des positions en présence. Cela est vrai aussi pour d’autres espaces de rencontres à d’autres niveaux. Le débat et les divergences sur l’unité doivent être portés devant les salariés pour les dépasser.

Maryse Dumas, ancienne Secrétaire de la CGT souligne, que depuis ses origines, la CGT a fait le choix d’un syndicalisme de classe et de masse, qualificatifs qui ne sont pas antinomiques, mais à comprendre dialectiquement. La recherche de l’unité d’action, voire de l’unification, est posée par l’émiettement actuel. La stratégie d’un » syndicalisme rassemblé » permet le débat sur le contenu des revendications et sur l’action commune, même si des divergences subsistent sur d’autres aspects. Elle a prouvé son efficacité. Les moments forts ne doivent pas masquer les moments plus difficiles. La tentation existe de ne rassembler que des organisations considérées comme idéologiquement proches, qui peuvent certes servir de locomotives, mais ne doivent pas faire perdre de vue la nécessité d’une unité plus large. Pour la CGT, la conquête d’un nouveau statut du travail et d’une sécurité sociale professionnelle exprime bien la nécessité syndicale d’intervenir dans le champ politique et social.

L’ancien secrétaire général de la FGTE/CFDT Guy Le Coq estime que l’unité d’action est indispensable, mais se heurte aux références identitaires, aux objectifs, à l’appréciation des résultats. Les particularités du système français concernant la représentation encouragent à mettre en avant l’identité et les postures propres à chaque organisation. La réforme des règles de la représentativité va complexifier ces rapports. Ce qui pose avec force la nécessité de renforcer l’unité d’action pour la défense des salariés. Il suggère de renforcer la structuration de l’intersyndicale par un Conseil national permanent du syndicalisme français.

Se fondant sur le conflit, en 2007, à la SNCF portant sur les régimes spéciaux de retraite , Tony Fraquelli, reproche aux syndicats, craignant, non sans raisons, d’être piégés, de s’être mal engagés dans les discussions sur la pénibilité du travail. Il estime qu’à partir du métier on peut mettre en cause la subordination, modifier les conditions de travail, alors que les négociations sont demeurés au niveau de la compensation financière de la pénibilité. Selon lui, les militants investis dans les comités d’hygiène et de sécurité ou instances similaires ont un rôle méconnu par les cadres syndicaux les plus responsables, alors que les directions s’appuient souvent sur des experts très qualifiés. L’importance de cette question a conduit l’intervenant à s’investir personnellement dans la psychologie du travail. Il relève comme facteur favorable un certain nombre d’initiatives intervenues dans le cadre de la CGT. Il suggère une coopération plus étroite entre les scientifiques, spécialistes du travail, et les syndicalistes et la création d’un lieu d’échanges permanent entre ces deux mondes, tout en relevant qu’il ne s’agit pas de transformer les syndicalistes en spécialistes de l’ergonomie ou autres disciplines scientifiques et que l’apport des syndicalistes est lui-même utile à la connaissance. Pour lui, la CGT dispose des ressources indispensables pour innover sur les questions du travail et du militantisme.

L’ouvrage se poursuit par un échange sur l’avenir de la CGT entre Dominique Mezzi et René Mouriaux. Dominique Mezzi, après avoir donné son interprétation de certaines données, exprime un certain nombre de regrets : l’absence d’une continuité de propositions publiques en direction des partenaires syndicaux pour pérenniser l’unité, considérant que les évolutions structurelles envisagées par la CFDT et l’UNSA posent la question d’une politique plus audacieuse de rapprochements unitaires. Il estime que la CGT a connu des épreuves politiques coûteuses et les a surmontées. Mais il considère qu’elle peine à assumer la portée politique indépendante du syndicalisme et regrette, également, l’insuffisance de véritables débats politiques et de vie démocratique. Il pense que le moment communiste qui a été une des formes de dialectique sociale et politique du 20e siècle est aujourd’hui achevé laissant la place à une dialectique nouvelle, incluant la tradition communiste et d’autres rassemblements car la gauche est un ensemble complexe. Il avance un certain nombre de suggestions: accepter le pluralisme ; viser le rassemblement des forces qui refusent de s’incliner devant l’état de choses des conséquences du capitalisme, en dépassant le découpage entre pole radical et pole réformiste.

René Mouriaux souligne que la stratégie patronale repose sur le chômage de masse et la concurrence hyper libérale et combine trois méthodes : la corruption, la répression, l’intégration du syndicalisme. La Fondation Copernic a utilement créé un Observatoire de la répression et de la discrimination syndicale significative de la répression patronale.

Il rappelle qu’historiquement, la loi Le Chapelier, fondée sur le dogme du libéralisme a interdit les syndicats, cette tradition sera ultérieurement poursuivie sous d’autres formes. L’offensive de Reagan et de Thatcher s’inscrit dans cette filiation. L’histoire montre aussi que lorsque le syndicalisme s’avéra comme un danger, le patronat n’hésita pas à susciter et à soutenir la création d’organisations complaisantes ou de scissions. L’auteur relève que des campagnes médiatiques sont constamment menées contre le syndicalisme de transformation sociale, accusé d’archaïsmes, tandis que les projets consensuels, réactionnaires sont acclimatés par des échanges avec les dirigeants syndicaux favorables au » dialogue social ». Faute de pouvoir supprimer le syndicalisme le patronat choisit de l’intégrer. L’intervenant donne une rapide histoire de ces tentatives et souligne que la limitation du champ d’action des syndicats inscrite dans la loi du 1884 a été poursuivie sous la forme du paritarisme. L’autonomisation de la démocratie sociale promise à partir de 1980 a été amplifiée après la création du Medef. Sarkozy n’a pas caché sa volonté de briser la CGT, de la canaliser et n’a cessé d’opposer sa légitimité électorale pour disqualifier la résistance syndicale. Il a multiplié les dispositions pour isoler la CGT, en légitimant le consensus social et en exaltant le pragmatisme sous le drapeau du » donnant/donnant ». La CGT a su se sortir du piège du « sarcophage ». Elle a stoppé le recul numérique, développé ses analyses, ses objectifs, amélioré ses pratiques sans doute encore insuffisamment. Son avenir dépend de plusieurs conditions selon l’auteur : s’implanter dans l’ensemble du salariat, développer une pratique démocratique autogestionnaire, pratiquer l’autonomie politique et l’unité d’action, conjuguer le quotidien et une vision transformatrice anthropo-écologique. S’agissant de l’unité, une CGT audacieuse ne peut que favoriser le rassemblement et l’unité d’action, celle- ci réclame d’être prolongée à l’échelle internationale. Une CGT unifiante s’épanouira d’autant plus qu’elle reliera le local au mondial, la lutte pour la feuille de paie aux grands enjeux collectifs.