Mois: février 2014

Syndicalisme et projet pour le pouvoir

La tribune ci-dessous est parue dans l’Humanité du 14 février 2014. En ces temps où le recul réactionnaire semble dominer sans réaction, elle lance un appel à un sursaut à gauche. En même temps, elle expose la réflexion d’un syndicaliste à propos de la démocratie en perdition, et propose l’articulation nécessaire entre citoyenneté et chambre sociale. Patrick Brody est en charge de la syndicalisation à la CGT.

Va-t-on laisser la rue et les débats d’idées à la droite radicalisée ?

Nous, les invisibles, devons reprendre la parole et le pouvoir

Par Patrick Brody, syndicaliste.

Au milieu des années trente, Victor Serge nous avertissait : « Il est bientôt minuit dans le siècle. » Dans les rues de Paris, le 23 janvier, des dizaines de milliers de personnes ont défilé en hurlant leur haine de l’autre : « Immigrés, juifs hors de France » ; « Faurisson a raison, les chambres à gaz c’est du bidon ». Le lendemain, il s’est trouvé un bon nombre de députés de l’UMP, ceux-là mêmes qui sont toujours prompts à dénoncer les grévistes luttant contre des licenciements, pour comprendre la colère de cette manifestation de la honte. Dans le même temps, très peu de réactions à gauche, des intellectuels. Paralysés ? !

Pourtant, prenons garde, c’est « dans le vide de la pensée que s’inscrit le mal » (Hannah Arendt). La droite se radicalise, la gauche se droitise, faisant ainsi mois après mois le lit de l’extrême droite. Dans une telle situation, le peuple deux fois trahi pourrait se laisser tenter par la déraison. Il est plus que temps à gauche de tirer la sonnette d’alarme, de ne pas laisser la rue, les débats d’idées, à la droite radicalisée et à l’extrême droite. Devant la gravité du moment, la gauche doit se ressaisir, cesser immédiatement les petits calculs boutiquiers et autres jeux d’appareils minables, les combats de petits chefs pour revenir à l’essentiel.

Ne soyons pas naïfs, il est probable que ce message ne sera pas entendu, malheureusement. C’est donc d’en bas que peut venir le réveil salutaire. Disons ensemble, syndicalistes, associatifs, citoyens, électeurs de gauche de toutes tendances que nous voulons que celle-ci soit de gauche quand elle est au pouvoir. Comme le dit si bien Paul Krugman au New York Times, « ce qui est choquant chez Hollande, c’est sa façon d’accueillir favorablement les doctrines de droite qui ont été discréditées ». Non, François Hollande n’est pas social-démocrate mais libéral, comme Blair, Schröder ou Hartz. Le problème de la société française n’est pas le coût du travail, mais le coût du capital. Lorsqu’on est de gauche, on commence par là si on veut s’attaquer aux causes des inégalités sociales, des injustices.

Si le peuple, nous les « coûts », nous les « charges », nous les invisibles à qui on ne demande jamais rien, nous ne nous mêlons pas de ce qui nous regarde, ils nous feront boire le calice jusqu’à la lie. Car pour le Medef et la droite radicalisée, après avoir noté de concert que le président allait dans le bon sens, ce n’est évidemment pas assez, Pierre Gattaz, oubliant aussitôt son million d’emplois auquel bien sûr il ne croyait pas, et l’UMP d’embrayer lors de sa convention comme programme « social » en devenir : fin du Smic, 39 heures payées 35, remise en cause de la Sécurité sociale.

Il faut arrêter ces folles politiques austéritaires. Les invisibles que nous sommes devons reprendre la parole et le pouvoir par la démocratie. La grave crise économique et sociale que nous traversons et qui s’amplifie est aussi une crise de la démocratie. L’enquête annuelle du Cevipof, les différents sondages le montrent, les citoyennes et les citoyens n’ont plus le sentiment d’être représentés. Un Parlement aux ordres, et ce n’est pas nouveau ; une monarchie républicaine, bel oxymore, où on passe son temps à commenter la vie privée du roi du moment montre que la Ve République est à bout de souffle et qu’il faut en changer. La démocratie, c’est la souveraineté du peuple, cette idée sous les coups de boutoir de la mondialisation capitaliste éclate au profit d’institutions, de mécanismes qui décident à la place des peuples. Les États n’ayant au final que peu de marges de manœuvre.

Le mariage forcé, grâce à la volonté des peuples, entre le capitalisme et la démocratie se délite. Il nous faut reprendre la main, à la fois pour être réellement représentés et contrôler la représentation, y compris le pouvoir économique. En effet, pour quelles raisons laisserions-nous nous dicter des lois qui seraient indépassables, gravées dans le marbre à jamais. Nous avons l’intelligence collective, comme l’ont fait nos aînés, de reprendre le contrôle de la société, de son fonctionnement, n’en déplaise à tous les colloques de Davos de la terre. Face à la dé-démocratisation de la société à laquelle nous assistons, notre objectif doit être la démocratisation totale. Aux sceptiques, aux cyniques, à ceux qui pensent que jamais rien ne changera, aux forces économiques, nous affirmons avec Aristote que « chaque fois que les hommes détiennent le pouvoir en raison de leur fortune, c’est une oligarchie, et quand le peuple fait la loi, il y a démocratie » !

Il nous faut donc, et vite, changer de République, supprimer le Sénat, chambre peu représentative et pas élue au suffrage universel direct, le remplacer par une chambre sociale qui elle, élirait des représentants au suffrage universel et deviendrait la deuxième chambre du pays. Pour aller vers ce premier objectif, il sera nécessaire d’élire une Assemblée constituante et le peuple, n’en doutons pas, y verra le signal de prendre en main ses affaires et le pouvoir. Nous pouvons remporter cette lutte pour la démocratie parce que nous en avons la force nécessaire. Même si aujourd’hui les perspectives ne nous apparaissent pas optimistes, c’est le chemin que nous devons prendre et combiner luttes sociales et issues démocratiques. Plutôt que d’envisager un sauveur, ou nous laisser tenter par le repli sur soi ou la haine de l’autre, refaisons société, rebâtissons du commun ou le je sera pris en compte, réaffirmons haut et fort et concrètement tous les jours, dans nos lieux de travail, nos quartiers, les valeurs de solidarité, d’égalité, de fraternité. Après tout, ce sont les mouvements sociaux qui ont fait naître la démocratie moderne, ici, en France en 1789, en passant par 1848 mais aussi partout dans le monde. Au fondement de la République était la question sociale. En cette année anniversaire de la mort de Jean Jaurès, certains semblent l’avoir oublié. Il est de notre devoir de nous en souvenir.

 

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Toulouse : nouvelle forme d’unité d’action

Après Marseille, une nouvelle façon de pratiquer l’unité d’action, et plus généralement un front social élargi aux partis politiques, est en train de s’expérimenter à Toulouse. Un appel à l’action est lancé pour le 1er mars 2014, sous la responsabilité de CGT, FSU, Solidaires; mais il est également soutenu explicitement dans les tracts d’appel par les partis politiques : EELV, Front de gauche, NPA, LO, et des associations.

A Marseille, un dispositif comparable avait abouti à une manifestation réussie en janvier, doublée ici d’un réseau d’entreprises coordonnées (dont Fralib, SNCM…), qui se pérennise. Ces deux expériences innovent sur la manière d’associer de manière complémentaire mobilisations sociales et nécessaire action des forces politiques, tout en gardant son indépendance réciproque, plutôt qu’observer depuis des décennies soit une hiérarchie malencontreuse (jusque vers les années 1980-90), ou une prise de distance appauvrissante. A suivre.

Cliquez pour visionner l’appel officiel : Manif 1er mars

Ensemble, imposons un autre partage des richesses
pour gagner le progrès social
Alors que les dividendes des grandes entreprises flambent, les politiques d’austérité font rage dans la Haute Garonne. Le taux de chômage (10,6%) est catastrophique, les plans de restructuration, de délocalisation et d’abandon d’activité se succèdent : Mory Ducros, la Poste, EADS, SANOFI, Thalès, Logista, Stéria, SNCF, FNAC, Air France,…
Sous prétexte de concurrence économique, on nous impose des salaires et pensions de misère, un pouvoir d’achat en berne, une précarité sans précédent (8,7 millions de personnes vivent en France en dessous du seuil de pauvreté, 11% en Haute Garonne), la casse des services publics et de notre industrie et la
dégradation de l’environnement. Vivre à Toulouse induit un important coût de la vie, des difficultés à se loger d’autant plus que les inégalités de revenus sont les plus fortes de Midi Pyrénées.
L’austérité s’amplifie
Les politiques d’austérité présentées par F. Hollande en ce début d’année au nom d’une très libérale « politique de l’offre » vont accroître la misère et saigner encore un peu plus les salariés.
Sur la période 2014-17, les économies publiques annoncées réduisent les dépenses socialement utiles à hauteur de 65 milliards d’euros soit l’équivalent du budget de l’éducation nationale, du jamais vu !
Le rôle social et « redistributeur » de l’Etat s’amoindrit, les services publics subissent de nouvelles coupes claires et la fiscalité est mise au service exclusif des intérêts du capital.
Le patronat se frotte les mains !

La loi de «sécurisation de l’emploi» a déjà limité considérablement les droits des salariés par le chantage à l’emploi. La dernière « réforme » des retraites a amplifié les méfaits des précédentes et paupérisera un peu plus les retraités.
C’est au nom d’un soi-disant «coût du travail» trop élevé que le patronat s’en prend à nouveau aux cotisations de la Sécurité Sociale dénoncées
comme des «charges insupportables ». Et le gouvernement le suit !
Le cadeau de 30 milliards d’euros, pris sur la branche famille, octroyé au patronat serait intégralement financé en 2017 par les salariés.
Le coût du capital détruit l’emploi, les salaires, les services publics, la protection sociale
Il y a nécessité de tourner le dos à ce modèle économique et financier qui privilégie les actionnaires au détriment de l’humain, de l’investissement, de la solidarité et de l’environnement.
Nous avons besoin, pour reconquérir nos droits et en gagner de nouveaux comme la nécessaire égalité entre hommes et femmes et entre français et immigrés, de rebâtir des cadres collectifs et solidaires.

Samedi 1er mars manifestation interprofessionnelle unitaire
10h30 place Arnaud-Bernard
LES MOYENS EXISTENT! POUR UNE AUTRE REPARTITION DES RICHESSES.

EXIGEONS :
 Des augmentations des salaires, des pensions et des minima sociaux,
 un SMIC à 1 700 € dès la première embauche sans qualification,
 des garanties collectives pour le maintien et la création d’emplois pérennes,
 une protection sociale solidaire renforcée assise sur les cotisations sociales.
 le développement de services publics de qualité
 l’arrêt des licenciements « boursiers », des plans sociaux, des délocalisations

Organisations soutenant la manifestation : EELV, Front de gauche (Ensemble, GU, PCF, PCOF, PG), NPA, LO, Université Populaire de Toulouse, Mutuelle Mutami, Unef, RESF 31, Copernic…

Un message syndical d’Ukraine

Les gens sont descendus dans la rue pour défendre leurs droits et leurs libertés, mais face à la violence et la mort

19/02/2014

Des milliers de manifestants pacifiques hier à la Verkhovna Rada ont été provoqués par la police anti-émeute suivie par de violents affrontements entre les manifestants et la police.

La guerre ouverte a éclaté dans les rues de Kiev hier, avec au moins 25 personnes auraient été tuées et plus de 1.500 blessés. C’était un jour de saignée non-stop, de la fumée, un incendie et des ambulances stridentes.

Le bilan des morts était susceptible d’augmenter à mesure que la police s’est rendue à l’offensive après le coucher du soleil, avançant sur des milliers de manifestants sur place de l’Indépendance dans la soirée avec des coups de feu, un canon à eau et un transporteur blindé. Manifestants tentes de logement brûlaient sur la place principale, un feu alimenté par des manifestants avec des pneus comme moyen de défense contre les attaques de la police.

De nombreux bus, trains voitures sont arrêtés par la police de la route aujourd’hui à l’approche de Kiev, empêchant les gens des régions pour soutenir les manifestants.

La Confédération des syndicats libres d’Ukraine (KVPU) est profondément préoccupé par la situation critique qui peut en outre entraîner dans le chaos et le sang. Trois mois de manifestations contre le gouvernement actuel ont abouti à rien, mais l’effusion de sang et la mort de masse. Le gouvernement et le président ne montrent aucune réaction et ne prennent pas en préavis les demandes des gens qui manifestent dans toute l’Ukraine.

Le KVPU condamne les mauvaises actions du gouvernement et des forces spéciales de la police et appelle la communauté internationale à imposer immédiatement des sanctions pour les hauts fonctionnaires qui sont impliqués dans le sang ainsi que d’envisager la possibilité de fournir une aide humanitaire à ceux qui défendent la démocratie et humain valeurs de l’homme.

18 mars : la FSU appelle

Nous avons publié divers documents de préparation d’actions syndicales convergentes ou de documents de réflexions, entre autre pour le 18 mars 2014, mis en avant par FO le jour d’une action unitaire déjà prévue par les personnels de la sécurité sociale.

Nous publions ce jour la décision de la FSU.

Des rencontres intersyndicales interprofessionnelles sont prévues dans les jours prochains pour préciser les choses.

La FSU appelle à la grève unitaire pour l’emploi, les salaires et la protection sociale le 18 mars

Emploi, pouvoir d’achat et salaires, accès aux services publics, protection sociale… la situation économique et sociale continue de se dégrader. Les salariés du public comme du privé, mais aussi les jeunes, les chômeurs et les retraités ne l’acceptent pas.

Le pacte de responsabilité proposé par le gouvernement est conditionné à une nouvelle et importante réduction des dépenses publiques. Or cette politique est déjà responsable depuis des années, de la baisse des salaires des agents de la Fonction publique, d’une réduction considérable des emplois et d’une dégradation des services publics à la charge de l’Etat et des collectivités territoriales. La fin de la contribution des entreprises à la branche famille à l’horizon 2017 va constituer un manque à gagner pour la protection sociale et risque d’entraîner sa fiscalisation.

Notre modèle social est ainsi fragilisé alors qu’il avait été reconnu comme un amortisseur de la crise.

S’il est nécessaire de prendre des mesures pour relancer l’emploi, cela ne doit pas se faire au détriment des services publics, de la fonction publique et de ses agents pour compenser de nouvelles aides aux entreprises, sans contrôle. D’autant que la politique de réduction des cotisations sociales et des aides diverses aux entreprises, n’a pas fait la preuve de son efficacité.

La FSU exige, avec d’autres organisations syndicales, la généralisation de la conditionnalité des aides et exonérations fiscales aux entreprises à la mise en œuvre d’objectifs d’investissements économiques et sociaux (emploi, salaires, qualification…). Pour la FSU, les conditions de la reprise de l’activité passent par une réforme fiscale, réhabilitant l’impôt et organisant une redistribution des richesses tout en luttant contre l’évasion et la fraude fiscales. Il faut sortir des politiques d’austérité qui nous enferment dans une spirale récessive.

Pour la FSU, la fonction publique et les services publics sont créateurs de richesse et participent au développement de l’activité et de l’attractivité de notre pays. Ils ont donc besoin d’être soutenus ou développés, et c’est particulièrement vrai en période de crise. Et réformer la Fonction publique nécessite des moyens.

Les agents de la fonction publique, qui n’ont pas non plus été épargnés ces dernières années (suppressions massives d’emplois, gel du point d’indice, retraites, précarité…), ne peuvent plus attendre. Si le premier ministre a apporté le démenti que nos fédérations de fonctionnaires demandaient  concernant la baisse de pouvoir d’achat et le gel des avancements, il confirme néanmoins que la fonction publique participera à la baisse de la dépense publique, ce qui apparaît comme une vraie contradiction… Or, la reconnaissance du travail des fonctionnaires appelle la fin du gel du point d’indice et l’ouverture de négociations pour la revalorisation de tous.

Pour réorienter les choix économiques, sociaux et environnementaux, les organisations syndicales ont la responsabilité de proposer des alternatives et d’organiser le rassemblement et les  mobilisations nécessaires des salariés du public et du privé. 

 

La FSU juge indispensable une journée nationale d’action interprofessionnelle et unitaire pour l’augmentation des salaires et des pensions, l’emploi, la protection sociale, le développement des services publics et contre une nouvelle réduction des dépenses publiques.

C’est pourquoi la FSU appelle tous les agents de la fonction publique à la grève le 18 mars.

Elle souhaite que d’autres organisations de la fonction publique se joignent à cette action et leur proposera un appel commun à la grève.

La FSU participera à la rencontre interprofessionnelle du 21 février afin d’inscrire ses revendications pour la fonction publique et ses agents avec celles des salariés du privé et préciser les modalités d’actions de cette journée. 

La FSU s’engage également pleinement dans la manifestation du 4 avril à Bruxelles organisée par la Confédération Européenne des Syndicats en faveur d’un plan européen pour l’investissement, une croissance durable et des emplois de qualité.

Les Lilas le 18 février 2014

CFDT : les années 68

Dans ces moments où la Confédération CFDT anticipe soigneusement les décisions du gouvernement Hollande (dont elle a préparé l’avènement de très près), en fréquentant  les cabinets ministériels (loi ANI…), il est bon de rappeler à la mémoire ce que fut une autre CFDT.

De la fin des années 1960 à la fin des années 1970, ce fut la décennie ancrée dans les luttes, l’unité avec la CGT,  une perspective tournée vers un « socialisme autogestionnaire », « la planification des moyens de production », et la construction d’une jonction militante entre l’action ici et maintenant (et pas seulement dans les usines), et la question du projet politique démocratique. La rupture ultérieure (après 1978 s’il faut vraiment une date clef) n’en est que plus douloureuse, mais aussi étonnante. Cette histoire est pour partie controversée.

Nous avions déjà publié sur ce blog une réflexion d’Albert Detraz, ancien secrétaire confédéral CFDT, sur le rapport syndical à l’Europe ou la politique en général. Pierre Cours-Salies, historien de la CFDT (La CFDT: Un passé porteur d’avenir. Pratiques syndicales et débats stratégiques depuis 1946Editions la Brèche, 1988) revient ici sur ces années riches en débats. Cet article est extraît de  : La France des années 1968, dir. Antoine Artous, Didier Epsztajn, Patrick Silberstein, Paris, Syllepse, 2008).

La CFDT : Dans les luttes, avec l’autogestion au cœur

Par Pierre Cours-Salies

Une des racines du Mai français ne peut être séparée de la création de la CFDT, en 1964. Ce fait lui-même mériterait une analyse du processus de rupture avec l’identité chrétienne, l’abandon du « C » de CFTC et le choix du nouveau nom, « démocratique », par une majorité massive. Cette phase des années cinquante et soixante, qui précède l’objet de ce livre voit coexister, une confédération dirigée par des chrétiens sociaux et des fédérations animées par des militants « de lutte de classe » ; à côté, la revue Reconstruction offre des moyens de réflexion et d’expression. On peut consulter, par exemple, les textes des congrès des fédérations de la métallurgie (en 1952 et 1956), du bâtiment, de la chimie en 1956 ; ceux de la fédération du textile-habillement (Hacuitex) en 1964 et 1966, comme le rapport au congrès confédéral de 1959 « Pour une planification démocratique ».

Retenons que cette évolution « restait mal connue à l’extérieur », comme l’écrit Tribune socialiste (hebdo du PSU) fin octobre 1964. On doit rappeler que seulement 10% des effectifs de l’ex-CFTC ont choisi de faire scission. Avec l’aide  du gouvernement, ils furent reconnus bien au-delà de leur représentativité pour les aider à se développer. Mais la réalité politique fut la transformation de la CFTC en CFDT, et le maintien au sein de celle-ci de la plupart des 30 % qui s’opposaient à cette « déconfessionnalisation ». Quelques uns partirent ensuite du fait de la grève de 1968.

Pour mieux comprendre un tel phénomène, une étude plus ample sur les réflexions de lutte de classe parmi les chrétiens, à l’époque,  ferait apparaître plus d’un rapprochement avec les prémisses de la théologie de la libération (le rayonnement des ouvrages du Père Lebret, s.j. est voisin en France et en Amérique du Sud…)

Rappelons seulement les options nettes affirmées, lors du congrès de juin 1963 par Eugène Descamps, secrétaire général de la CFTC, un an avant : « Nous ne sommes pas des missionnaires d’un ordre social chrétien français et européen.  Nous sommes du 20e siècle et non du Moyen Age… Notre engagement syndical est motivé par notre appartenance à la classe ouvrière. C’est parce que l’injustice a broyé nos pères et nos camarades que nous sommes entrés dans le combat syndical pour la justice et la dignité humaine. ». Cela se dit en toute clarté, comme le congrès de la fédération de la métallurgie CFTC avait, en 1952, adopté un rapport affirmant : « Notre monde capitaliste est celui où les possédants dirigent effectivement la vie des nations. Il a pour base la propriété privée des moyens de production (…)  Le régime politique est d’abord au service de ces puissances financières. On ne dénoncera jamais assez la mensonge démocratique en régime capitaliste ».

Réalités et limites du « néo-capitalisme »

En fait, leur dynamisme syndical et politique s’affirme au moment même où, de proche en proche, beaucoup se laissent gagner par l’idée que  « le système capitaliste a changé », qu’il n’y a « plus de prolétariat », que la « civilisation du bien-être », la croissance liée à la consommation et à la production de masse, s’impose avec pour conséquence un nécessaire abandon de la contestation fondamentale de la société par le syndicalisme.  En répondant aux exigences des militants tout en évitant les difficultés  idéologiques du socialisme soviétique ou de celui à la française, simple gestion gouvernementale occasionnelle, ils font adopter des options favorables à la « planification démocratique de l’économie » (1959). Ils ont des options socialistes et de démocratie radicale, traduites dans le texte préparatoire au congrès de 1964 : « l’anticapitalisme n’est pas un phénomène spontané et naturel au niveau des masses, encore moins aujourd’hui dans une société de consommation qu’hier dans une société caractérisée par la misère ; c’est la raison pour laquelle la motivation profonde de transformation de la société capitaliste doit pénétrer la conscience des salariés par le moyen d’une idéologie élaborée à partir de la racine de la condition ouvrière » (Evolution et perspectives de la CFTC, p. 62).

A l’époque, cette discussion recoupait celle autour de « l’autogestion » : la recherche d’un projet de société socialiste qui ne verse pas dans la bureaucratisation. Formation, la revue de la confédération CFTC puis CFDT, a publié, dès avant le congrès de 1964 deux articles d’information sur ce sujet (n°58 et n° 60). Une des fédérations de la CFTC-CFDT en fit un ample débat avec ses militants. « Y a-t-il un exemple de la société que nous réclamons ? », interrogent des militants, en leur nom ou en reprenant des discussions autour d’eux. Les réponses données en 1962 et en 1964 par le secrétaire général de la fédération textile habillement, d’une netteté exemplaire, permettent de comprendre comment la CFDT anticipe les discussions de Mai 68 : « Nous avons souvent dit que nous ne choisissons pas le communisme et que nous ne pouvons pas admettre le capitalisme (…) Mais il ne suffit pas de se mettre entre deux chaises. Il nous faut imaginer une structure. Alors il faut en effet détacher le pouvoir de décision économique du capital pour le rattacher à l’homme. C’est ce que personnellement j’appellerais le suffrage universel en économie. Un homme, une voix. Pourquoi certains en auraient-ils davantage et pourquoi cela serait-il juste en politique et erroné en économie ? Cela entraîne évidemment une modification totale, sinon son abolition, du droit de propriété sur les moyens de production. » (Congrès Hacuitex de 1964, résumé des interventions et réponses, p. 6).

D’autres organisations de la CFDT proposent des « réformes de structures anticapitalistes », en lien avec les luttes de masses et des fédérations prennent des positions voisines, ainsi celle de la chimie, en 1964 : « Il faut instituer l’appropriation sociale de l’autofinancement, c’est-à-dire le retour à la collectivité de l’accumulation de richesses dues à l’effort des hommes actuellement détournées au seul profit de quelques uns ». Dans le rapport d’Edmond Maire, l’autogestion est ainsi « le but » du socialisme. Le but, mais le chemin ? Les exigences, l’utopie : que faut-il faire murir et pour quels objectifs réels ?

Cette discussion, amorcée dès avant 1968, continuera, et s’approfondira. De nombreux militants et structures syndicale discutent de la stratégie de la lutte des classes : de ce qui lie les revendications, la contestation de la propriété capitaliste et les formes d’action adaptées à la perspective de socialisation et de démocratie.  Elle recoupe des réflexions sur la « nouvelle classe ouvrière » (Serge Mallet , André Gorz, Pierre Belleville,YOD…). Celles-ci mettent en évidence des attentes nouvelles chez des couches importantes de salariés, dont le droit  de regard sur les objectifs de la production et le fonctionnement des entreprises, le droit à la formation tout au long de l’existence pour ne pas être enfermé dans le même emploi, qui sont reprises dans les documents de la CFDT au sujet de la section syndicale d’entreprise et dans les revendications présentées en mai 68.

Deux stratégies opposées : qu’est-il possible d’exiger ?

Après la présidentielle de 1965, De Gaulle ébranlé, quelle perspective construire ?  Cette question fait apparaître deux réponses, qui mettent en évidence les implications d’une logique d’unité ouvrière et celle d’une approche de « réforme sociétale réfléchie ».

Dans la CFDT, un courant se regroupe au nom d’une « stratégie commune » aux partis de gauche et aux syndicats. Cette démarche a des liens avec des dirigeants de la CGT et de Force ouvrière, de même qu’avec Michel Rocard, dirigeant du PSU. Il faut, selon eux, marier la  modernisation des approches (pour parler le langage du moment, le mendésisme), la critique du carcan gaulliste et des « propositions constructives » opposées au Cinquième Plan (1966-1970), faites de manière responsable, c’est-à-dire absorbables par l’économie et permettant une transformation progressive et prolongée (Julien Ensemble, 1965). Edmond Maire et Marcel Gonin, tous deux dirigeants de la CFDT, mènent une vraie campagne, autour de plusieurs thèmes. « Nous sommes dans une économie ouverte », répètent-ils pour en conclure que les revendications doivent être limitées : « resserrer l’éventail des salaires (…) c’est probablement donner 5 % par an au tiers le plus défavorisé et 3 % au plus avantagé », « une réduction de la durée du travail plus rapide que celle prévue par le Plan gouvernemental, vers les 43h 30 au lieu des 44h 30 prévues pour 1970 ». Ils argumentent  avec une masse de précisions (Tribune socialiste, 8 décembre 1966) : « il s’agit donc d’un choix d’objectifs prioritaires liés entre eux et économiquement cohérents ». Une option assumée avec clarté, somme toute : « Cela implique dans un premier temps, précisent-ils, le renforcement et l’unité de la gauche non communiste sur la base d’un programme socialiste et démocratique ».

Une autre orientation s’exprime, à l’opposé : une « stratégie autonome ».  Au nom de principes élémentaires : « c’est une vieille déviation bien connue et qui s’appelle la déviation économiste, développe Gilbert Declercq, et il y avait sans doute d’excellents économistes au XIXe siècle pour expliquer la nécessaire présence des gosses dans les filatures (…) Cette tendance, qui livrerait le syndicalisme à la technocratie, voudrait que soient liés par contrat les syndicats ouvriers et les partis de gauche » (Intervention au congrès confédéral en novembre 1967).  « C’est au nom d’un certain réalisme qu’on a toujours refusé en France les réformes sociales. D’une certaine manière, un ‘réaliste’ finit toujours par devenir, sinon réactionnaire, du moins conservateur. Son raisonnement consiste à estimer que, puisque les choses ne se sont pas faites, c’est qu’elles n’étaient pas faisables. Le ‘progressiste’ fait à peu près le raisonnement inverse ». « Que le gouvernement fasse une bonne politique (…) C’est à lui de gagner la confiance des travailleurs » (Formation n° 76, p.21).

Cette attitude correspond à la majorité des militants et des structures de la CFDT, que l’autre courant espère bien faire évoluer vers une orientation d’accompagnement d’une candidature de Mendès-France, avec Jacques Delors, et bien d’autres à l’horizon de 1972, où devaient se tenir, dans la même année, une présidentielle (après celle de 1965) et des législatives (après celles de 1967). Ce calendrier amène, en février-mars 1968, un début de discussion entre le PCF et la FGDS. Toute cette chronologie sera bousculée par la grève générale et ses suites.

Dans la CFDT, ce débat a lieu avec vivacité, organisé avec une grande démocratie par la direction nationale: les porte parole de chacun des courants circulent dans les stages de militants et divers débats au sein des organisations ; une brochure interne est réalisée et diffusée, « revue par les camarades partisans de l’une et l’autre stratégie » (Formation n° 76, janvier-février 1968).

Dynamique de l’unité syndicale : comment faire bouger ?

Pour la majorité des responsables de la CFDT, l’essentiel est de vérifier si leur option de l’unité d’action produit des effets : « Syndicalisme contestataire ou de participation ? C’est parfois un faux problème, faisait remarquer Eugène Descamps. L’essentiel est de ne pas être absent des luttes ouvrières » (Intervention au congrès de1967). La situation, à l’inverse de l’image trop courante des « Trente glorieuses » est faite d’inégalités et de disparités. Les revendications élaborées dans la CFDT, en lien avec les fédérations et les syndicats les plus touchés  peuvent paraître très élevées. Pour  ne prendre que deux exemples : la revendication, contre un gouvernement cherchant à créer un « volant de chômage » pour faire pression sur les salariés durant les années 1965-70, la réduction possible de l’horaire réel moyen de quarante six heures actuelles à quarante heures en 1970 avec maintien du pouvoir d’achat pour les salariés, sans difficulté grave pour  l’économie ;  de même, une augmentation du pouvoir d’achat du SMIG,  afin de combler le retard entre le coût réel de la vie et les ‘données’ de l’indice manipulé depuis au moins 1956,  mais aussi pour rétrécir l’éventail des salaires en prenant en compte les couches de salariés qui avaient progressé.

Ces revendications, mises au point dès 1965 (Formation, n° 63, mai-juin 1965), ont été proposées aux autres centrales. Une discussion eut lieu au sujet de l’augmentation du SMIG, perçue comme excessive : pourquoi ne pas s’en tenir à exiger de l’aligner sur l’augmentation de l’indice des prix ? Cette discussion fit accepter les propositions de la CFDT : trois millions de salariés à bas salaires étaient ainsi directement concernés. Cet ensemble revendicatif faisait l’accord de la CGT comme de FO ; toutefois, cette dernière refusa  un accord à trois, par méfiance anti-communiste.  Ainsi fut conclu l’accord CGT-CFDT du 10 janvier 1966.  Son écho parmi les salariés est net et, à diverses reprises, la FEN et FO se joignent  à des appels unitaires en 1967.

Cette dynamique d’action a certainement créée les conditions de la grève ouvrière de mai 68. Une progression des « jours perdus pour fait de grève » montre une confiance retrouvée : de 979.900 en 1965 à 2.523.500 en 1966 et 4.203.600 en 1967 ; les grandes journées d’action commune servent de rendez-vous, progressivement, aux salariés de petites entreprises. Parallèlement, des luttes dans des entreprises plus grandes se durcissent, donnent lieu fin 1967 et durant les premiers mois de 1968 à des affrontements entre grévistes et forces de l’ordre, à la Saviem de Caen, au Mans, à Mulhouse.

André Jeanson, président de la CFDT et plutôt « modéré », écrit dans Témoignage chrétien (du 9 novembre 1967), à propos de ces luttes dures d’usines : « il ne faudrait pas grand-chose pour que les travailleurs reprennent leurs bonnes habitudes et descendent dans la rue, avec quelquefois des boulons dans leurs poches »

Retenons cependant, emblématique, cette déclaration qui mérite la célébrité depuis longtemps : « Les militants syndicaux (…) en viennent parfois à prendre la mobilisation des militants pour la mobilisation des masses, ou à s’en remettre à une perspective mythique de grève générale ». Date : avril 1968 ; auteur : Edmond Maire.  Dans le cours des « années 68 », saisir ce fil de compréhension est indispensable.

Mai 68 : la lutte continue

D’où l’importance de la déclaration de la CFDT, le 16 mai 1968 : « En se déclarant solidaire des manifestations étudiantes, la CFDT en a ressenti les motivations profondes (…) A la liberté dans les universités doit correspondre la même liberté dans les entreprises. En cela, le combat des étudiants rejoint celui mené par les travailleurs depuis la naissance du syndicalisme ouvrier.

A la monarchie industrielle et administrative il faut substituer des structures démocratiques à base d’autogestion. L’extension des libertés syndicales, la reconnaissance de la section syndicale d’entreprise, la garantie de l’emploi, le droit des travailleurs à la gestion de l’économie et de leur propre entreprise doivent être affirmés avec plus de force que jamais ». Au moment où se développe la grève générale, il s’agissait, selon l’un de ses principaux rédacteurs, de « définir par une expression forte le sens profond de l’aspiration populaire dominante »  (Albert Détraz, Tous ensemble, n° 20).

Après la grève générale du 13 mai, la grève ouvrière prend le relais, à Nantes dès le 17. Durant quatre semaines, on comptera neuf millions de grévistes en moyenne. Les discussions de Grenelle, le 27, marquent un tournant : elles sont jugées tout à fait insuffisantes par les salariés des entreprises les plus structurées syndicalement. La question posée, alors, est la question politique plus largement : pourquoi conserver ce pouvoir, venu un autre 13 mai par un coup d’Etat et usé ? « Dix ans, ça suffit ! » devient un slogan dans les manifestations. Certaines entreprises reprennent le travail, après satisfaction de leurs revendications ; d’autres commencent des grèves. Le pays est pour l’essentiel au rythme d’une grève générale. Le locataire de l’Elysée et ses proches ont quelques jours, du 27 au 30, où ils ne savent plus que faire. La direction de la CFDT souhaite une initiative en faveur d’un gouvernement provisoire ; ainsi déclarent-ils à Pierre Mendès France, sollicité comme possible Premier ministre : « Si vous êtes amené à faire un gouvernement, il doit être constitué avec les communistes, la FGDS, et aussi des forces nouvelles. Un peu comme au moment de la Libération où les hommes des réseaux, de la Résistance, ceux des partis et des syndicats avaient leur place au pouvoir. » (Eugène Descamps, Militer, p. 192).

Mais, les méfiances entre partis et le refus de sortir du cadre institutionnel amènent les appareils politiques  de gauche à refuser une issue politique portée par la mobilisation. La FGDS et le PCF, avaient un début de programme de gouvernement depuis quelques mois se réunissent ; mais ne veulent pas proposer un débouché politique.  La direction de la Fédération de l’éducation nationale (FEN) s’adapte ; la CGT, quoi qu’en pense une grande parie de sa direction, ne veut pas aller contre le Parti et se contente de gérer au mieux le maintien de la combativité et des mobilisations. Le rejet des « conclusions de Grenelle », comme le refus dans les manifestations de rue du référendum que De gaulle propose, quand on analyse la suite des jours de ce mois, mettent en évidence  « une occasion manquée ». Comme la CFDT le souligne, cela la place symboliquement à gauche. Toutefois, l’analyse d’Eugène Descamps, pour l’essentiel, relève d’un constat plus que d’une proclamation stratégique : « En 1968,  les travailleurs avaient tout en main. Qu’aurait fait la police ? L’armée ? Nous savions que, dans la police, de nombreux fonctionnaires étaient assez proches de notre manière de voir. La  police parisienne, les 28 et 29 mai, n’était nullement activiste. Elle nous paraissait plus près de la neutralité ! Le peuple a vécu quelques jours d’espoir ! » (op. cit. p. 197).

Nous trouvons ici une des questions fortes qui traverseront les années 68 et resurgissent : les rapports entre les dirigeants politiques de gauche et par ailleurs les militants, la population des salariés et la masse des jeunes.  Pour bien marquer l’ancrage de la CFDT de 1968 dans cette contradiction et au cœur de cette sensibilité aux possibilités de transformation,  reprenons donc, en bref, ce qu’Eugène Descamps a décrit comme « Mai 68 à l’envers » : « Les hommes politiques qui veulent réaliser le socialisme sont suffisamment unis et courageux pour éviter à la fois l’enlisement et la guerre civile, suffisamment démocrates pour qu’eux-mêmes, portés par la masse, remplacent un pouvoir débile, respectent les libertés fondamentales, s’inscrivent dans le cadre de la Constitution, quitte à le modifier six mois ou un an après. Il y a des moments, les masses sont en mouvement ; ces masses doivent être orientées vers le changement  avec la garantie de réaliser des réformes en sauvegardant les libertés (id.).

Malgré les réticences internes de divers ordres, ne voulant pas elle-même provoquer une division trop forte avec la CGT, les autres forces syndicales et de gauche, la direction confédérale, sans participer directement, soutint la démarche de plusieurs fédérations et deux dirigeants participèrent au meeting de Charléty, pour consolider « l’aile marchante » du mouvement de Mai.

 Ce sera donc « une victoire syndicale et une défaite politique ». Comme le dit ce jour-là Frédo Krumnow (Habillement CFDT) « Mai amorce une lutte qui sera forcément de longue durée ». Une série de « jamais ça » patronaux   aura été remis en cause : la réduction du temps de travail à 40 heures sans aucune perte de revenus, le SMIC augmenté de 35 % et tous les autres salaires d’au moins 10 %, la disparition des abattements de zone qui imposaient d ebas s alaires en province;  jusqu’à l’acceptation du principe du droit à la formation continue et à la section syndicale d’entreprise. Ces résultats contredisent point par point les élucubrations du courant qui avait défendu l’autolimitation des revendications au nom d’une gauche réformatrice. Et démontrent la vanité des discours économiques responsables de nombre d’experts et de leaders patronaux que des socialistes et des syndicalistes avaient pris pour la vérité révélée.

Cela place le mouvement syndical français dans une situation paradoxale et difficile. Difficile parce que la Chambre bleu horizon de juin 1968 laisse gérer les affaires par un gouvernement Chaban-Delmas dont le conseiller social est Jacques Delors, plutôt proche d’Edmond Maire et de Michel Rocard. Des propositions d’accords sèment le trouble parmi les syndicalistes (P. Cours-Salies, op.cit., 171-177). Plus avant, la situation sociale française paraît paradoxale : « Une  semi-révolution (…) semble n’avoir eu pour effet que de donner un vigoureux coup d’épaule pour faire aboutir des revendications embourbées », note Daniel Reynaud (Sociologie du travail, 1971). Mais, la même année, un colloque tenu à Bruges souligne comment les syndicats français se sortent bien d’avoir joué ce rôle d’accompagnement du débordement (Guy Spitaels, 1971) ; alors que dans d’autres pays européens, en Allemagne, en Suède, en Belgique, aux Pays Bas des débrayages spontanés s’organisaient en 1969, 1970 et 1971, des grèves dites « sauvages » parce qu’imposées par la base militante des syndicats ; comme en Italie où les syndicats allèrent jusqu’à constituer des « comités d’usine » reconnus par eux.

Le débat de stratégie de 1970[1]

Les succès syndicaux ne sont pas rien, et s’accompagnent d’une vague d’adhésions, une croissance d’environ 20 % des effectifs, qui permettent de créer de nombreuses sections et syndicats. Et de nombreux militants de la CFDT s’emparent du débat préparatoire au congrès de 1970 pour clarifier leurs idées et donner une voie nette à leur centrale. Pour un historien, la lecture des textes d’avant 1968 et ceux du congrès de 1970 frappe : les perspectives ne varient pas beaucoup ; mais les termes et le ton changent. Albert Détraz l’a fort bien résumé : « Participer à la lutte des classes est une chose, l’inscrire dans une stratégie et lui donner une finalité précise en est une autre ».

Trois courants s’expriment dans ce débat : la motion d’orientation retenue comme base, un courant autour de la notion centrale de « planification démocratique » comme moyen indispensable de transformation et un autre autour de la perspective d’une rupture politique par l’action afin d’arriver au socialisme autogestionnaire. Résumons-en quelques aspects, révélateurs de l’après-Mai et de ce qui va se jouer autour du Programme commun. Certains des protagonistes du débat précédent, dans une perspective de tactique d’appareil, se tiennent en retrait, tel Edmond Maire se contentant de préparer une réforme des statuts, singulièrement centraliste sur laquelle nous devrons revenir. La seule manifestation de ses idées, « la démocratisation de l’entreprise », est rejetée « car la démocratie est une structure ou le pouvoir vient du peuple, ce qui n’est pas le cas de l’entreprise capitaliste ». En fait, dans quel ordre prendre et développer la perspective « vers le socialisme démocratique » ? Le courant des Pays de Loire (qui regroupe d’autres fédérations et des syndicats), qui apparaît dans la continuité d’une CFDT de lutte de classe d’avant 68, « la planification démocratique est rendue possible par un début d’appropriation sociale, comme une étape essentielle (…) qui prépare et préfigure une société autogérée. Pour le courant autour d’Hacuitex, « la révolte gronde dans les ateliers et services, les usines. La CFDT entend soutenir et développer ce courant de contestation, en contribuant à le rendre plus conscient et plus efficace ».

Ces positions, dans le souffle de Mai, s’attirent des méfiances : l’essor des luttes pourrait-il permettre de passer directement de la grève générale à l’auto-organisation de la classe et à la prise du pouvoir transformant la société de fond en comble ? En fait, cela exprime tout autant une option de véritable rejet du capitalisme qu’une rage contre le rôle des « appareils politiques » en Mai 68.  Certains craignent d’y trouver la reprise des positions de la CGT d’avant 1914 ; d’autres feignent d’y voir un « conseillisme » avant-gardiste qui mépriserait  la démocratie. En fait, personne n’en fait une stratégie, remarque Eugène Descamps. Les porte-parole se répondent, au moment de la synthèse du congrès. Gilbert Declercq, pour celui regroupé autour des Pays de Loire : « ce n’est qu’après cette appropriation collective que sera possible une planification démocratique dans une perspective d’autogestion ». Frédo Krumnow, du « courant Hacuitex » : « nous ne sommes pas de ceux qui pensent que l’autogestion soit possible, pas plus que la planification démocratique dans une société capitaliste (…) Mais il faudra que la rupture soit radicale (…) Pourquoi ce serait à nous, syndicalistes, de tracer des mi-chemins plutôt que d’avancer clairement l’ensemble des exigences que nous portons ».

La véritable synthèse de ce débat, in fine, est publiée en 1971, Pour un socialisme démocratique, contribution de la CFDT, le texte que la CFDT adresse à la CGT afin d’avoir un débat approfondi en lien avec l’unité d’action, nécessaire mais dépendant d’une évolution de la CGT sur bien des revendications : augmentation plus rapide des basses rémunération, heure d’information pour tous les salariés et pas seulement pour les syndiqués, une campagne sur les droits des immigrés. En même temps, la CFDT refuse de considérer que Mai 68 a été un accident de parcours et défend sa conception : « en optant pour l’autogestion (elle) a pris en compte les expériences socialistes diverses qui montrent que le changement politique, même accompagné d’une appropriation collective des moyens de production, ne suffit pas à changer fondamentalement la situation de dépendance des travailleurs (…) Ils ne sont plus subordonnés à un pouvoir extérieur (…) ils deviennent collectivement leur propre employeur, maîtres du produit de leur travail et de son utilisation dans le cadre de la planification démocratique » (op ; cit. p ; 46). Le même document fait ressortir que l’axe du changement est « la mobilisation  et l’action des masses populaires », sans quoi même une éventuelle victoire électorale de la gauche serait vouée à l’échec. Ce débat, mené en lien avec les luttes indique assez la réflexion stratégique  trois ans après 68 !

Il serait cependant regrettable de ne pas saisir cette relecture des textes du congrès de 1970 sans en souligner quelques autres apports importants pour les luttes remettant en cause les rapports sociaux, d’autant plus éclairants qu’ils sont discutés dans l’élaboration publique de « la stratégie syndicale ». Signalons un document présentant « une solidarité fondamentale de lutte commune des travailleurs (…) en face de l’oppression capitaliste internationale », qui indique les processus de colonisation sous des formes diverses (Une économie de solidarité pour le développement du tiers-monde).  En ce qui concerne les pénibilités du travail et la façon dont devraient être combattues et rejetés les nuisances, on peut trouver des échos du livre d’André Gorz, comme une anticipation du travail publié sous le titre « Les dégâts du progrès ». Un autre des documents de préparation met en évidence des positions féministes. Sous le titre de « Lutte contre les inégalités », après une mise à jour des « disparités qui se cumulent », tant nationale qu’internationales, un chapitre  précise (Groupe : Problèmes humains dans une société en développement, p. 15-16, octobre 1969) : « c’est la société qui a décidé de la prédétermination de la femme  pour les tâches ménagères et les fonctions moins nobles (…). En apparence, la femme semble avoir acquis l’égalité de droit avec l’autre sexe, comme elle semble avoir acquis la même liberté. Mais  (…) la véritable égalité réside dans le droit pour chacun de s’exprimer comme un individu autonome et créateur et ce droit reste en fait refusé plus à la femmes qu’à l’homme. C’est ainsi que la société de consommation de masse lui crée des modèles précis qu’elle continue d’autant moins à créer qu’elle est plus exclue des échelons du pouvoir. (…) Sa situation de faiblesse n’est que la conséquence de son traditionnel statut d’inégalité dans la société ».

Last, il nous faut signaler ici, passé en grande partie inaperçu, le débat et le vote au sujet des « statuts » de la CFDT. Historiquement, pour cette centrale, cela a eu un rôle très lourd (P. Cours-Salies, op. cit., 189-191). Nous aurons malheureusement l’obligation d’y revenir dans l’analyse des retournements ultérieurs.

Lip, symbole révélateur

L’analyseur Lip, a pu écrire René Lourau  en1974, afin de mettre en lumière, au nom de la reconstruction immédiatement possible de la société et des rapports sociaux, selon lui et un courant de « démocratie de base radicale », le courant de spontanéité qui fait vivre à beaucoup l’espoir d’un « nouveau Mai ». Il souligne comment personne ne tire les conséquences d’une affirmation partagée par Georges Séguy, secrétaire général de la CGT à propos des « Lip » : ils ont montré »qu’ils pouvaient se passer des patrons ». Cette question mérite en effet attention, quand près de 200 petites usines ou ateliers de production seront occupés entre juillet1974 et juillet 1975, et mettront à l’ordre du jour une coordination nationale des Lip, Pil et autres entreprises où les salariés, souvent des femmes, ont assuré la reprise de la production comme support à leur lutte.

Jeannette Laot, membre de la direction confédérale, proclame : « Pour le CNPF, ces luttes préfigurent peut être le début d’une période difficile où se dessineront les prémisses d’une société dont il ne veut pas » (Syndicalisme, 9 août 1973). De la même veine, la revue de la confédération en donne une portée historique : « Lip, après Mai 68, c’est le bruit d’une société nouvelle et déjà en train d’amorcer sa construction qui s’amplifie » (CFDT aujourd’hui, novembre 1973, p. 6). Bel enthousiasme partout : des dizaines de milliers d’acheteurs deviennent légalement  des « recéleurs » en soutenant les producteurs et les vendeurs de montres Lip.  Une chose, avec un gouvernement de droite est de voir les CRS intervenir, de voir le Ministre du travail chercher un repreneur, au prix de quels licenciements. Mais, de l’autre côté…. On pourrait imaginer, puisque le Programme commun garantit la possibilité d’une unité de la gauche autour des luttes et du droit à l’emploi, que la CFDT et la CGT demandent ensemble que des Offices nationaux de production soient créés et fournissent un support institutionnel, servent à ne pas licencier, donnent un cadre aux refus de ces fermetures parfois liées à des délocalisations. Pourquoi ne pas chercher  à créer les conditions d’une sorte d’appropriation sociale de ces outils de production, avec une garantie de l’emploi et un accompagnement sous forme de ventes et de productions protégées ? La fédération Hacuitex  le proposera pour les entreprises de la confection et du textile mais ne sera pas appuyée par la Confédération.

Ici, malheureusement, se manifeste une réalité composite et contradictoire. Nous devons commencer à souligner le côté pile et le côté face de la CFDT. La direction avec Edmond Maire, cherche son rôle de « Janus à deux portes » pour en finir avec « mai 68 ». D’un côté, entrez donc, c’est ici la nouveauté, c’est ici que cela se passe ! Mais, ensuite, on va vous le montrer, « il faut avant tout se méfier, des risques de débordement, d’espoirs excessifs, et aussi de la CGT, du PCF… » Ce sera, quelques années plus tard, «  la démocratie » contre le totalitarisme ! Au moment de Lip, aux dates des plus belles déclarations, on peut lire, dans un « procès verbal du conseil fédéral de la fédération CFDT de la métallurgie », en octobre 1973, une mise en demeure de voir les Lip accepter le plan gouvernemental de reprise, rejeté par 78 % d’entre eux : « il n’y a pas de pratique de la négociation, pas d’analyse politique (…) la fédération doit imposer une solution de compromis, y compris s’il le faut désavouer publiquement la section de Lip ».

On ne peut comprendre une telle duplicité sans une pause, une analyse de ce qui se passe au sein des instances dirigeantes et plus largement dans les syndicats. Une première approche se trouve, bien évidemment, dans la discontinuité de nombre d’animateurs de la confédération : pour des raisons de santé, au lieu de partir de ses fonctions avant le congrès de 1973 comme prévu, Eugène Descamps arrête fin 1971 ; une sorte de binôme se met en place entre Edmond Maire, élu secrétaire général et Frédo Krumnow, chargé de l’animation du secteur revendicatif ; mais celui-ci, du fait d’un cancer doit s’arrêter au cours de l’année 1973 et meurt en mars 1974. Cela ne peut rien expliquer sans la réforme des statuts de 1970, passée pratiquement inaperçue alors ; mais ses effets sont redoutables : au lieu d’avoir une direction confrontant souvent les unions départementales et le bureau confédéral, des structures régionales s’interposent, financées et mises en place par la commission exécutive confédérale.  Les secrétaires de région sont en fait nommés par la direction centrale au lieu de parler au nom de la base des syndicats. Dès fin 1972, plusieurs membres de la direction confédérale du même courant que Krumnow se demandaient comment faire accéder à la direction des personnes ayant assez d’indépendance et de force pour ne pas dépendre. Avant qu’une conscience critique large sur ces déviations ne se crée, il faut toujours le temps d’expériences répétées… Au même moment, en effet, des luttes importantes reprennent dans de grandes entreprises, comme les OS de Renault, la RATP, etc. : les syndicats et les militants ont de quoi s’occuper tandis que les opposants ne veulent pas faire scandale, pour ne pas désorienter.

Par ailleurs, la CFDT est présente dans les luttes, comme celles du MLAC pour le droit à l’avortement et à la contraception. Comme celles en soutien des résidents de foyers d’immigrés. Il en sera de même en mars 1974 avec la grève des banques et en octobre avec celle des PTT : par sa pratique syndicale, la CFDT progresse et atteindra l’apogée de ses effectifs en 1975.

Une confirmation des options politiques qui se dessinent est cependant donnée en 1974 avec une élection présidentielle à la suite du décès de Georges Pompidou, d’une longue maladie et deux ans avant la fin de son mandat. Edmond Maire, avec la commission exécutive confédérale, a pris les devants et décidé que François Mitterrand serait soutenu dès le premier tour à condition que celui-ci marque son accord avec  « l’Union des Forces populaires », une formule faite pour relativiser, aux côtés de Michel Rocard, le poids du PCF dans l’alliance. Evidemment, il s’oppose à la possibilité d’une candidature de Charles Piaget, de Lip, à la présidentielle, telle que la souhaitait le PSU, la LCR, Révolution, et l’Alliance marxiste-révolutionnaire. Un durcissement  sera sensible contre tous les militants liés de près ou de loin à l’extrême gauche, tandis qu’un groupe de fédérations et régions de la CFDT critiquent la diminution des revendications et la « perte d’autonomie » dans les formes de soutien à François Mitterrand.

Deux analyses de la crise

Au même moment, le débat interne au sujet de l’analyse de la « crise économique » apporte des éléments révélateurs. Une analyse du groupe de travail des conseillers d’Edmond Maire, dont Pierre Rosanvallon est  refusée par le conseil national confédéral, qui adopté l’orientation élaborée par le « secteur économique » où demeure une continuité d’options depuis Eugène Descamps et des proches de Frédo Krumnow. Son animateur, Michel Rolant, fait remarquer en novembre 1974 comment, même si le patronat et le gouvernement craignent encore « d’appliquer ouvertement les solutions capitalistes classiques », « nous entrons dans une période où l’intransigeance de la classe dirigeants conduit à de affrontements ». Il propose d’opposer des axes syndicaux actualisés : la réduction du temps de travail sans perte de salaire et avec de embauches correspondantes, la retraite à 60 ans avec des droits supplémentaires pour les travaux pénibles (…) l’abolition du droit patronal de licencier arbitrairement, la responsabilité collective des syndicats patronaux de branche en cas de faillite. « Ce que nous défendons (…) c’est le droit de tous les hommes, de toutes les femmes à travailler utilement et intelligemment ». Michel Rolant le résumait : « Tout le monde ne pourra et ne voudra travailler que si le travail change de sens e de nature. C’est ce changement qu’il s’agit d’imposer par la lutte. » (Nouvel observateur, 18 novembre 1974).

Il s’agit d’une véritable alternative globale au système capitaliste. Elle mettait en cause les conditions de travail, le travail de nuit, les cadences, les nuisances chimiques (Les dégâts du progrès) ; les buts et l’avenir de certaines industries, proposant des projets de reconversions sans licenciement (Où va la sidérurgie ?) ou  des éléments pour savoir comment changer de grands domaines d’activités (Politique de santé).

L’auteur de ce dernier document sera éliminé par une manœuvre ; n’avait-il pas le tort d’être à la fois dirigeant syndical et militant de la LCR ? Au moment de la lutte de la sidérurgie, François Rosso, dirigeant syndical dans la région  sera écarté et deviendra salarié de la CFDT à Paris avec l’interdiction d’intervenir  pendant cette lutte alors que la direction confédérale donnera son accord pour le plan patronal de suppressions d’emplois. Michel Rolant sera écarté de la direction confédérale et nommé à la tête de l’Agence française de l’énergie.

Dix ans après 1968, en soutien à Michel Rocard contre François Mitterrand jugé trop à gauche pour gagner, Edmond Maire salue la victoire de la droite aux législatives : «Giscard d’Estaing, tenant compte de la campagne électorale et des élections donne une coloration sociale à ses déclarations d’intention du 22 mars (…) Il faut donc tenter d’utiliser au plus vite ce besoin d’ouverture. (…) La CFDT devra rompre me cercle vicieux ou le refus global du patronat et la globalisation des revendications s’alimentent et se justifient l’un  par l’autre » (Rapport au conseil national en avril 1978). Après la victoire du 10 mai 1981, on comprend sans peine qu’un tel engagement va se poursuivre ; priorité sera donnée à la recherche d’un consensus entre le patronat et syndicats, les « les partenaires sociaux » comme les nommera Edmond Maire.

Retournements visibles de 1982

En 1982, lors du congrès de Metz, l’épilogue est d’un triste ! La revendication des 35 heures est échelonnée sur plusieurs années et payable en partie par les salariés, « pour permettre à la gauche de gérer dans la durée » ; il faut négocier le statut de l’intérim et les formes de précarité, « indispensables aux entreprises » dans le monde tel qu’il est ; en outre, la direction confédérale a dissuadé le Président de la République de reconnaître les droits politiques aux immigrés résidents en France parce que cela n’était pas « mûr ». Certes, au nom d’une CFDT de transformation sociale, une gauche syndicale va s’opposer ; mais les effectifs militants  s’effondrent du fait de cette dépendance au pouvoir. Comme Edmond Maire a pu le dire en 1984 (La CFDT en questions, 1984) : il lui aura fallu attendre jusqu’à ce congrès pour enfin pouvoir diriger la CFDT en organisation syndicale moderne. Quatre ans après, il dira  aussi, dans une interview à Libération, que la grève est « dépassée » … Une voie à rebours de la pratique syndicale et des options de lutte de classe depuis 1964.


Bibliographie

Jean-Claude Aparicio, Michel Pernet, Daniel Torquéo, La CFDT au péril du libéralisme, coll ; Arguments et mouvements, Syllepse,1999

Pierre Cours-Salies, La CFDT. Un passé porteur d’avenir. Pratiques syndicales et débats stratégiques depuis 1946. Préface d’Eugène Descamps ; postface de Gilbert Declercq ; contribution d’Albert Détraz. Editions  La Brèche, 1988.

Gilbert Declercq, Syndicaliste en liberté, Seuil, 1974.

Eugène Descamps, Militer, Fayard, 1971

Julien Ensemble, Le Contre plan (éd. Seuil), 1965,

Albert Détraz, F. Krumnow, E. Maire, La CFDT et l’autogestion, Cerf, 1973

André Gorz, Stratégie ouvrière et néo-capitalisme, Seuil, 1964

Frédo Krumnow, CFDT au cœur, Syros, 1977,  recueil de textes réalisé par la fédération Ha-cui-tex (habillement cuire, textile)

Jeannette Laot, Stratégie pour les femmes, éd. Stock, 1977 ; 2e édition en 1981 avec une préface sur les prises de responsabilité de femmes dans la confédération.

René Lourau, L’analyseur Lip, Union générale d’éditions, 1974

Edmond Maire (avec Jacques Julliard), La CFDT d’aujourd’hui, Seuil, 1974

Edmond Maire (avec François Ceyrac, Maurice Chauvin, Roger Fauroux et ali), La CFDT en questions, Gallimard, 1984

Jean-Daniel Reynaud, « Les évènements de mai-juin 1968 et le système français des relations professionnelles » Sociologie du travail, 1971)

François Rosso (avec J-Y Rognant et C. Romain), Où va la sidérurgie ? éd. Syros, 1977.

Guy Spitaels (dir.), Les conflits sociaux en Europe. Grèves sauvages, contestation, rajeunissement des structures, Marabout, 1971

Paul Vignaux, De la CFTC à la CFDT, « Reconstruction » (1946-1972), éditions ouvrières, 1980.

CFDT, Pour un socialisme démocratique, contribution de la CFDT, Texte pour le débat avec la CGT, Epi, 1971. Avec des interviews de R. Bonéty, A. Détraz,  F.  Krumnow, J. Laot, E. Maire, R. Salanne. En annexe, le texte de la CGT.

CFDT, Les dégâts du progrès. Les travailleurs face au changement technique, collection Points, Seuil, 1977.

CFDT en lutte ! « De 1968 à 1998, l’avenir dsépend toujours de nous » Tous ensemble n°20, juin 1998 ; avec les témoignages de : Andrée Abrial, Jean-Claude Aparicio, Gilbert Declercq, Albert Détraz, Jean-Paul Halgand, Bernard Ravenel, Guy Robert.


[1]Le 35e congrès se tient en 1970. On remarquera qu’il suit celui de 1963 (le 32e), le 33e (en 1965)  et le 34e (en 1967) ; le congrès de 1964 consacré au changement de nom de l’organisation reste hors série, congrès extraordinaire avant et après lequel l’organisation continue.

Des documents pour agir

Nous avions publié, avant la journée CGT du 6 février,  des extraits de l’appel de Force ouvrière à manifester le 18 mars prochain contre le Pacte de « responsabilité » initié par le gouvernement Hollande.  Depuis, les choses bougent, même si l’absence de vraie démarche unitaire de FO soulève aussi des interrogations et des critiques. La Comité confédéral CGT du 11 et 12 février a décidé le principe d’un appel au 18 mars.  Non sans débats, mais dans un souci de rassembler. Cela devrait ouvrir la voie à d’autres appels. L’utilisation par FO de la date du 18 mars, à l’origine une journée de lutte déjà lancée depuis janvier par toutes (donc aussi la CFDT) les fédérations des organismes sociaux (les personnels de sécurité sociale) suscite également des remous côté CFDT. Car la portée du 18 mars changerait évidemment de dimension, pour devenir un « moment interprofessionnel » face au Pacte de responsabilité du gouvernement.

Nous publions ci-dessous divers documents qui indiquent une recherche d’action, tout autant que de mise en débat de réflexions sur le fond, comme par exemple les questions posées par la place historique des cotisations d’allocations familiales (voir les documents de l’UD CGT des Hauts de Seine), les préoccupations qui continuent à parcourir le syndicalisme sur l’offensive des extrêmes-droites dans la rue  (voir le document « 7 jours » de la FILPAC CGT), et la manière dont l’Union syndicale Solidaires se positionne dans ce contexte. Nus ajoutons aussi un document du Comité national CGT des privés d’emploi, qui indique comment il se positionne sur le fond, pour l’indemnisation des chômeurs et pour une 5ème branche de la Sécurité sociale.

CLIQUEZ :

 

La Sécurité Sociale, à défendre plus que jamais

face aux démolisseurs du MEDEF et du gouvernement,

complices dans le projet de démantèlement de la branche famille,

un des trois piliers de notre Sécu, avec les branches maladie et retraite.

 

 

Ne laissons pas amputer la Sécu de sa branche famille !

 

Les fossoyeurs du progrès social sont à pied d’œuvre.

 

Le MEDEF et le Président de la République, avec son gouvernement PS, sont en effet main dans la main, décidés à frapper très fort, à franchir un cap dans le démantèlement de la Sécurité Sociale.  

 

L’attaque est d’une envergure inédite : bien que puisant dans les reculs sociaux successifs infligés depuis vingt-cinq ans environ à notre Sécurité Sociale, de plan Seguin en plan Rocard, de lois Balladur en loi Ayrault, d’exonérations de cotisations sociales en rabougrissements des remboursements et prestations, de recul de l’âge de la retraite en casse de l’hôpital public, le projet de suppression des cotisations sociales famille répond totalement au cahier revendicatif du MEDEF et franchirait un saut « qualitatif » (si l’on peut dire !) dans l’œuvre de démantèlement de cette formidable conquête sociale qu’est la Sécu.

 

Alors que notre Sécurité Sociale a pris son essor à la Libération et que nous allons commémorer le 70ème anniversaire de l’élaboration du programme du Conseil National de la Résistance (CNR) qui portait cette ambition de création de la Sécurité Sociale, toujours aussi moderne en notre 21ème siècle, il est indispensable de ne pas se laisser voler cet héritage de progrès social et donc de trouver les moyens de se rassembler pour stopper la régression annoncée.

 

La première urgence est d’alerter et de faire entendre une position claire de refus de la suppression de cotisations sociales famille !

 

Le tract de l’UD a été rédigé dans ce but et il est donc à utiliser partout pour cette première tâche. (Voir ci-joint)

 

Ce n’est pas parce qu’elles sont baptisées cotisations de « l’entreprise » que les cotisations sociales Famille sont la propriété de l’employeur, du patronat : rappelons haut et fort que ce sont les salariés, et eux seuls, par leur travail, qui créent les richesses dans l’entreprise.

 

Prendre la mesure exacte de l’ampleur de la régression sociale projetée, alerter et riposter doivent être à l’ordre du jour dans chaque syndicat, dans toutes nos réunions de syndiqués.

Prendre la mesure de l’ampleur de la réduction annoncée des dépenses publiques et de ravages sociaux que cela provoquerait

 

Le plan d’austérité présenté par le 1er Ministre, – un plan démentiel ! – a été détaillé de la façon suivante :

 

– 15 milliards de dépenses publiques en moins pour 2014 !

– 18 milliards en 2015 !

– 18 milliards en 2016 !

 

Ces réductions inacceptables, d’une ampleur considérable, si rien ne les remettait en cause sur le terrain, si aucune lutte ne les contestait frontalement, frapperaient alors les services publics dans leur capacité à répondre avec efficacité aux besoins des populations. Elles rétréciraient leurs capacités d’investissements (70% des investissements sont actuellement le fait des collectivités territoriales) et donc nuiraient en définitive à l’emploi.

 

On le voit, la politique d’austérité pour les travailleurs est terriblement contreproductive pour notre économie.

 

C’est aux actionnaires, à leurs privilèges, concrétisés par les dividendes qui leur sont versés qu’il faut appliquer l’austérité. C’est le coût du capital qu’il faut réduire.

 

A cela s’ajoute encore un cadeau extraordinaire pour le MEDEF, et le mot « cadeau » est faible tant le coup que le gouvernement veut porter aux salariés est sans précédent : c’est l’annonce de la suppression des cotisations sociales famille dont les 35 milliards aujourd’hui acquittés par les entreprises à partir des richesses créées par le travail salarié disparaitraient dans les poches des actionnaires pour grossir encore leur butin.

 

Voilà ce qui a été annoncé par le gouvernement en guise de vœux de bonne année.

 

Nul doute que le MEDEF se réjouit, car, tandis que les travailleuses et travailleurs salariés sont durement frappés par la violence patronale, les responsables de la crise, gros actionnaires et grands banquiers, eux, sont épargnés, choyés et encouragés à poursuivre dans la même voie de destruction des emplois durables et de rabaissement des droits sociaux afin qu’ils puissent ainsi se garantir une bonne rentabilité des capitaux investis. 

 

Un seul fil conducteur à cette politique, engagée par Hollande et son gouvernement dès l’acceptation du traité européen d’austérité (le TSCG), mais désormais assumée pleinement, en tant que politique commune au MEDEF et au gouvernement : baisser ce que le patronat appelle le « coût du travail ».

 

Comme si depuis 30 ans que cette politique a été initiée et développée, il n’y avait pas eu suffisamment d’expériences concrètes démontrant son injustice sociale flagrante et son inefficacité économique totale !

 

Analyser les enjeux et débattre des revendications à formuler pour construire la riposte et l’alternative

 

Des débats à pousser en interne dans la CGT à partir de problématiques à clarifier et sur des questions à trancher. 

 

Des aides conditionnées à des objectifs ?

 

A la CGT, nous avons chiffré à 200 milliards environ le total des aides fiscales accordées par l’Etat. Il est clair, de prime abord, que ce montant colossal doit être évalué et expertisé par les travailleurs salariés et leurs représentants syndicaux afin d’en mesurer l’utilité exacte pour l’emploi durable et le développement économique.

 

C’est pourquoi nous revendiquons la mise en place de droits de contrôle pour les organisations syndicales, les salariés et leurs Comités d’entreprise afin de pouvoir évaluer, supprimer et/ou de réorienter ces aides. Cela suppose d’intervenir auprès des pouvoirs publics, de façon centrale vers le gouvernement, et décentralisée en direction de chaque Préfecture afin que soient mis en place les moyens et les outils publics nécessaires à ce contrôle.  

 

N’entretenons pas la confusion entre impôts et cotisations sociales en confondant toutes les mesures fiscales, quelle que soit leur objet, sous le vocable « aides aux entreprises »

 

Il nous faut voir également que nous ne pouvons mettre dans le même sac de ce que l’on appelle « aides » aux entreprise, ce qui, d’un côté peut apporter des moyens financiers supplémentaires pour embaucher de façon durable, développer les formations et les qualifications des salariés, et pour cela, en aidant à réduire le coût des emprunts bancaires, et par une fiscalité qui pénaliserait les revenus du capital, avec ce qui, d’un autre côté, comme par exemple la compensation fiscale des exonérations de cotisations sociales, s’avère en fait un accompagnement public au désengagement du financement socialisé de notre Sécurité Sociale.

 

Cette compensation publique au pillage et au vol des cotisations sociales par le patronat ne peut être comptabilisée comme une « aide » :

 

redisons-le, les exonérations de cotisations sociales accordées aux entreprises n’ont pas être conditionnées à un quelconque et illusoire résultat en termes d’emplois, mais elles doivent être supprimées, et ce sont bien les dividendes et les intérêts bancaires qui, étant les vraies charges pesant sur le dynamisme économique des entreprises, doivent être réduits le plus possible. 

 

Conditionner les exonérations de cotisations sociales à la perspective de créations d’emplois est profondément illusoire et revient à légitimer l’idée que c’est « le coût du travail », comme le prétendent les patrons qui serait à un obstacle à l’emploi. Cette légitimation par le syndicalisme serait une défaite idéologique majeure, ou, pour le dire autrement, nous marcherions complètement « à côté de nos pompes » car cela nous amènerait à renoncer à cette grande conquête sociale que représente la mise en place du salaire socialisé.

 

Il est urgent, comme nous le revendiquons au plan confédéral, de gagner l’ouverture d’un grand débat public et national sur le droit au travail et la création d’emplois, sur ce qui encourage et favorise le développement de l’emploi, ou, au contraire, le freine et l’étouffe : c’est tout le sens de notre campagne CGT sur le coût du capital, afin de mettre en lumière et en accusation les multiples façons que possède ce coût pour parasiter l’activité économique réelle, pousser aux suppressions massives d’emplois, au chantage sur le niveau des salaires, au déclin de notre industrie et de notre recherche publique, à la privatisation des services publics. 

 

Contreparties : impossible de se situer sur ce terrain piégé !

 

Il est possible de combattre le projet de régression sociale que constitue la volonté gouvernementale de supprimer les cotisations sociales famille.

 

A condition de ne pas se fourvoyer, plus ou moins ouvertement ou consciemment, dans une stratégie d’accompagnement de la politique du gouvernement, et donc de ne pas entretenir une confusion entre impôts et cotisations sociales.

 

Ainsi, disons-le haut et fort : il ne peut y avoir de contreparties à toutes les mesures d’exonérations de cotisations sociales et à l’annonce de la suppression des cotisations sociales famille. Tout simplement parce qu’elles représentent la partie socialisée du salaire, qu’elles sont la propriété des salariés, le patrimoine des travailleuses et travailleurs et que le recul social ne se négocie pas, il se combat !

 

Il est totalement illusoire de penser qu’il puisse y avoir des contreparties bénéfiques en termes d’emplois à partir d’une réduction de ce salaire socialisé, – du « coût du travail » comme disent nos adversaires capitalistes – alors que nous savons pertinemment qu’il faut augmenter les salaires pour sortir de la crise. Par contre, il peut et il doit y avoir exigences de contreparties aux aides fiscales accordées par l’Etat aux entreprises, après avoir établi clairement la définition de ce qu’est « une aide » aux entreprises : une « aide » devrait logiquement se comprendre comme diminuant le coût du capital.  

 

Pour les jours et semaines à venir …

 

1.       Reprenons le flambeau de nos revendications sur le financement de la Sécu à partir de notre triptyque salaire – emploi – cotisation sociale qui reste le seul cohérent pour un financement dynamique de la Sécu reliant droits collectifs et individuels (chacun cotise selon ses moyens et reçoit selon ses besoins), intérêts professionnels et interprofessionnels.

 

2.      Préparons la prochaine étape de lutte interprofessionnelle en refusant de négocier dans le cadre du « pacte de responsabilité » (« l’Union sacrée » autour de l’austérité) que le gouvernement veut imposer et en exigeant un autre cadre de négociations par la mobilisation dans l’action interprofessionnelle sur des revendications claires et précises.

 

8 Février 2014

Une première : rencontre CGT et Solidaires

Pour la première fois, une rencontre s’est tenue au plus haut niveau entre la CGT et l’Union syndicale Solidaires, le vendredi 7 février 2014. Voir ci-dessous le lien vers le communiqué commun.

En effet, malgré la place acquise par Solidaires dans les intersyndicales nationales des dernières années (depuis notamment le mouvement victorieux sur le CPE en 2006, puis l’intersyndicale très large de 2009 face à la crise économique, puis l’intersyndicale de 2010 du mouvement des retraites…), jamais une rencontre de débat  approfondi n’avait eu lieu entre Solidaires et la CGT. Pourtant, comme par exemple la co-construction avec la FSU de l’initiative intersyndicale contre l’extrême-droite du 29 janvier, qui fut une réussite saluée par tous, il y a des convergences entre CGT et Solidaires sur les grands dossiers interprofessionnels, même si ce constat n’épuise pas d’autres débats nécessaires. On sait en effet, par exemple, que Solidaires n’a pas signé le texte commun CGT, CFDT, UNSA, FSU, initié par une proposition conjointe des secrétaires généraux CFDT et CGT. Cette non signature, dont nous avons rendu compte sur ce blog,  provoque une exclusion de Solidaires à participer plus avant aux réunions, et Solidaires a écrit à la CGT sur ces questions en demandant un débat. Ce débat a donc eu lieu et c’est tant mieux ! Mais la question du lien entre rapprochements partiels (par exemple CGT, FSU, Solidaires, avec parfois FO comme sur les retraites de l’automne 2013) et rapprochements plus larges (incluant la CFDT, l’UNSA…), malgré des divergences fortes, demeure posée.

CLIQUEZ : comCgtSolidaires-fev14 comCgtSolidaires-fev14

COMMUNIQUÉ CGT- Union syndicale SOLIDAIRES :
Deux délégations de Solidaires et de la CGT se sont rencontrées ce vendredi 7 février 2014.
Nos deux organisations ont échangé et partagé de nombreux points communs dans leur analyse sur la situation sociale, économique, environnementale et politique.
Elles réaffirment leur opposition au contenu et à l’orientation au pacte de responsabilité proposé par François Hollande.
Elles s’engagent à faire valoir les revendications des salarié-es sur l’emploi, les salaires et la protection sociale en tous lieux où l’intérêt du monde du travail est en jeu.
Dans ce contexte d’aggravation de la crise, nous considérons que le syndicalisme a une responsabilité importante pour donner confiance et espoir aux salarié-es, pour favoriser leur engagement, leur rassemblement et leur action collective, pour transformer les conditions de travail, de vie et obtenir une autre répartition des richesses créées par le travail.
Ainsi, nos deux organisations ne peuvent se résoudre à la division syndicale.
Elles sont disponibles pour approfondir leurs échanges ensemble et/ou dans un cadre unitaire plus large sur des sujets tels que les élections prud’homales, l’égalité femmes/hommes, l’emploi, les droits et garanties collectives, les enjeux de transition écologique, les politiques publiques.
Après la journée du 29 janvier contre les idées et les pratiques de l’extrême droite, elles s’engagent dans la campagne unitaire « Uni-e-s contre l’extrême droite ».
Elles proposent aux autres organisations de s’associer à celle-ci, et de décider ensemble des initiatives de débat sur les lieux de travail.
Elles réaffirment leur volonté de construire sur tous ces enjeux, un processus d’action avec les salarié-es tant du public que du privé, en favorisant le rassemblement et l’unité la plus large sur les lieux de travail, au plan national et européen.
Pour Solidaires : Annick COUPE – Catherine LEBRUN – Denis TURBET DELOF – Didier AUBE – Eric BEYNEL – Julien GONTHIER
Pour la CGT : Thierry LEPAON – Marie Laurence BERTRAND – Agnès NATON – Mohammed OUSSEDIK
Le 11 février 2014

6 février : un exemple d’unité en Haute Loire

 

La CGT a décidé, dès fin 2013, une journée nationale interprofessionnelle d’action, avec grèves et manifestations, qui a lieu le 6 février.

  Cette journée prend place dans une campagne CGT contre le « coût du capital ». La CGT a annoncé son souhait que cette journée se construise dans l’unité, mais il ne semble pas qu’une démarche ait été clairement engagée en ce sens au plan national. Pas même en direction des organisations qui auraient pu en approuver le contenu revendicatif, comme la FSU et Solidaires (CGT, FSU et Solidaires viennent par ailleurs, d’organiser une journée réussie, le 29 janvier, contre l’extrême-droite).

Simultanément, après une rencontre entre Thierry Lepaon et Laurent Berger, CGT, CFDT, FSU, UNSA, ont travaillé sur une déclaration commune, qui certes se traduit par l’appel à une journée européenne d’action le 4 avril (initiative CES), mais à ce stade aucune action en France. Par contre, le contenu de cette déclaration inspire les premières rencontres entre le gouvernement et les syndicats sur le « pacte de responsabilité », surtout en ce qui concerne les « contreparties » aux largesses accordées au MEDEF.

L’Union syndicale Solidaires à écrit à la CGT (voir la lettre sur ce blog) pour déplorer ce manque de perspectives d’action et son exclusion des réunions de cette intersyndicale dès lors qu’une organisation n’approuve pas la première déclaration, ce qui est le cas de Solidaires. FO, de son côté, appelle à une journée de mobilisation en mars, centrée sur le dispositif Hollande du « pacte de responsabilité ». A l’évidence, le paysage syndical peine (le mot est faible) à se rassembler face aux défis de la situation, ressentis avec amertume, angoisse,  par les salarié-es.

Nous publions ci-dessous le lien vers l’appel unitaire CGT, FSU, Solidaires pour le 6 février, dans le département de Haute-Loire, appel dont la qualité argumentaire et revendicative peut inspirer des équipes syndicales à l’avenir. D’autres appels unitaire existent pour cette journée, mais rares.

Nous ajoutons aussi des extraits de l’appel de Jean-Claude Mailly à une action pour le 18 mars prochain.

  • JEAN-CLAUDE MAILLY DÉNONCE L’AUSTÉRITÉ ET APPELLE À L’ACTION POUR LE 18 MARS (extraits)

Contre l’austérité et ses conséquences dramatiques, la confédération Force Ouvrière a rassemblé 5000 militants à la Halle Freyssinet, à Paris.

]

Pour FO, le combat contre l’austérité doit être mené à tous les niveaux. Au niveau européen tout d’abord ; comme d’autres organisations syndicales de toute l’Europe, la CES s’est prononcée contre le pacte budgétaire européen et milite pour une politique européenne ambitieuse de relance. Ainsi « l’Europe ne doit plus être facteur de contraintes ou de sanctions mais de progrès social » a rappelé le secrétaire général. La directive détachement en est une illustration : la révision de cette directive est insuffisante et ce qui prime dans cette directive, c’est liberté de prestation de services et non les conditions sociales des travailleurs européens. Changer les modalités de la construction européenne est donc un enjeu central.

Au niveau national, la confédération a également appelé à la rupture. Le secrétaire général a rappelé les combats pour la reconnaissance du repos dominical, contre la réforme de l’inspection du travail, les enjeux des négociations sur l’assurance-chômage. Il a également dénoncé le pacte de responsabilité annoncé par le président de la République. Ce pacte, salué par la Commission Européenne, est cohérent avec le pacte budgétaire européen mais « en contradiction avec le pacte républicain ». Dénonçant «l’axe Hollande-Gattaz», Jean Claude Mailly s’est interrogé sur le syndrome de Stockholm dont semble souffrir le président de la République, naguère ennemi de la Finance autoproclamé.

Le secrétaire général a donc proposé, au nom de la commission exécutive confédérale unanime, d’élargir la journée de grève prévue le 18 mars dans la Sécurité Sociale et d’en faire «une journée de rassemblements et de manifestations» interprofessionnelles. Il s’est enfin adressé aux autres organisation pour leur proposer de «faire de ce 18 mars une journée de grève interprofessionnelle».

syndicalisme fonction publique : rudes défis

Paru dans la revue de l’Ecole émancipée, courant de la FSU (18% au congrès de 2013), cet article interroge les difficultés du syndicalisme dans « les » fonctions publiques (Etat, territoires, hôpitaux) face aux restructurations, et dans ce cadre ses capacités à relever les défis. Il aborde le débat sur le  « rapprochement » entre FSU et CGT, entamé depuis 2009, mais dont on peine à suivre la trajectoire dans le débat public. Il pose la question : « satellisation » autour de la CGT, elle-même en difficultés, ou vrai projet interprofessionnel incluant aussi l’Union syndicale Solidaires?

Le syndicalisme de la Fonction Publique a-t-il un avenir ?

Des dizaines de milliers de postes disparus, une MAP-RGPP qui déstructure, un gel du point d’indice qui perdure… La situation des Services Publics et de ceux qui les font fonctionner n’a cessé de s’aggraver sans générer pour autant de puissantes mobilisations spécifiques. Et le poids des fonctionnaires dans les mobilisations plus globales (retraites, pouvoir d’achat) ne paraît plus aussi déterminant en ces temps de divisions exacerbées des grandes centrales syndicales. Dur, dur pour la FSU qui s’était construite sur une « autonomie unifiante » d’un syndicalisme spécifique à la Fonction publique.

De pétitions en semaines d’action diluées, il ne reste pas grand-chose de la force de frappe historique de la Fonction publique face à des gouvernements qui ont su tous jouer des divisions entre corporatismes et d’un isolement grandissant des fonctionnaires dans un monde du travail précarisé. Même la Fonction publique d’État a perdu de sa superbe (et de ses capacités de grèves majoritaires), étirée entre les intérêts divergents de l’encadrement et ceux de personnels pressurés. Le rapport de l’INSEE de juillet 2013 a mis en évidence une dépréciation des carrières et un tassement des grilles qui ont atteint des niveaux insupportables…

Trois versants non réellement unifiés

Les fonctionnaires d’État, des hôpitaux et des collectivités territoriales le savent bien : au-delà de l’image d’un statut unifié, les conditions de carrière, de rémunération ou de recrutement n’ont jamais été réellement unifiées. L’éclatement des conditions d’exercice des métiers de la Fonction Publique complique les possibilités de réelles mobilisations transversales. On l’avait vu avec les infirmières, c’est encore visible avec les personnels sociaux ou les personnels impactés par la question des rythmes scolaires.

Dans certains secteurs professionnels, la précarité et les temps partiels s’avèrent chaque année plus pénalisants : les bas salaires se multiplient et les déroulements de carrière sont souvent inexistants. La CDIsation de contractuels, si elle peut les rassurer provisoirement, participe de cet éclatement.

Moins d’État,  moins de Fonction publique

Cela a été et reste le leitmotiv des gouvernements néolibéraux, qui se succèdent, indépendamment et sous couvert des alternances politiques.

Ce qui avait fait la force du syndicalisme dans la Fonction publique, notamment d’État, c’était d’abord la force de la Fonction publique elle-même : une structuration « jacobine » appuyée sur des ministères pyramidaux, des statuts forts, des personnels en augmentation régulière pour faire face aux missions qui s’élargissaient. Face à cet appareil d’État, un syndicalisme puissant s’était développé, ancré sur le paritarisme, le contrôle de la gestion des personnels.

Or, les politiques publiques se sont affaiblies, l’État déléguant volontairement une partie de ses missions aux collectivités territoriales, au monde associatif, voire au secteur privé. Le recours de plus en plus important à des contractuels ou des emplois aidés brouille les revendications et les batailles pour les droits de tous.

Dans l’Éducation, le privé confessionnel s’est vu ainsi investi, sans grande contestation, de missions de service public. Les personnels de Jeunesse et Sports, ceux de la Culture sont confrontés aux réductions de postes et de crédits d’État et se retrouvent en difficulté pour peser suffisamment sur les mobilisations de secteurs fortement précarisés (voir ces dernières années celles des intermittents du spectacle, de l’archéologie préventive…). Dans l’environnement, les personnels de la Fonction publique pèsent bien peu face aux problématiques globales et aux batailles du marché de l’énergie ou de l’eau.

Les fonctionnaires pourraient (devraient) être la force motrice, la colonne vertébrale des luttes pour défendre leur secteur professionnel. Ils sont de plus en plus à la peine pour le faire. C’est une des difficultés récurrentes pour impulser des mobilisations conséquentes pour la défense et le développement des services publics en général, malgré des initiatives importantes ces dernières années, comme la coordination Eau, la coordination santé, les EGSP (états généraux du service public) ou la Convergence des Services publics.

Un syndicalisme spécifique malmené

La Réorganisation territoriale de l’État (RéATE) a déjà modifié en profondeur les structures de l’État, opérant un rapprochement contre-nature avec les modes de gestion et de management de l’entreprise. On a pu le voir à travers les mises en place des nouvelles structures interministérielles, le renforcement de nouveaux échelons de pilotage (DDI, directions régionales…). Les changements d’interlocuteurs, de niveaux d’interventions, ont déstabilisé des organisations syndicales qui ne s’y étaient pas préparées. Leurs échelons territoriaux, leurs contours même, sont de moins en moins en phase avec la réalité. Sans compter l’irruption d’une précarité de masse, la difficulté à réagir à la hauteur des injonctions managériales et une politique gouvernementale de communication systématisée pour court-circuiter les délégués du personnel.

Les évolutions rapides et brutales des structures (télécoms, Pôle emploi…), les privatisations ou l’ouverture à la concurrence, ont profondément affecté le secteur public ces dernières années… sans que les principales organisations, et notamment la FSU, n’en aient tiré de conséquences concrètes sur les mutations internes à accomplir.

Ainsi, l’irruption de la nécessaire défense de personnels relevant du droit privé, les mutations de statut de personnels ont profondément bouleversé les acquis historiques d’une Fonction publique de carrière.

Problématiques public/privé de plus en plus imbriquées

On l’avait vécu dès 1995 sur les retraites, les mouvements suivants n’ont fait que le confirmer. Les grands dossiers sociaux percutent tous de plein fouet la Fonction publique, ses revendications spécifiques.

Les évolutions du salariat, dans une économie mondialisée, pèsent de plus en plus fort sur l’ensemble des salariés « d’exécution », tendant à gommer leurs spécificités. C’est vrai dans le cas du syndicalisme dans les grandes entreprises confrontées aux sous-traitants (comme à Total, Turboméca…), c’est vrai aussi entre secteur privé et secteur public.

Les campagnes gouvernementales de désinformation, le poids des représentants du patronat ne sont pas suffisamment contrebalancés dans l’opinion publique par les analyses des “économistes atterrés” ou du mouvement altermondialiste.

La subordination du fonctionnement et des règles de la Fonction publique aux grands dossiers sociaux est devenue la règle. On a pu encore le constater au cours des dernières « conférences sociales » du gouvernement Hollande avec une priorité assumée aux partenaires sociaux institutionnels (MEDEF et confédérations).

Dans ce contexte difficile (où la crise financière sert encore de prétexte à des reculs généralisés des droits des salariés), l’isolement du syndicalisme Fonction publique pèse de plus en plus lourd.

Pourtant, tous les grands dossiers sont concernés, limitant de fait la capacité de la seule Fonction publique à intervenir sur son devenir : décote et âge de départ en retraite, augmentation de la TVA, journée de carence, financement de l’apprentissage ou encore dernièrement accord national interprofessionnel sur la formation professionnelle.

Et maintenant

Il y a tout juste un an, le congrès de Poitiers de la FSU affirmait la nécessité de construire un nouvel outil syndical de transformation sociale pour essayer de surmonter la crise et la division du syndicalisme français. CGT et Solidaires sont bien sûr les principaux concernés compte tenu des orientations assumées d’accompagnement des politiques néolibérales par la CFDT et son allié UNSA.

Les prochaines élections professionnelles de 2014 vont être un enjeu très important pour la FSU dans la Fonction publique : il s’agit de re-conforter sa place dans la Fonction publique d’Etat, de la développer et la concrétiser dans la Fonction publique territoriale, mais pour en faire quoi ?

Sa force d’organisation au sein de la fonction publique est aussi aujourd’hui sa faiblesse, faiblesse à anticiper les évolutions du monde salarial dans sa globalité, faiblesse dans ses capacités d’intervention. Faute de liens étroits d’élaboration des orientations et de construction de mobilisations avec les salariés du privé, le risque est grand d’une simple satellisation autour d’une CGT, elle-même en difficulté. Certes, ni Solidaires, ni la CGT n’offrent chacun aujourd’hui des perspectives évidentes mais l’autonomie structurelle n’est plus, elle non plus, un gage d’efficacité syndicale. Tourner la FSU vers des logiques et un avenir interprofessionnel semble pourtant incontournable pour les prochaines années.

Isabelle Sargeni-Chetaud (FSU)

Revue de l’Ecole émancipée : http://www.ecoleemancipée.org