CFDT : les années 68

Dans ces moments où la Confédération CFDT anticipe soigneusement les décisions du gouvernement Hollande (dont elle a préparé l’avènement de très près), en fréquentant  les cabinets ministériels (loi ANI…), il est bon de rappeler à la mémoire ce que fut une autre CFDT.

De la fin des années 1960 à la fin des années 1970, ce fut la décennie ancrée dans les luttes, l’unité avec la CGT,  une perspective tournée vers un « socialisme autogestionnaire », « la planification des moyens de production », et la construction d’une jonction militante entre l’action ici et maintenant (et pas seulement dans les usines), et la question du projet politique démocratique. La rupture ultérieure (après 1978 s’il faut vraiment une date clef) n’en est que plus douloureuse, mais aussi étonnante. Cette histoire est pour partie controversée.

Nous avions déjà publié sur ce blog une réflexion d’Albert Detraz, ancien secrétaire confédéral CFDT, sur le rapport syndical à l’Europe ou la politique en général. Pierre Cours-Salies, historien de la CFDT (La CFDT: Un passé porteur d’avenir. Pratiques syndicales et débats stratégiques depuis 1946Editions la Brèche, 1988) revient ici sur ces années riches en débats. Cet article est extraît de  : La France des années 1968, dir. Antoine Artous, Didier Epsztajn, Patrick Silberstein, Paris, Syllepse, 2008).

La CFDT : Dans les luttes, avec l’autogestion au cœur

Par Pierre Cours-Salies

Une des racines du Mai français ne peut être séparée de la création de la CFDT, en 1964. Ce fait lui-même mériterait une analyse du processus de rupture avec l’identité chrétienne, l’abandon du « C » de CFTC et le choix du nouveau nom, « démocratique », par une majorité massive. Cette phase des années cinquante et soixante, qui précède l’objet de ce livre voit coexister, une confédération dirigée par des chrétiens sociaux et des fédérations animées par des militants « de lutte de classe » ; à côté, la revue Reconstruction offre des moyens de réflexion et d’expression. On peut consulter, par exemple, les textes des congrès des fédérations de la métallurgie (en 1952 et 1956), du bâtiment, de la chimie en 1956 ; ceux de la fédération du textile-habillement (Hacuitex) en 1964 et 1966, comme le rapport au congrès confédéral de 1959 « Pour une planification démocratique ».

Retenons que cette évolution « restait mal connue à l’extérieur », comme l’écrit Tribune socialiste (hebdo du PSU) fin octobre 1964. On doit rappeler que seulement 10% des effectifs de l’ex-CFTC ont choisi de faire scission. Avec l’aide  du gouvernement, ils furent reconnus bien au-delà de leur représentativité pour les aider à se développer. Mais la réalité politique fut la transformation de la CFTC en CFDT, et le maintien au sein de celle-ci de la plupart des 30 % qui s’opposaient à cette « déconfessionnalisation ». Quelques uns partirent ensuite du fait de la grève de 1968.

Pour mieux comprendre un tel phénomène, une étude plus ample sur les réflexions de lutte de classe parmi les chrétiens, à l’époque,  ferait apparaître plus d’un rapprochement avec les prémisses de la théologie de la libération (le rayonnement des ouvrages du Père Lebret, s.j. est voisin en France et en Amérique du Sud…)

Rappelons seulement les options nettes affirmées, lors du congrès de juin 1963 par Eugène Descamps, secrétaire général de la CFTC, un an avant : « Nous ne sommes pas des missionnaires d’un ordre social chrétien français et européen.  Nous sommes du 20e siècle et non du Moyen Age… Notre engagement syndical est motivé par notre appartenance à la classe ouvrière. C’est parce que l’injustice a broyé nos pères et nos camarades que nous sommes entrés dans le combat syndical pour la justice et la dignité humaine. ». Cela se dit en toute clarté, comme le congrès de la fédération de la métallurgie CFTC avait, en 1952, adopté un rapport affirmant : « Notre monde capitaliste est celui où les possédants dirigent effectivement la vie des nations. Il a pour base la propriété privée des moyens de production (…)  Le régime politique est d’abord au service de ces puissances financières. On ne dénoncera jamais assez la mensonge démocratique en régime capitaliste ».

Réalités et limites du « néo-capitalisme »

En fait, leur dynamisme syndical et politique s’affirme au moment même où, de proche en proche, beaucoup se laissent gagner par l’idée que  « le système capitaliste a changé », qu’il n’y a « plus de prolétariat », que la « civilisation du bien-être », la croissance liée à la consommation et à la production de masse, s’impose avec pour conséquence un nécessaire abandon de la contestation fondamentale de la société par le syndicalisme.  En répondant aux exigences des militants tout en évitant les difficultés  idéologiques du socialisme soviétique ou de celui à la française, simple gestion gouvernementale occasionnelle, ils font adopter des options favorables à la « planification démocratique de l’économie » (1959). Ils ont des options socialistes et de démocratie radicale, traduites dans le texte préparatoire au congrès de 1964 : « l’anticapitalisme n’est pas un phénomène spontané et naturel au niveau des masses, encore moins aujourd’hui dans une société de consommation qu’hier dans une société caractérisée par la misère ; c’est la raison pour laquelle la motivation profonde de transformation de la société capitaliste doit pénétrer la conscience des salariés par le moyen d’une idéologie élaborée à partir de la racine de la condition ouvrière » (Evolution et perspectives de la CFTC, p. 62).

A l’époque, cette discussion recoupait celle autour de « l’autogestion » : la recherche d’un projet de société socialiste qui ne verse pas dans la bureaucratisation. Formation, la revue de la confédération CFTC puis CFDT, a publié, dès avant le congrès de 1964 deux articles d’information sur ce sujet (n°58 et n° 60). Une des fédérations de la CFTC-CFDT en fit un ample débat avec ses militants. « Y a-t-il un exemple de la société que nous réclamons ? », interrogent des militants, en leur nom ou en reprenant des discussions autour d’eux. Les réponses données en 1962 et en 1964 par le secrétaire général de la fédération textile habillement, d’une netteté exemplaire, permettent de comprendre comment la CFDT anticipe les discussions de Mai 68 : « Nous avons souvent dit que nous ne choisissons pas le communisme et que nous ne pouvons pas admettre le capitalisme (…) Mais il ne suffit pas de se mettre entre deux chaises. Il nous faut imaginer une structure. Alors il faut en effet détacher le pouvoir de décision économique du capital pour le rattacher à l’homme. C’est ce que personnellement j’appellerais le suffrage universel en économie. Un homme, une voix. Pourquoi certains en auraient-ils davantage et pourquoi cela serait-il juste en politique et erroné en économie ? Cela entraîne évidemment une modification totale, sinon son abolition, du droit de propriété sur les moyens de production. » (Congrès Hacuitex de 1964, résumé des interventions et réponses, p. 6).

D’autres organisations de la CFDT proposent des « réformes de structures anticapitalistes », en lien avec les luttes de masses et des fédérations prennent des positions voisines, ainsi celle de la chimie, en 1964 : « Il faut instituer l’appropriation sociale de l’autofinancement, c’est-à-dire le retour à la collectivité de l’accumulation de richesses dues à l’effort des hommes actuellement détournées au seul profit de quelques uns ». Dans le rapport d’Edmond Maire, l’autogestion est ainsi « le but » du socialisme. Le but, mais le chemin ? Les exigences, l’utopie : que faut-il faire murir et pour quels objectifs réels ?

Cette discussion, amorcée dès avant 1968, continuera, et s’approfondira. De nombreux militants et structures syndicale discutent de la stratégie de la lutte des classes : de ce qui lie les revendications, la contestation de la propriété capitaliste et les formes d’action adaptées à la perspective de socialisation et de démocratie.  Elle recoupe des réflexions sur la « nouvelle classe ouvrière » (Serge Mallet , André Gorz, Pierre Belleville,YOD…). Celles-ci mettent en évidence des attentes nouvelles chez des couches importantes de salariés, dont le droit  de regard sur les objectifs de la production et le fonctionnement des entreprises, le droit à la formation tout au long de l’existence pour ne pas être enfermé dans le même emploi, qui sont reprises dans les documents de la CFDT au sujet de la section syndicale d’entreprise et dans les revendications présentées en mai 68.

Deux stratégies opposées : qu’est-il possible d’exiger ?

Après la présidentielle de 1965, De Gaulle ébranlé, quelle perspective construire ?  Cette question fait apparaître deux réponses, qui mettent en évidence les implications d’une logique d’unité ouvrière et celle d’une approche de « réforme sociétale réfléchie ».

Dans la CFDT, un courant se regroupe au nom d’une « stratégie commune » aux partis de gauche et aux syndicats. Cette démarche a des liens avec des dirigeants de la CGT et de Force ouvrière, de même qu’avec Michel Rocard, dirigeant du PSU. Il faut, selon eux, marier la  modernisation des approches (pour parler le langage du moment, le mendésisme), la critique du carcan gaulliste et des « propositions constructives » opposées au Cinquième Plan (1966-1970), faites de manière responsable, c’est-à-dire absorbables par l’économie et permettant une transformation progressive et prolongée (Julien Ensemble, 1965). Edmond Maire et Marcel Gonin, tous deux dirigeants de la CFDT, mènent une vraie campagne, autour de plusieurs thèmes. « Nous sommes dans une économie ouverte », répètent-ils pour en conclure que les revendications doivent être limitées : « resserrer l’éventail des salaires (…) c’est probablement donner 5 % par an au tiers le plus défavorisé et 3 % au plus avantagé », « une réduction de la durée du travail plus rapide que celle prévue par le Plan gouvernemental, vers les 43h 30 au lieu des 44h 30 prévues pour 1970 ». Ils argumentent  avec une masse de précisions (Tribune socialiste, 8 décembre 1966) : « il s’agit donc d’un choix d’objectifs prioritaires liés entre eux et économiquement cohérents ». Une option assumée avec clarté, somme toute : « Cela implique dans un premier temps, précisent-ils, le renforcement et l’unité de la gauche non communiste sur la base d’un programme socialiste et démocratique ».

Une autre orientation s’exprime, à l’opposé : une « stratégie autonome ».  Au nom de principes élémentaires : « c’est une vieille déviation bien connue et qui s’appelle la déviation économiste, développe Gilbert Declercq, et il y avait sans doute d’excellents économistes au XIXe siècle pour expliquer la nécessaire présence des gosses dans les filatures (…) Cette tendance, qui livrerait le syndicalisme à la technocratie, voudrait que soient liés par contrat les syndicats ouvriers et les partis de gauche » (Intervention au congrès confédéral en novembre 1967).  « C’est au nom d’un certain réalisme qu’on a toujours refusé en France les réformes sociales. D’une certaine manière, un ‘réaliste’ finit toujours par devenir, sinon réactionnaire, du moins conservateur. Son raisonnement consiste à estimer que, puisque les choses ne se sont pas faites, c’est qu’elles n’étaient pas faisables. Le ‘progressiste’ fait à peu près le raisonnement inverse ». « Que le gouvernement fasse une bonne politique (…) C’est à lui de gagner la confiance des travailleurs » (Formation n° 76, p.21).

Cette attitude correspond à la majorité des militants et des structures de la CFDT, que l’autre courant espère bien faire évoluer vers une orientation d’accompagnement d’une candidature de Mendès-France, avec Jacques Delors, et bien d’autres à l’horizon de 1972, où devaient se tenir, dans la même année, une présidentielle (après celle de 1965) et des législatives (après celles de 1967). Ce calendrier amène, en février-mars 1968, un début de discussion entre le PCF et la FGDS. Toute cette chronologie sera bousculée par la grève générale et ses suites.

Dans la CFDT, ce débat a lieu avec vivacité, organisé avec une grande démocratie par la direction nationale: les porte parole de chacun des courants circulent dans les stages de militants et divers débats au sein des organisations ; une brochure interne est réalisée et diffusée, « revue par les camarades partisans de l’une et l’autre stratégie » (Formation n° 76, janvier-février 1968).

Dynamique de l’unité syndicale : comment faire bouger ?

Pour la majorité des responsables de la CFDT, l’essentiel est de vérifier si leur option de l’unité d’action produit des effets : « Syndicalisme contestataire ou de participation ? C’est parfois un faux problème, faisait remarquer Eugène Descamps. L’essentiel est de ne pas être absent des luttes ouvrières » (Intervention au congrès de1967). La situation, à l’inverse de l’image trop courante des « Trente glorieuses » est faite d’inégalités et de disparités. Les revendications élaborées dans la CFDT, en lien avec les fédérations et les syndicats les plus touchés  peuvent paraître très élevées. Pour  ne prendre que deux exemples : la revendication, contre un gouvernement cherchant à créer un « volant de chômage » pour faire pression sur les salariés durant les années 1965-70, la réduction possible de l’horaire réel moyen de quarante six heures actuelles à quarante heures en 1970 avec maintien du pouvoir d’achat pour les salariés, sans difficulté grave pour  l’économie ;  de même, une augmentation du pouvoir d’achat du SMIG,  afin de combler le retard entre le coût réel de la vie et les ‘données’ de l’indice manipulé depuis au moins 1956,  mais aussi pour rétrécir l’éventail des salaires en prenant en compte les couches de salariés qui avaient progressé.

Ces revendications, mises au point dès 1965 (Formation, n° 63, mai-juin 1965), ont été proposées aux autres centrales. Une discussion eut lieu au sujet de l’augmentation du SMIG, perçue comme excessive : pourquoi ne pas s’en tenir à exiger de l’aligner sur l’augmentation de l’indice des prix ? Cette discussion fit accepter les propositions de la CFDT : trois millions de salariés à bas salaires étaient ainsi directement concernés. Cet ensemble revendicatif faisait l’accord de la CGT comme de FO ; toutefois, cette dernière refusa  un accord à trois, par méfiance anti-communiste.  Ainsi fut conclu l’accord CGT-CFDT du 10 janvier 1966.  Son écho parmi les salariés est net et, à diverses reprises, la FEN et FO se joignent  à des appels unitaires en 1967.

Cette dynamique d’action a certainement créée les conditions de la grève ouvrière de mai 68. Une progression des « jours perdus pour fait de grève » montre une confiance retrouvée : de 979.900 en 1965 à 2.523.500 en 1966 et 4.203.600 en 1967 ; les grandes journées d’action commune servent de rendez-vous, progressivement, aux salariés de petites entreprises. Parallèlement, des luttes dans des entreprises plus grandes se durcissent, donnent lieu fin 1967 et durant les premiers mois de 1968 à des affrontements entre grévistes et forces de l’ordre, à la Saviem de Caen, au Mans, à Mulhouse.

André Jeanson, président de la CFDT et plutôt « modéré », écrit dans Témoignage chrétien (du 9 novembre 1967), à propos de ces luttes dures d’usines : « il ne faudrait pas grand-chose pour que les travailleurs reprennent leurs bonnes habitudes et descendent dans la rue, avec quelquefois des boulons dans leurs poches »

Retenons cependant, emblématique, cette déclaration qui mérite la célébrité depuis longtemps : « Les militants syndicaux (…) en viennent parfois à prendre la mobilisation des militants pour la mobilisation des masses, ou à s’en remettre à une perspective mythique de grève générale ». Date : avril 1968 ; auteur : Edmond Maire.  Dans le cours des « années 68 », saisir ce fil de compréhension est indispensable.

Mai 68 : la lutte continue

D’où l’importance de la déclaration de la CFDT, le 16 mai 1968 : « En se déclarant solidaire des manifestations étudiantes, la CFDT en a ressenti les motivations profondes (…) A la liberté dans les universités doit correspondre la même liberté dans les entreprises. En cela, le combat des étudiants rejoint celui mené par les travailleurs depuis la naissance du syndicalisme ouvrier.

A la monarchie industrielle et administrative il faut substituer des structures démocratiques à base d’autogestion. L’extension des libertés syndicales, la reconnaissance de la section syndicale d’entreprise, la garantie de l’emploi, le droit des travailleurs à la gestion de l’économie et de leur propre entreprise doivent être affirmés avec plus de force que jamais ». Au moment où se développe la grève générale, il s’agissait, selon l’un de ses principaux rédacteurs, de « définir par une expression forte le sens profond de l’aspiration populaire dominante »  (Albert Détraz, Tous ensemble, n° 20).

Après la grève générale du 13 mai, la grève ouvrière prend le relais, à Nantes dès le 17. Durant quatre semaines, on comptera neuf millions de grévistes en moyenne. Les discussions de Grenelle, le 27, marquent un tournant : elles sont jugées tout à fait insuffisantes par les salariés des entreprises les plus structurées syndicalement. La question posée, alors, est la question politique plus largement : pourquoi conserver ce pouvoir, venu un autre 13 mai par un coup d’Etat et usé ? « Dix ans, ça suffit ! » devient un slogan dans les manifestations. Certaines entreprises reprennent le travail, après satisfaction de leurs revendications ; d’autres commencent des grèves. Le pays est pour l’essentiel au rythme d’une grève générale. Le locataire de l’Elysée et ses proches ont quelques jours, du 27 au 30, où ils ne savent plus que faire. La direction de la CFDT souhaite une initiative en faveur d’un gouvernement provisoire ; ainsi déclarent-ils à Pierre Mendès France, sollicité comme possible Premier ministre : « Si vous êtes amené à faire un gouvernement, il doit être constitué avec les communistes, la FGDS, et aussi des forces nouvelles. Un peu comme au moment de la Libération où les hommes des réseaux, de la Résistance, ceux des partis et des syndicats avaient leur place au pouvoir. » (Eugène Descamps, Militer, p. 192).

Mais, les méfiances entre partis et le refus de sortir du cadre institutionnel amènent les appareils politiques  de gauche à refuser une issue politique portée par la mobilisation. La FGDS et le PCF, avaient un début de programme de gouvernement depuis quelques mois se réunissent ; mais ne veulent pas proposer un débouché politique.  La direction de la Fédération de l’éducation nationale (FEN) s’adapte ; la CGT, quoi qu’en pense une grande parie de sa direction, ne veut pas aller contre le Parti et se contente de gérer au mieux le maintien de la combativité et des mobilisations. Le rejet des « conclusions de Grenelle », comme le refus dans les manifestations de rue du référendum que De gaulle propose, quand on analyse la suite des jours de ce mois, mettent en évidence  « une occasion manquée ». Comme la CFDT le souligne, cela la place symboliquement à gauche. Toutefois, l’analyse d’Eugène Descamps, pour l’essentiel, relève d’un constat plus que d’une proclamation stratégique : « En 1968,  les travailleurs avaient tout en main. Qu’aurait fait la police ? L’armée ? Nous savions que, dans la police, de nombreux fonctionnaires étaient assez proches de notre manière de voir. La  police parisienne, les 28 et 29 mai, n’était nullement activiste. Elle nous paraissait plus près de la neutralité ! Le peuple a vécu quelques jours d’espoir ! » (op. cit. p. 197).

Nous trouvons ici une des questions fortes qui traverseront les années 68 et resurgissent : les rapports entre les dirigeants politiques de gauche et par ailleurs les militants, la population des salariés et la masse des jeunes.  Pour bien marquer l’ancrage de la CFDT de 1968 dans cette contradiction et au cœur de cette sensibilité aux possibilités de transformation,  reprenons donc, en bref, ce qu’Eugène Descamps a décrit comme « Mai 68 à l’envers » : « Les hommes politiques qui veulent réaliser le socialisme sont suffisamment unis et courageux pour éviter à la fois l’enlisement et la guerre civile, suffisamment démocrates pour qu’eux-mêmes, portés par la masse, remplacent un pouvoir débile, respectent les libertés fondamentales, s’inscrivent dans le cadre de la Constitution, quitte à le modifier six mois ou un an après. Il y a des moments, les masses sont en mouvement ; ces masses doivent être orientées vers le changement  avec la garantie de réaliser des réformes en sauvegardant les libertés (id.).

Malgré les réticences internes de divers ordres, ne voulant pas elle-même provoquer une division trop forte avec la CGT, les autres forces syndicales et de gauche, la direction confédérale, sans participer directement, soutint la démarche de plusieurs fédérations et deux dirigeants participèrent au meeting de Charléty, pour consolider « l’aile marchante » du mouvement de Mai.

 Ce sera donc « une victoire syndicale et une défaite politique ». Comme le dit ce jour-là Frédo Krumnow (Habillement CFDT) « Mai amorce une lutte qui sera forcément de longue durée ». Une série de « jamais ça » patronaux   aura été remis en cause : la réduction du temps de travail à 40 heures sans aucune perte de revenus, le SMIC augmenté de 35 % et tous les autres salaires d’au moins 10 %, la disparition des abattements de zone qui imposaient d ebas s alaires en province;  jusqu’à l’acceptation du principe du droit à la formation continue et à la section syndicale d’entreprise. Ces résultats contredisent point par point les élucubrations du courant qui avait défendu l’autolimitation des revendications au nom d’une gauche réformatrice. Et démontrent la vanité des discours économiques responsables de nombre d’experts et de leaders patronaux que des socialistes et des syndicalistes avaient pris pour la vérité révélée.

Cela place le mouvement syndical français dans une situation paradoxale et difficile. Difficile parce que la Chambre bleu horizon de juin 1968 laisse gérer les affaires par un gouvernement Chaban-Delmas dont le conseiller social est Jacques Delors, plutôt proche d’Edmond Maire et de Michel Rocard. Des propositions d’accords sèment le trouble parmi les syndicalistes (P. Cours-Salies, op.cit., 171-177). Plus avant, la situation sociale française paraît paradoxale : « Une  semi-révolution (…) semble n’avoir eu pour effet que de donner un vigoureux coup d’épaule pour faire aboutir des revendications embourbées », note Daniel Reynaud (Sociologie du travail, 1971). Mais, la même année, un colloque tenu à Bruges souligne comment les syndicats français se sortent bien d’avoir joué ce rôle d’accompagnement du débordement (Guy Spitaels, 1971) ; alors que dans d’autres pays européens, en Allemagne, en Suède, en Belgique, aux Pays Bas des débrayages spontanés s’organisaient en 1969, 1970 et 1971, des grèves dites « sauvages » parce qu’imposées par la base militante des syndicats ; comme en Italie où les syndicats allèrent jusqu’à constituer des « comités d’usine » reconnus par eux.

Le débat de stratégie de 1970[1]

Les succès syndicaux ne sont pas rien, et s’accompagnent d’une vague d’adhésions, une croissance d’environ 20 % des effectifs, qui permettent de créer de nombreuses sections et syndicats. Et de nombreux militants de la CFDT s’emparent du débat préparatoire au congrès de 1970 pour clarifier leurs idées et donner une voie nette à leur centrale. Pour un historien, la lecture des textes d’avant 1968 et ceux du congrès de 1970 frappe : les perspectives ne varient pas beaucoup ; mais les termes et le ton changent. Albert Détraz l’a fort bien résumé : « Participer à la lutte des classes est une chose, l’inscrire dans une stratégie et lui donner une finalité précise en est une autre ».

Trois courants s’expriment dans ce débat : la motion d’orientation retenue comme base, un courant autour de la notion centrale de « planification démocratique » comme moyen indispensable de transformation et un autre autour de la perspective d’une rupture politique par l’action afin d’arriver au socialisme autogestionnaire. Résumons-en quelques aspects, révélateurs de l’après-Mai et de ce qui va se jouer autour du Programme commun. Certains des protagonistes du débat précédent, dans une perspective de tactique d’appareil, se tiennent en retrait, tel Edmond Maire se contentant de préparer une réforme des statuts, singulièrement centraliste sur laquelle nous devrons revenir. La seule manifestation de ses idées, « la démocratisation de l’entreprise », est rejetée « car la démocratie est une structure ou le pouvoir vient du peuple, ce qui n’est pas le cas de l’entreprise capitaliste ». En fait, dans quel ordre prendre et développer la perspective « vers le socialisme démocratique » ? Le courant des Pays de Loire (qui regroupe d’autres fédérations et des syndicats), qui apparaît dans la continuité d’une CFDT de lutte de classe d’avant 68, « la planification démocratique est rendue possible par un début d’appropriation sociale, comme une étape essentielle (…) qui prépare et préfigure une société autogérée. Pour le courant autour d’Hacuitex, « la révolte gronde dans les ateliers et services, les usines. La CFDT entend soutenir et développer ce courant de contestation, en contribuant à le rendre plus conscient et plus efficace ».

Ces positions, dans le souffle de Mai, s’attirent des méfiances : l’essor des luttes pourrait-il permettre de passer directement de la grève générale à l’auto-organisation de la classe et à la prise du pouvoir transformant la société de fond en comble ? En fait, cela exprime tout autant une option de véritable rejet du capitalisme qu’une rage contre le rôle des « appareils politiques » en Mai 68.  Certains craignent d’y trouver la reprise des positions de la CGT d’avant 1914 ; d’autres feignent d’y voir un « conseillisme » avant-gardiste qui mépriserait  la démocratie. En fait, personne n’en fait une stratégie, remarque Eugène Descamps. Les porte-parole se répondent, au moment de la synthèse du congrès. Gilbert Declercq, pour celui regroupé autour des Pays de Loire : « ce n’est qu’après cette appropriation collective que sera possible une planification démocratique dans une perspective d’autogestion ». Frédo Krumnow, du « courant Hacuitex » : « nous ne sommes pas de ceux qui pensent que l’autogestion soit possible, pas plus que la planification démocratique dans une société capitaliste (…) Mais il faudra que la rupture soit radicale (…) Pourquoi ce serait à nous, syndicalistes, de tracer des mi-chemins plutôt que d’avancer clairement l’ensemble des exigences que nous portons ».

La véritable synthèse de ce débat, in fine, est publiée en 1971, Pour un socialisme démocratique, contribution de la CFDT, le texte que la CFDT adresse à la CGT afin d’avoir un débat approfondi en lien avec l’unité d’action, nécessaire mais dépendant d’une évolution de la CGT sur bien des revendications : augmentation plus rapide des basses rémunération, heure d’information pour tous les salariés et pas seulement pour les syndiqués, une campagne sur les droits des immigrés. En même temps, la CFDT refuse de considérer que Mai 68 a été un accident de parcours et défend sa conception : « en optant pour l’autogestion (elle) a pris en compte les expériences socialistes diverses qui montrent que le changement politique, même accompagné d’une appropriation collective des moyens de production, ne suffit pas à changer fondamentalement la situation de dépendance des travailleurs (…) Ils ne sont plus subordonnés à un pouvoir extérieur (…) ils deviennent collectivement leur propre employeur, maîtres du produit de leur travail et de son utilisation dans le cadre de la planification démocratique » (op ; cit. p ; 46). Le même document fait ressortir que l’axe du changement est « la mobilisation  et l’action des masses populaires », sans quoi même une éventuelle victoire électorale de la gauche serait vouée à l’échec. Ce débat, mené en lien avec les luttes indique assez la réflexion stratégique  trois ans après 68 !

Il serait cependant regrettable de ne pas saisir cette relecture des textes du congrès de 1970 sans en souligner quelques autres apports importants pour les luttes remettant en cause les rapports sociaux, d’autant plus éclairants qu’ils sont discutés dans l’élaboration publique de « la stratégie syndicale ». Signalons un document présentant « une solidarité fondamentale de lutte commune des travailleurs (…) en face de l’oppression capitaliste internationale », qui indique les processus de colonisation sous des formes diverses (Une économie de solidarité pour le développement du tiers-monde).  En ce qui concerne les pénibilités du travail et la façon dont devraient être combattues et rejetés les nuisances, on peut trouver des échos du livre d’André Gorz, comme une anticipation du travail publié sous le titre « Les dégâts du progrès ». Un autre des documents de préparation met en évidence des positions féministes. Sous le titre de « Lutte contre les inégalités », après une mise à jour des « disparités qui se cumulent », tant nationale qu’internationales, un chapitre  précise (Groupe : Problèmes humains dans une société en développement, p. 15-16, octobre 1969) : « c’est la société qui a décidé de la prédétermination de la femme  pour les tâches ménagères et les fonctions moins nobles (…). En apparence, la femme semble avoir acquis l’égalité de droit avec l’autre sexe, comme elle semble avoir acquis la même liberté. Mais  (…) la véritable égalité réside dans le droit pour chacun de s’exprimer comme un individu autonome et créateur et ce droit reste en fait refusé plus à la femmes qu’à l’homme. C’est ainsi que la société de consommation de masse lui crée des modèles précis qu’elle continue d’autant moins à créer qu’elle est plus exclue des échelons du pouvoir. (…) Sa situation de faiblesse n’est que la conséquence de son traditionnel statut d’inégalité dans la société ».

Last, il nous faut signaler ici, passé en grande partie inaperçu, le débat et le vote au sujet des « statuts » de la CFDT. Historiquement, pour cette centrale, cela a eu un rôle très lourd (P. Cours-Salies, op. cit., 189-191). Nous aurons malheureusement l’obligation d’y revenir dans l’analyse des retournements ultérieurs.

Lip, symbole révélateur

L’analyseur Lip, a pu écrire René Lourau  en1974, afin de mettre en lumière, au nom de la reconstruction immédiatement possible de la société et des rapports sociaux, selon lui et un courant de « démocratie de base radicale », le courant de spontanéité qui fait vivre à beaucoup l’espoir d’un « nouveau Mai ». Il souligne comment personne ne tire les conséquences d’une affirmation partagée par Georges Séguy, secrétaire général de la CGT à propos des « Lip » : ils ont montré »qu’ils pouvaient se passer des patrons ». Cette question mérite en effet attention, quand près de 200 petites usines ou ateliers de production seront occupés entre juillet1974 et juillet 1975, et mettront à l’ordre du jour une coordination nationale des Lip, Pil et autres entreprises où les salariés, souvent des femmes, ont assuré la reprise de la production comme support à leur lutte.

Jeannette Laot, membre de la direction confédérale, proclame : « Pour le CNPF, ces luttes préfigurent peut être le début d’une période difficile où se dessineront les prémisses d’une société dont il ne veut pas » (Syndicalisme, 9 août 1973). De la même veine, la revue de la confédération en donne une portée historique : « Lip, après Mai 68, c’est le bruit d’une société nouvelle et déjà en train d’amorcer sa construction qui s’amplifie » (CFDT aujourd’hui, novembre 1973, p. 6). Bel enthousiasme partout : des dizaines de milliers d’acheteurs deviennent légalement  des « recéleurs » en soutenant les producteurs et les vendeurs de montres Lip.  Une chose, avec un gouvernement de droite est de voir les CRS intervenir, de voir le Ministre du travail chercher un repreneur, au prix de quels licenciements. Mais, de l’autre côté…. On pourrait imaginer, puisque le Programme commun garantit la possibilité d’une unité de la gauche autour des luttes et du droit à l’emploi, que la CFDT et la CGT demandent ensemble que des Offices nationaux de production soient créés et fournissent un support institutionnel, servent à ne pas licencier, donnent un cadre aux refus de ces fermetures parfois liées à des délocalisations. Pourquoi ne pas chercher  à créer les conditions d’une sorte d’appropriation sociale de ces outils de production, avec une garantie de l’emploi et un accompagnement sous forme de ventes et de productions protégées ? La fédération Hacuitex  le proposera pour les entreprises de la confection et du textile mais ne sera pas appuyée par la Confédération.

Ici, malheureusement, se manifeste une réalité composite et contradictoire. Nous devons commencer à souligner le côté pile et le côté face de la CFDT. La direction avec Edmond Maire, cherche son rôle de « Janus à deux portes » pour en finir avec « mai 68 ». D’un côté, entrez donc, c’est ici la nouveauté, c’est ici que cela se passe ! Mais, ensuite, on va vous le montrer, « il faut avant tout se méfier, des risques de débordement, d’espoirs excessifs, et aussi de la CGT, du PCF… » Ce sera, quelques années plus tard, «  la démocratie » contre le totalitarisme ! Au moment de Lip, aux dates des plus belles déclarations, on peut lire, dans un « procès verbal du conseil fédéral de la fédération CFDT de la métallurgie », en octobre 1973, une mise en demeure de voir les Lip accepter le plan gouvernemental de reprise, rejeté par 78 % d’entre eux : « il n’y a pas de pratique de la négociation, pas d’analyse politique (…) la fédération doit imposer une solution de compromis, y compris s’il le faut désavouer publiquement la section de Lip ».

On ne peut comprendre une telle duplicité sans une pause, une analyse de ce qui se passe au sein des instances dirigeantes et plus largement dans les syndicats. Une première approche se trouve, bien évidemment, dans la discontinuité de nombre d’animateurs de la confédération : pour des raisons de santé, au lieu de partir de ses fonctions avant le congrès de 1973 comme prévu, Eugène Descamps arrête fin 1971 ; une sorte de binôme se met en place entre Edmond Maire, élu secrétaire général et Frédo Krumnow, chargé de l’animation du secteur revendicatif ; mais celui-ci, du fait d’un cancer doit s’arrêter au cours de l’année 1973 et meurt en mars 1974. Cela ne peut rien expliquer sans la réforme des statuts de 1970, passée pratiquement inaperçue alors ; mais ses effets sont redoutables : au lieu d’avoir une direction confrontant souvent les unions départementales et le bureau confédéral, des structures régionales s’interposent, financées et mises en place par la commission exécutive confédérale.  Les secrétaires de région sont en fait nommés par la direction centrale au lieu de parler au nom de la base des syndicats. Dès fin 1972, plusieurs membres de la direction confédérale du même courant que Krumnow se demandaient comment faire accéder à la direction des personnes ayant assez d’indépendance et de force pour ne pas dépendre. Avant qu’une conscience critique large sur ces déviations ne se crée, il faut toujours le temps d’expériences répétées… Au même moment, en effet, des luttes importantes reprennent dans de grandes entreprises, comme les OS de Renault, la RATP, etc. : les syndicats et les militants ont de quoi s’occuper tandis que les opposants ne veulent pas faire scandale, pour ne pas désorienter.

Par ailleurs, la CFDT est présente dans les luttes, comme celles du MLAC pour le droit à l’avortement et à la contraception. Comme celles en soutien des résidents de foyers d’immigrés. Il en sera de même en mars 1974 avec la grève des banques et en octobre avec celle des PTT : par sa pratique syndicale, la CFDT progresse et atteindra l’apogée de ses effectifs en 1975.

Une confirmation des options politiques qui se dessinent est cependant donnée en 1974 avec une élection présidentielle à la suite du décès de Georges Pompidou, d’une longue maladie et deux ans avant la fin de son mandat. Edmond Maire, avec la commission exécutive confédérale, a pris les devants et décidé que François Mitterrand serait soutenu dès le premier tour à condition que celui-ci marque son accord avec  « l’Union des Forces populaires », une formule faite pour relativiser, aux côtés de Michel Rocard, le poids du PCF dans l’alliance. Evidemment, il s’oppose à la possibilité d’une candidature de Charles Piaget, de Lip, à la présidentielle, telle que la souhaitait le PSU, la LCR, Révolution, et l’Alliance marxiste-révolutionnaire. Un durcissement  sera sensible contre tous les militants liés de près ou de loin à l’extrême gauche, tandis qu’un groupe de fédérations et régions de la CFDT critiquent la diminution des revendications et la « perte d’autonomie » dans les formes de soutien à François Mitterrand.

Deux analyses de la crise

Au même moment, le débat interne au sujet de l’analyse de la « crise économique » apporte des éléments révélateurs. Une analyse du groupe de travail des conseillers d’Edmond Maire, dont Pierre Rosanvallon est  refusée par le conseil national confédéral, qui adopté l’orientation élaborée par le « secteur économique » où demeure une continuité d’options depuis Eugène Descamps et des proches de Frédo Krumnow. Son animateur, Michel Rolant, fait remarquer en novembre 1974 comment, même si le patronat et le gouvernement craignent encore « d’appliquer ouvertement les solutions capitalistes classiques », « nous entrons dans une période où l’intransigeance de la classe dirigeants conduit à de affrontements ». Il propose d’opposer des axes syndicaux actualisés : la réduction du temps de travail sans perte de salaire et avec de embauches correspondantes, la retraite à 60 ans avec des droits supplémentaires pour les travaux pénibles (…) l’abolition du droit patronal de licencier arbitrairement, la responsabilité collective des syndicats patronaux de branche en cas de faillite. « Ce que nous défendons (…) c’est le droit de tous les hommes, de toutes les femmes à travailler utilement et intelligemment ». Michel Rolant le résumait : « Tout le monde ne pourra et ne voudra travailler que si le travail change de sens e de nature. C’est ce changement qu’il s’agit d’imposer par la lutte. » (Nouvel observateur, 18 novembre 1974).

Il s’agit d’une véritable alternative globale au système capitaliste. Elle mettait en cause les conditions de travail, le travail de nuit, les cadences, les nuisances chimiques (Les dégâts du progrès) ; les buts et l’avenir de certaines industries, proposant des projets de reconversions sans licenciement (Où va la sidérurgie ?) ou  des éléments pour savoir comment changer de grands domaines d’activités (Politique de santé).

L’auteur de ce dernier document sera éliminé par une manœuvre ; n’avait-il pas le tort d’être à la fois dirigeant syndical et militant de la LCR ? Au moment de la lutte de la sidérurgie, François Rosso, dirigeant syndical dans la région  sera écarté et deviendra salarié de la CFDT à Paris avec l’interdiction d’intervenir  pendant cette lutte alors que la direction confédérale donnera son accord pour le plan patronal de suppressions d’emplois. Michel Rolant sera écarté de la direction confédérale et nommé à la tête de l’Agence française de l’énergie.

Dix ans après 1968, en soutien à Michel Rocard contre François Mitterrand jugé trop à gauche pour gagner, Edmond Maire salue la victoire de la droite aux législatives : «Giscard d’Estaing, tenant compte de la campagne électorale et des élections donne une coloration sociale à ses déclarations d’intention du 22 mars (…) Il faut donc tenter d’utiliser au plus vite ce besoin d’ouverture. (…) La CFDT devra rompre me cercle vicieux ou le refus global du patronat et la globalisation des revendications s’alimentent et se justifient l’un  par l’autre » (Rapport au conseil national en avril 1978). Après la victoire du 10 mai 1981, on comprend sans peine qu’un tel engagement va se poursuivre ; priorité sera donnée à la recherche d’un consensus entre le patronat et syndicats, les « les partenaires sociaux » comme les nommera Edmond Maire.

Retournements visibles de 1982

En 1982, lors du congrès de Metz, l’épilogue est d’un triste ! La revendication des 35 heures est échelonnée sur plusieurs années et payable en partie par les salariés, « pour permettre à la gauche de gérer dans la durée » ; il faut négocier le statut de l’intérim et les formes de précarité, « indispensables aux entreprises » dans le monde tel qu’il est ; en outre, la direction confédérale a dissuadé le Président de la République de reconnaître les droits politiques aux immigrés résidents en France parce que cela n’était pas « mûr ». Certes, au nom d’une CFDT de transformation sociale, une gauche syndicale va s’opposer ; mais les effectifs militants  s’effondrent du fait de cette dépendance au pouvoir. Comme Edmond Maire a pu le dire en 1984 (La CFDT en questions, 1984) : il lui aura fallu attendre jusqu’à ce congrès pour enfin pouvoir diriger la CFDT en organisation syndicale moderne. Quatre ans après, il dira  aussi, dans une interview à Libération, que la grève est « dépassée » … Une voie à rebours de la pratique syndicale et des options de lutte de classe depuis 1964.


Bibliographie

Jean-Claude Aparicio, Michel Pernet, Daniel Torquéo, La CFDT au péril du libéralisme, coll ; Arguments et mouvements, Syllepse,1999

Pierre Cours-Salies, La CFDT. Un passé porteur d’avenir. Pratiques syndicales et débats stratégiques depuis 1946. Préface d’Eugène Descamps ; postface de Gilbert Declercq ; contribution d’Albert Détraz. Editions  La Brèche, 1988.

Gilbert Declercq, Syndicaliste en liberté, Seuil, 1974.

Eugène Descamps, Militer, Fayard, 1971

Julien Ensemble, Le Contre plan (éd. Seuil), 1965,

Albert Détraz, F. Krumnow, E. Maire, La CFDT et l’autogestion, Cerf, 1973

André Gorz, Stratégie ouvrière et néo-capitalisme, Seuil, 1964

Frédo Krumnow, CFDT au cœur, Syros, 1977,  recueil de textes réalisé par la fédération Ha-cui-tex (habillement cuire, textile)

Jeannette Laot, Stratégie pour les femmes, éd. Stock, 1977 ; 2e édition en 1981 avec une préface sur les prises de responsabilité de femmes dans la confédération.

René Lourau, L’analyseur Lip, Union générale d’éditions, 1974

Edmond Maire (avec Jacques Julliard), La CFDT d’aujourd’hui, Seuil, 1974

Edmond Maire (avec François Ceyrac, Maurice Chauvin, Roger Fauroux et ali), La CFDT en questions, Gallimard, 1984

Jean-Daniel Reynaud, « Les évènements de mai-juin 1968 et le système français des relations professionnelles » Sociologie du travail, 1971)

François Rosso (avec J-Y Rognant et C. Romain), Où va la sidérurgie ? éd. Syros, 1977.

Guy Spitaels (dir.), Les conflits sociaux en Europe. Grèves sauvages, contestation, rajeunissement des structures, Marabout, 1971

Paul Vignaux, De la CFTC à la CFDT, « Reconstruction » (1946-1972), éditions ouvrières, 1980.

CFDT, Pour un socialisme démocratique, contribution de la CFDT, Texte pour le débat avec la CGT, Epi, 1971. Avec des interviews de R. Bonéty, A. Détraz,  F.  Krumnow, J. Laot, E. Maire, R. Salanne. En annexe, le texte de la CGT.

CFDT, Les dégâts du progrès. Les travailleurs face au changement technique, collection Points, Seuil, 1977.

CFDT en lutte ! « De 1968 à 1998, l’avenir dsépend toujours de nous » Tous ensemble n°20, juin 1998 ; avec les témoignages de : Andrée Abrial, Jean-Claude Aparicio, Gilbert Declercq, Albert Détraz, Jean-Paul Halgand, Bernard Ravenel, Guy Robert.


[1]Le 35e congrès se tient en 1970. On remarquera qu’il suit celui de 1963 (le 32e), le 33e (en 1965)  et le 34e (en 1967) ; le congrès de 1964 consacré au changement de nom de l’organisation reste hors série, congrès extraordinaire avant et après lequel l’organisation continue.

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