Mois: janvier 2014

Et voilà le travail !

Et voilà le travail !  est une revue éditée par l’Union syndicale Solidaires, et animée par Eric Beynel. Le sous-titre en est : « Petit bulletin des conditions de travail et de la santé pour les équipes syndicales ». Le numéro 23 vient de sortir. Feuilletez-le : une mine de documents et d’analyses sur ce qu’est le travail aujourd’hui, question paradoxalement restée trop longtemps un angle mort du syndicalisme. Eric Beynel nous présente le nouveau numéro comme suit :

Au sommaire ce mois:  (cliquez pour l’accès : et voila n23 janvier 2014) 

  • page 1 : Attaque patronale contre la médecine du travail, une interview de Dominique Huez (médecin du travail).
  • page 2 : jurisprudences: l’obligation de sécurité du salarié; expertise et risque grave : le risque doit être identifié et non général !
  • page 3 : Vu du terrain: les sous-traitant-es ne sont pas des salarié-es sans droits !; MÉPRIS [n.m] : sentiment de François Pérol à l’égard des salariés de BPCE;
  • page 4 & 5 : Et voilà dans l’éducation : deux journées pour échanger, débattre, construire…; emploi, conditions de travail et santé des 30-50 ans : des trajectoires contrastées entre 2006 et 2010;
  • page 6: Action syndicale, suicides à la SNCF : le combat de SUD-Rail contre la souffrance au travail
  • page 7 : L’invité: la Cour de cassation confirme la reconnaissance en maladie professionnelle d’un cancer du poumon dont est décédé un comptable exposé à l’amiante, malgré deux avis défavorables de CRRMP par François LAFFORGUE, avocat;
  • page 8 : Parutions: « C’est quoi ce travail ? de Jean-Pierre Levaray; exposition: « La promotion de la santé et de la sécurité au travail : tout un art ! »

Comme toujours, vous pouvez toujours adresser toutes propositions
d’articles, informations sur les luttes en cours, annonces de colloques
et de parutions, idées et critiques à Eric Beynel:
eric.beynel@solidaires.org

Pour s’abonner ou se désabonner de ce bulletin c’est la même adresse.

Pour consulter les anciens numéros c’est ici:

http://www.solidaires.org/rubrique374.html

Publicités

Intersyndicale contre l’extrême-droite: c’est parti !

Plus de 600 personnes se sont réunies une journée entière à la Bourse du travail de Paris, le jeudi 29 janvier, répondant à un appel unitaire CGT, FSU, Solidaires, UNEF, UNL, FIDL. La journée s’est organisée en commissions : bilan des communes administrées par le FN, droits des femmes et extrême-droite, sans-papiers, droits sociaux, etc. Un petit film historique sur les agissements de l’extrême-droite dans le mouvement ouvrier a été confectionné par l’Institut d’histoire sociale CGT. Il y avait une grande détermination à agir et aussi un plaisir d’être ensemble, de retrouver le chemin de l’unité, de vouloir construire dans la durée. La journée s’est terminée par un meeting dans le patio de la CGT à Montreuil, où ont pris la parole William  Martinet, Annick Coupé, Bernadette Groison, Thierry Lepaon. 

La déclaration officielle : 2014-01-30de_cla_29_commune

CGT FSU SOLIDAIRES UNEF UNL FIDL

Uni-e-s contre l’extrême droite
Appel national pour faire face à l’extrême droite
La journée de travail du 29 janvier, sous forme de huit ateliers autour de thématiques diverses,  a réuni plus de 600 syndicalistes. Cette initiative nationale inédite s’est conclue par un meeting avec l’expression des premiers responsables.
Les organisations syndicales CGT, FSU, Solidaires, UNEF, UNL et Fidl lancent un appel national pour faire face à l’extrême-droite.
Dans un contexte européen marqué par la remontée de courants d’extrême droite, où la France n’est pas épargnée comme en témoignent les mobilisations réactionnaires qui se développent, nos organisations restent déterminées
à combattre les idées, les propos et les pratiques xénophobes, homophobes, sexistes, racistes et antirépublicaines.
C’est notamment parce que la montée des idées et de l’influence de l’extrême droite, et particulièrement du Front national, impacte de plus en plus le monde du travail et l’ensemble de la société que le mouvement syndical est concerné et doit prendre ses responsabilités.
Nous savons que l’absence d’alternatives à la crise, l’aggravation de la situation sociale subies par les travailleurs de toutes origines, du privé comme du public, mais aussi par les chômeurs, les jeunes et les retraités fournissent un terreau exploité par l’extrême droite.
Nos organisations syndicales s’engagent à lutter contre l’imposture sociale de l’extrême droite. Nous décidons d’une campagne de longue durée marquée par des initiatives larges communes dans les entreprises, les administrations, les services publics et les universités, appuyée sur un travail concret de terrain. Nous décidons d’agir ensemble dans la durée et de nous doter d’outils et de moyens permanents pour faire face à l’extrême droite. D’ores et déjà, dans les semaines qui viennent, des initiatives unitaires s’organisent dans plusieurs régions.
Notre travail s’inscrit dans le prolongement de l’appel « La préférence nationale n’est pas compatible avec le syndicalisme », signé en mars 2011.
Nos organisations, CGT, FSU, Solidaires, UNEF, UNL et Fidl, appellent toutes les organisations syndicales à rassembler leurs forces contre l’extrême droite, ses idées, ses pratiques, à nous retrouver pour poursuivre cet engagement.

Pour le débat syndical : un regain d’intérêt?

Nous étions plutôt nombreux à la Bourse du travail de Paris, le 22 janvier, à débattre autour du livre : « Nouveau siècle, nouveau syndicalisme ». Ce qui, par les temps qui courent, est un peu inattendu. Et devrait nous inciter à utiliser plus activement ce blog comme lieu d’échange. Ci-dessous la riche introduction au débat faite par Jean-Marie Pernot, chercheur à l’IRES, un des auteurs du livre (les intertitres sont de notre responsabilité).

Bourse du travail Paris – 22 janvier 2014

Introduction Jean-Marie Pernot

Un ouvrage de François Bernard Huygues paru en 1987 s’intitulait « la soft-idéologie ». Il dénonçait cette sorte d’affaissement idéologique provoqué alors par la fusion entre la première et la deuxième gauche au grand profit de cette dernière. Le livre commençait ainsi : « Les temps sont durs, les idées sont molles ».

Plus de 25 ans plus tard, les temps sont toujours durs, plus durs certainement et je ferai l’économie du rappel d’une situation économique et sociale que tout le monde ici a bien présent à l’esprit. Mais les idées ne sont plus molles, les idées sont dures, les idées dominantes comme une partie de celles qui les contestent. Parmi ces dernières, le Front national qui ne prendra sans doute jamais le pouvoir mais qui fait des dégâts idéologiques considérables en habillant politiquement les réflexes et les peurs les plus régressives d’une société qui chavire. Le travail de sape du sarkozysme – dont on ne dira jamais assez les méfaits – a largement préparé la banalisation des idées d’extrême droite. Il y a dans l’air une ambiance des années trente. Qui aurait dit qu’on puisse traiter une ministre de la justice de cette façon en raison de la couleur de sa peau sans que, finalement, ça ne suscite plus d’indignation que cela ?  Qui aurait dit que 20 000 personnes puissent encore défiler, comme le 19 janvier dans les rues de Paris, contre le droit à l’avortement ?

Mais les idées dures, ce sont aussi  – et peut-être surtout – celles qui soudent aujourd’hui ce bloc hégémonique qui puise des ressources dans l’ordre international bordé par le néolibéralisme. S’il fallait un seul exemple, on peut revenir à la crise de 2008, faillite d’un système privé sans autre règle que le profit de la finance et qui a réussi ce prodige de se transformer par miracle en crise des dettes publiques que l’on fait payer aux peuples en s’attaquant, pour ceux  qui en disposait, à la protection sociale, aux services publics, aux salaires et aux règles qui faisaient que le marché du travail n’était justement pas tout à fait un marché.

Partout le mouvement syndical est aujourd’hui sur la défensive, je reviendrai en conclusion sur la dimension internationale. En France, il l’est d’autant plus que la politique du gouvernement se situe à l’opposé des attentes de ceux qui avaient investi, peut-être imprudemment, sur lui l’espoir d’une politique d’infléchissement des dogmes du néolibéralisme. Cette droitisation radicalise les mobilisations de droite comme celle  des bonnets rouges, ainsi que tout le bestiaire des pigeons, poussins, dindons, en passant par les plumés, les sacrifiés, les asphyxiés et je ne saurai oublier les céréaliers de la Beauce. C’est un vrai festival de corporatismes adossé à l’étonnant mouvement de « la Manif pour tous » qui nous rappelle que la culture de la protestation politique de masse n’est pas dans notre pays l’apanage de la gauche et du mouvement ouvrier mais un trait largement partagé et qui s’inscrit dans une certaine récurrence de la droite. Pendant ce temps d’ailleurs, le MEDEF opère avec succès une OPA presque publique sur à peu près tous les pans de la politique gouvernementale. J’en veux pour preuve cette suppression des cotisations sociales patronales sur la famille ainsi que l’escamotage de la question de la représentativité des organisations patronales.

Droitisation, tétanisation

Dans ce climat, le mouvement syndical apparaît tétanisé : miné par ses divisions, désarmé par le désarroi des travailleurs qui ne se battent que défensivement face aux fermetures d’entreprises, il paraît bien en peine de répondre aux difficultés de la période. Des mobilisations sont entreprises, les sans papiers, les précaires, et quelques contrefeux sont allumés, en Bretagne par exemple mais rien qui témoigne d’un frémissement du mouvement social.

S’il faut prendre en compte ce contexte éminemment difficile, la réflexion que propose le petit livre que nous présentons aujourd’hui veut aussi s’inscrire dans une temporalité plus longue que celle de l’actualité. Nous savons tous que les difficultés présentes résonnent en écho à des tensions bien plus structurelles de notre mouvement syndical à la fois parce que certaines renvoient à des causes de long terme comme la division syndicale, mais aussi parce que des transformations considérables  ont affectées les fondements mêmes du syndicalisme français, touchant aussi bien ses sources idéologiques que la morphologie de ses bases sociales. C’est sur ces différents registres que cet ouvrage a entrepris d’apporter quelques éclairages.

Le premier constat – formulé dès l’introduction – est que le flux des ressources politiques qui ont irrigué les luttes sociales et leurs acteurs pendant des décennies se sont en grande partie taries, qu’elles viennent de l’univers communiste, de la social démocratie et même de la démocratie chrétienne dans certains pays, le mouvement syndical est aujourd’hui quasiment seul en première ligne, dans la tranchée, les amis d’hier ayant parfois changé de camp. Il trouve certes des alliés possibles dans le monde associatif mais qui ne compense pas la fermeture de leur accès au politique.

Syndicalistes et chercheurs

Ajoutons, il faudrait nuancer, qu’une certaine coupure s’était opérée entre le syndicalisme et les sciences sociales pendant quelques décennies, du moins les sciences sociales critiques, coupure qui semble se résorber aujourd’hui. Y contribue, en particulier la question du travail, conçu comme un champ de pratiques et de revendications, domaine dans lequel les rapports entre syndicalistes et de nombreux chercheurs se sont consolidés dans les années récentes : Tony Fraquelli l’évoque dans l’ouvrage, il montre comment ce croisement s’opère au sein de la CGT aujourd’hui et comment il s’articule sur de nouvelles pratiques syndicales ; on peut ajouter que la liste des contributeurs à l’ouvrage est une preuve de plus que le croisement chercheurs/syndicalistes devient une façon de faire courante, ce qu’elle n’a pas toujours été.

Je ne vais pas dans ce petit espace de temps passer en revue les divers articles. Je voudrais juste mentionner quelques points en rappelant que ce petit livre n’avait pas la prétention de couvrir l’étendue des questionnements qui peuvent être adressés au mouvement syndical. Nombre d’auteurs sont ou ont été récemment des responsables de fédérations ou de confédérations syndicales. L’échange montre des interrogations convergentes mais aussi des modes d’appréhension du réel très marqués par les trajectoires de leurs organisations respectives. Une première partie, dite « diagnostics », évoque la dimension politique du syndicalisme, la question de la syndicalisation, l’Europe et ce que le langage commun appelle l’institutionnalisation du syndicalisme. Une seconde partie dite « propositions » évoque l’unité, le champ du travail, la représentativité.

Un détour par un peu d’histoire vient donner profondeur à quelques interrogations : sur la trajectoire de la CFTC-CFDT  dont l’évolution en forme de balancier continue de susciter l’étonnement ; sur l’éclatement de la FEN et cette scission qui, à l’inverse de celles connues dans la longue histoire des ruptures syndicales, a produit avec la naissance de la FSU de la dynamique dans un champ professionnel qui n’en connaît pas moins aujourd’hui des interrogations fortes sur la question de l’autonomie. Celle-ci est traitée également par JM Denis qui évoque la spécificité française que représente le syndicalisme autonome (là on pourrait discuter le caractère français du phénomène mais c’est un détail), ou plutôt les syndicalismes autonomes puisqu’il rappelle l’existence de plusieurs registres au sein de cette catégorie riche de diversités. Il nous rappelle que Solidaires organise sa référence à l’autonomie en termes de contribution à un mouvement social posé lui-même comme autonome. Cette valeur forte est partagée par les militants de l’Union syndicale et elle pose  la question de la cohérence d’une forme syndicale qui cherche à légitimer sur ce registre son identité dans le champ syndical mais qui est en même temps soumise, avec le nouveau dispositif de représentativité (par exemple) à la contrainte d’une certaine dose d’institutionnalisation.

Présentation des chapitres

Sophie Béroud et Karel Yon proposent un dépassement de cette opposition plate entre institutionnalisation et pratiques à la base. La présence dans les institutions est moins un problème que ce que l’on y fait. Ils relèvent que les IRP sont autant des ressources que des pièges, tout dépend des usages auxquels ils correspondent.

Dans ma contribution, je relève tout de même que les enjeux de resyndicalisation supposent aujourd’hui un gros effort pour embrasser dans l’aire syndicale des travailleurs qui aujourd’hui sont fort éloignés des lieux de présence des IRP : les petites entreprises, les unités dispersées, la sous-traitance voire toute la chaine de valeur, etc. Redessiner les périmètres syndicaux pertinents, susceptibles de rassembler le salariat réellement existant, suppose des transformations significatives de la forme « syndicat d’entreprise » construit sur le modèle fordien et dont  l’ancrage se confond beaucoup avec celui des institutions qui servent de support à la vie des sections ou des syndicats d’entreprise. Mais cette remarque ne vaut pas contestation de leur analyse qui montre, au contraire, qu’il n’y a aucune loi d’airain qui fasse du syndicat un appendice obligé de l’institution et contaminé par elle, ce que nombre d’enquêtes empiriques ont montré ces dernières années.

La question de l’unité revient et c’est bien normal comme un leitmotiv. Comment sortir de ce morcellement qui, s’il n’est pas la cause unique de la faiblesse syndicale en France, y apporte tout de même une certaine contribution ?

Les différences de visions du monde social qui existent parmi les salariés sont réelles, elles existent ailleurs, mais elles trouvent mieux qu’en France la possibilité de vivre au sein d’une même organisation. Dominique Mezzi rappelle que la nécessité de l’unicité syndicale figure dans l’orientation, voire dans les statuts de certaines confédérations mais que d’autres valorisent au contraire le pluralisme qui fut toujours la référence insistante du syndicalisme d’origine chrétienne comme le rappelle René Mouriaux. L’unité connaît différents modes ou étapes, il paraît peu probable que commencer par la perspective de l’unification soit la meilleure voie pour instaurer le minimum de confiance nécessaire pour entreprendre en  commun.

La question est plus sérieusement posée à partir du dilemme de la CGT : le syndicalisme rassemblé est à bien des égards un acquis de la CGT depuis plus de vingt ans en ceci que l’unité n’est plus une tactique changeante soumise au gré des vents tactiques du Parti communiste mais une stratégie enracinée dans une démarche proprement syndicale. En même temps, la CGT fait un bilan pragmatique des forces dont elle dispose et elle établit un lien entre son ambition et ses moyens, c’est-à-dire que pour faire bouger les choses, je parle ici du secteur privé, il est difficile, notamment dans certaines régions ou branches, de développer une puissance d’agir sans un partenaire dont les élections de représentativité ont montré ce que l’on savait déjà, à savoir qu’elle était aussi bien – voire mieux – implantée que la CGT dans les entreprises.

Le dilemme est alors le suivant : rien ou plutôt pas grand-chose n’est possible dans certaines circonstances sans que la CFDT en soit et rien ou pas grand-chose n’est possible avec elle. Deuxième face du dilemme, le nouveau système de représentativité : Sophie B et Karel Y nous montrent dans un autre article ce qu’il recèle de risque pour un syndicalisme qui récuse le statut de corps intermédiaire ; mais il faut relever également qu’il conduit, que cela plaise ou non, à la constitution de « camps ». Les politiques et la plupart des journalistes ont eu vite fait de qualifier le camp des réformistes avec, divine surprise, les 51 % décisifs qui permettent de passer des ANI comme si on était au Parlement.

On est dès lors dans des logiques de majorité et de minorité, et ce sera pareil au niveau des branches et des entreprises, et avec elles s’installent des logiques de camps. Alors la question que l’on peut se poser et poser à la CGT est peut-être celle de dépasser un certain angélisme qui voudrait que la stratégie du syndicalisme rassemblé – qui veut dire recherche de l’unité avec la CFDT – empêche de structurer un peu son propre camp. La CFDT d’ailleurs s’emploie à structurer le sien et ça ne se limite pas aux rapports manifestes avec l’UNSA.

Là aussi, comme pour la référence à l’institutionnalisation, il faut mobiliser un peu de dialectique, c’est d’ailleurs en organisant mieux l’addition des forces dans son camp que l’on peut forcer l’autre à des accommodements. C’est un peu comme en astrophysique, c’est la masse qui détermine la capacité d’une planète à attirer dans son champ de gravitation les objets qui naviguent à l’entour.

La question unitaire

La question unitaire rejoint celle de la puissance d’agir mais il faut retenir ici l’affirmation d’Annick Coupé qui rappelle que la question de l’unité ne peut être indifférente de celle du contenu de l’unité. L’unité suppose l’acceptation de débats au fond entre les organisations.

Il convient d’évoquer le problème de Force ouvrière qui ne parle que d’actions communes sur des points très précis et refuse l’unité comme principe. Personne ne parle trop de FO dans cette affaire d’ailleurs et c’est un tort car FO est bien incrustée dans le paysage syndical et l’isolement dont elle fait les conditions de sa survie pose ici ou là et selon les moments des problèmes également difficiles ; et il s’agit là de la troisième confédération représentative.

Dominique Mezzi nous invite à relire et même à compléter la Charte d’Amiens dans la perspective d’une nouvelle pesée de la question des rapports entre syndicalisme et politique. Après une relecture serrée des positions en présence en ce début du XX° siècle, il nous propose, en tenant compte d’un siècle d’expérience, une reformulation de l’articulation entre l’action syndicale et le rôle des partis politiques. Il le reprend d’ailleurs dans le dernier chapitre à propos de la CGT dans un dialogue avec René Mouriaux. L’exercice est intéressant et Dominique accepte de prendre des risques, sur plusieurs points. Je ferai juste deux remarques en saluant l’audace.

1.      La rigueur de l’exposé s’accommode mal d’un usage acritique de la notion de démocratie sociale qui est plutôt à déconstruire, ce qu’entreprend une des contributions de Béroud et Yon.

2.      Ma deuxième remarque, plus au fond, est l’absence d’interrogation sur la notion de pouvoir politique et les formes à travers lesquelles il s’exerce dans le monde contemporain. On ne peut songer aujourd’hui à définir le politique comme si l’État, le gouvernement et les rapports de classe bouclaient sur l’espace national. Le concept d’hégémonie est précieux car il permet de remettre en jeu l’articulation à l’international car qu’il s’agisse des idées dominantes ou du type de pouvoir exercé par le capital, on ne peut raisonner sur une lutte des classes dans un seul pays. Le pouvoir politique est articulé aujourd’hui sur un ensemble d’institutions internationales qui cristallisent aussi bien les formes de domination que de coercition. On sait cela depuis longtemps avec le rôle du FMI dans les pays dits de la périphérie, on le voit à l’œuvre en Europe, avec la troïka, ce nouvel avatar du néolibéralisme en acte. La nouvelle gouvernance européenne, c’est son nom, consolidée par les réformes récentes du traité, impose ce que Habermas a un jour appelé « une forme dure de domination politique »[1]. Comment le mouvement syndical prend-il en compte cette nouvelle étape d’intégration politique, ce qui pose la question de l’émergence internationale du syndicalisme ? Une contribution l’évoque, celle de Corinne Gobin et Kévin Crochemore, mais c’est un terrain qui appelle, comme bien d’autres, de plus amples développements.

Sur ce plan, le syndicalisme est faible et il pèse peu, même s’il faut prendre en compte les évolutions de la CES. Mais il est très en avance sur les partis politiques, l’état de la social démocratie en Europe donnant une idée approximative d’un paysage côtier après le passage d’un tsunami. Ajoutons qu’un regard sur les forces plus à gauche au niveau européen ne conduit pas à un optimisme exagéré : comme le dit Dominique, « il ne suffit pas de vouloir ».  Sans tomber donc dans un pan syndicalisme trop réducteur, un regard un peu surplombant permet d’imaginer que le syndicalisme en Europe est le seul acteur social qui peut être ce petit caillou qui, bien placé au milieu d’un torrent peut en changer le cours, pour reprendre une image un peu ancienne.

Je n’en dirai pas plus si ce n’est pour ajouter, et je crois pouvoir le faire au nom de l’ensemble des contributeurs, un salut reconnaissant à Dominique Mezzi qui, non seulement a mis la main à la patte en proposant des contributions de qualité mais qui a également fait preuve de ténacité et de détermination pour que les papiers des uns et des autres prennent la forme de ce qui vous est présenté aujourd’hui avec cet ouvrage.


[1] Voir Dufresne A, Pernot JM (coord), Les syndicats face à la nouvelle gouvernance européenne, La Chronique internationale de l’IRES, numéro spécial, n°143-144 – novembre 2013

Solidaires écrit à la CGT

Le débat continue sur les conditions de réalisation d’une unité syndicale efficace. Après la publication du texte commun CGT, CFDT, FSU, UNSA, Annick Coupé, porte-parole de L’Union syndicale Solidaires a écrit une lettre à Thierry Lepaon, secrétaire général de la CGT, rendue publique sur le site de Solidaires.

A Thierry Lepaon secrétaire général de la CGT

 

Le 15 janvier 2014,

 

Cher camarade,

 

Dans le prolongement des débats de notre récent Comité national, nos fédérations, syndicats nationaux professionnels et unions départementales interprofessionnelles ont souhaité que nous nous adressions à la CGT, au vu de la situation sociale et syndicale.

 

Nous ne nous étendrons pas ici sur le contexte, sur ce que vivent les salarié-es, les chômeurs-ses, les jeunes en formation, les retraité-es. Le système capitaliste organise un partage de plus en plus inégalitaire des richesses, la confiscation par le patronat et les actionnaires d’une part de plus en plus importante de la rémunération due aux salarié-es, le chômage et la précarité, la destruction de la protection sociale, des services publics et des droits sociaux.

 

L’Union syndicale Solidaires considère que nous devons à la fois organiser, soutenir et renforcer les luttes locales ou sectorielles qui permettent de résister aux prétentions patronales, et construire les conditions d’une rupture avec ce système. Nous notons de fortes similitudes avec des orientations défendues par la CGT, notamment ce que porte votre actuelle campagne sur le coût du capital.

 

L’unité syndicale est souhaitée par les salarié-es, et elle est nécessaire pour construire les meilleurs rapports de force face au patronat et au gouvernement. Aussi, lorsque CFDT et CGT ont conjointement convoqué une réunion intersyndicale, fin 2013, nous y avons participé, contrairement à FO et CGC. Un texte engageant les organisations syndicales à travailler ensemble sur différents sujets (emploi, investissement, justice fiscale, pouvoir d’achat, services publics) a été élaboré. L’Union syndicale Solidaires a dit son accord pour participer à ce travail.

 

Mais une plate-forme revendicative n’a d’intérêt que si nous prenons les moyens de voir satisfaites ses revendications. Nous avons demandé que le débat sur les mobilisations à organiser soit posé dans l’intersyndicale … et ceci a été refusé. Le blocage rencontré à ce propos limite considérablement l’intérêt d’une déclaration qui, finalement, laisse croire qu’il sera possible d’imposer nos revendications au gouvernement et aux patrons, sans agir collectivement, sans peser sur le rapport de forces. C’est la conception habituelle d’organisations comme la CFDT, la CFTC ou l’UNSA, mais nous ne comprenons pas que la CGT ait accepté de laisser de côté, le débat sur les nécessaires mobilisations.

 

De même, nous nous interrogeons sur la décision de nous exclure des réunions intersyndicales nationales ultérieures. Nous ne pensons pas que l’unité choisie au niveau confédéral (CGT – CFDT – UNSA – FSU) correspondent à ce qui se passent en matière revendicative dans les entreprises, les services, les localités. Les dernières déclarations confédérales dans le cadre unitaire que vous avez choisi sont, inévitablement, marqué par le fait qu’une moitié des organisations signataires était favorables, par exemple, à la signature de l’accord pour l’(in)sécurisation de l’emploi et à la contre-réforme des retraites.

 

Concernant la journée d’action interprofessionnelle que vous avez annoncé pour le 6 février, nous notons que dans plusieurs rencontres interfédérales sectorielles très récentes (finances publiques, cheminots, douanes), les fédérations CGT n’ont pas du tout cité cette échéance, voire n’ont pas souhaité en discuter lorsque nos camarades de fédérations Solidaires proposaient d’examiner comment s’y inscrire. Dans les départements, les situations sont variables mais nous constatons une forte tendance à ne pas nous associer, à l’exemple de l’Ile-de-France puisqu’une manifestation régionale interprofessionnelle CGT est annoncée sans le moindre contact avec nos camarades de Solidaires en Ile-de-France.

 

Toutes ces difficultés affaiblissent le camp de ceux et celles que nous représentons. Nous pensons toutefois que l’échange direct permet de gommer des incompréhensions. Aussi, nous vous proposons une rencontre entre nos organisations nationales afin de discuter des conditions dans lesquelles l’unité syndicale est possible, souhaitable et recherchée.

 

L’initiative contre l’extrême-droite du 29 janvier, que nous préparons ensemble (CGT – Solidaires – FSU) depuis la fin de l’année 2013, illustre les possibilités de travail commun, qui plus est sur un sujet essentiel. Mais, en lien avec la lutte antifasciste et aussi au-delà de celle-ci, la nécessité de l’unité syndicale sur des bases revendicatives offensives, l’unité syndicale pour construire des mobilisations de masse, l’unité syndicale contre les prétentions patronales, nous parait déterminante et c’est aussi un élément de réponse à la montée de l’extrême-droite.

 

L’annonce du « pacte de responsabilité » s’inscrit dans le paysage social décrit plus haut. Le patronat paiera moins de cotisations sociales et les salarié-es règleront la facture au travers de la baisse des dépenses publiques, la dégradation de la redistribution sociale (dont la sécurité sociale) et des services publics. Parler de contreparties à ces largesses est une plaisanterie. Voilà des décennies que les gouvernements successifs multiplient les exonérations de cotisations sociales pour le patronat et que le chômage ne cesse d’augmenter. Ce pacte d’impunité patronale et la manière dont il est commenté par les différentes organisations syndicales confortent, nous semble-t-il, l’analyse précédemment développée.

 

Souhaitant que vous donniez suite à notre proposition, nous nous rendrons disponibles à la date que vous fixerez pour une rencontre entre nos deux organisations.

 

Reçois cher camarade nos salutations syndicalistes.

 

Pour l’Union syndicale Solidaires :

Annick Coupé, porte-parole nationale

L’audience des syndicats : le « baromètre » annuel

Chaque année depuis 1993, à la demande de la CGT, un institut de sondage mesure à l’automne la cote de confiance générale du syndicalisme, avec des courbes pour chaque organisation. Il donne aussi des indications sur les qualités appréciées et les défauts critiqués de la CGT, ainsi que sur la mesure de la combativité et la disponibilité à l’action. La CGT est en train de procéder, début 2014, à une enquête plus précise sur elle-même, avec plusieurs dizaines de milliers de réponses.

L’intérêt est de mesurer une évolution depuis 1993, et donc depuis le moment où le libéralisme est plutôt rejeté dans la société, sinon combattu avec efficacité. La cote a été globalement élevée et ascendante pendant environ 15 ans. Depuis quelques années, elle enregistre des oscillations. Un « baromêtre » qui force à réfléchir !

Vous pouvez ouvrir le fichier ci-dessous :

Rapport HI- Baromètre CGT 2013 public

Vous avez dit institutionnalisation?

Detraz 002 (2)Detraz 001 (2)Daniel Desme, ancien militant CFDT (responsable secteur santé) nous transmet ce document de 1963, tiré des Actes du Colloque sur l’Intégration européenne et le mouvement ouvrier tenu sous la houlette des Cahiers du Centre d’Etudes Socialistes. Il nous rappelle que le débat sur l’institutionnalisation du syndicalisme parcourait déjà les rangs syndicaux, à travers cette intervention d’Albert Detraz, CFTC à l’époque, puis dirigeant confédéral CFDT. Dans la CFTC, on débattait donc vivement de l’Europe des Six, et d’une vision « syndicale » du socialisme. 

(Pour lire, cliquez sur les textes afin de les grossir).

Une critique dans l’Humanité

Dans l’Humanité des débats du 20 décembre 2013, Paule Masson commente le livre Nouveau siècle, nouveau syndicalisme. Nous l’en remercions.

Comment inventer le syndicalisme du XXIe siècle ?

 Nouveau siècle, nouveau syndicalisme, collectif. Coordinateur :  Dominique Mezzi. Éditions Syllepse, 2013, 189 pages, 8 euros.  Voici un livre qui ose s’aventurer en terrain mouvant et tente d’explorer la manière 
dont le syndicalisme doit se réinventer. 
Construit en deux parties, l’une « Diagnostics » et l’autre « Propositions », l’ouvrage rassemble à la fois les principaux chercheurs sur le syndicalisme (Jean-Marie Pernot, René Mouriaux, Sophie Beroud) mais aussi 
des figures du mouvement syndical (Maryse Dumas, Annick Coupé, Gérard Aschieri). Dominique Mezzi, 
qui a coordonné l’essai, annonce d’emblée le parti pris de considérer le syndicalisme comme un mouvement social dans toutes les questions explorées, y compris celles qui traitent de son institutionnalisation. Ainsi, 
la thèse développée par Alain Touraine dans les années 1980, enfermant les syndicats dans l’idée de corps intermédiaires définitivement intégrés aux institutions (repli sur la fonction de négociation, coupure entre base et direction), est remise en question. « On ne peut opposer mouvements sociaux et institutions que si l’on considère les institutions comme des entités immuables, pétrifiées, pétrifiantes », écrit Sophie Beroud.

Ce n’est pas la première fois dans l’histoire que le syndicalisme doit faire mouvement. Et ce mouvement est toujours fait de contradictions. Les (nombreux) retours sur l’histoire qui figurent dans le livre servent donc à éclairer les questions d’avenir. Deux, principalement. L’autonomie des syndicats vis-à-vis 
du politique, acté dans la charte d’Amiens de 1906, 
ne doit-elle pas être « amendée » ? La participation de la CGT à la campagne électorale contre la réélection 
de Nicolas Sarkozy en 2012 ne participe-t-elle pas 
d’un « désir d’inventer une façon syndicale d’être actif dans le champ politique sans renier son indépendance », suggère Dominique Mezzi. L’unité syndicale, question particulièrement posée en France où le syndicalisme est très émietté (huit syndicats), rassemble aussi plusieurs contributions. La notion de « syndicalisme rassemblé », mise en avant par la CGT depuis 1995, amène différentes interprétations mais les auteurs s’accordent sur la place centrale occupée par ce syndicat dans le paysage, ce qui lui confère une responsabilité particulière. Il reste, selon René Mouriaux, 
« que la CGT est encore au milieu du gué, parvenant insuffisamment à changer pour rester elle-même ». Alors que le changement des règles de représentativité pousse à des regroupements, le politologue considère, en forme de conclusion, qu’une « CGT audacieuse ne peut que favoriser le rassemblement de la famille décomposée ».

Paule Masson

Un choc de syndicalisation !

Nous publions la version intégrale d’une tribune libre parue dans Libération du lundi 6 janvier 2014. Elle est signée Gérard Billon et Patrick Brody, en charge de la syndicalisation à la CGT.

IL FAUT UN CHOC DE SYNDICALISATION !

 

Alerte rouge ! Des salariés qui manifestent avec leurs patrons, d’autres qui reprochent aux syndicats de les empêcher de travailler le dimanche, une montée du vote ouvrier en faveur du Front National, etc… nombreux sont les éléments dans la période actuelle qui montrent qu’une frange grandissante du salariat considère que le syndicalisme n’est pas en capacité de leur apporter du mieux dans leur vie présente et à venir. On pourrait se tranquilliser en se disant que les syndicats gardent une image positive dans l’opinion, que les salariés ont plus confiance dans les syndicats que dans les partis politiques et les instances patronales mais force est de constater que pour la grande majorité d’entre eux, la question de s’y impliquer ne se pose pas. En effet, même si la désyndicalisation s’est arrêtée dans les années 90 et qu’il y a depuis une quasi stabilisation des effectifs syndiqués, nous sommes dans une situation de sous syndicalisation pérenne qui entraine des reculs non seulement sur le niveau et le contenu des luttes sociales, mais aussi sur les valeurs d’unité, de solidarité, d’émancipation, de démocratie, que porte le syndicalisme et qui ont jusqu’ici irrigué la société française.

Dans le même temps, tout en versant des larmes de crocodile sur le faible taux de syndicalisation dans notre pays, le MEDEF et les forces politiques favorables au libéralisme économique, qu’elles soient de droite ou de gauche, agissent pour instaurer dans les faits un syndicalisme institutionnalisé, intervenant non plus dans un rapport de représentation du salariat, mais dans une logique de corps intermédiaire chargé de la gestion des risques sociaux. Dans la poursuite de son action de longue date, en échec jusqu’à présent, de favoriser un pôle réformiste majoritaire dans le syndicalisme français, le patronat aidé par les gouvernements successifs, est engagé depuis plusieurs années dans une bataille pour éliminer le syndicalisme d’adhérents  au profit de syndicats-institutions tenant leur légitimité d’un vote de représentativité qui apparaît à juste titre tellement flou dans ses finalités, en particulier à toutes celles et ceux qui n’ont pas de syndicat dans leur entreprise, qu’ils n’y participent pas. Et d’ailleurs  ils auront encore moins l’occasion d’y participer puisque le gouvernement envisage ni plus ni moins que la suppression des élections prud’homales, faisant ainsi un nouveau pas dans l’éloignement entre les mandatés syndicaux et celles et ceux qu’ils sont censés représenter.

Ainsi, le patronat et les pouvoirs publics, en maniant à la fois répression et multiplication de structures de consultations et dialogue en tout genre sur leurs objectifs au mépris de véritables négociations, parviennent à ce que la représentation et la capacité d’action des syndicats soient remises en cause par les salariés eux-mêmes. Et comment peut-il en être autrement quand le syndicalisme est absent de secteurs entiers du salariat, comme les PME et TPE, ou se concentre un grand nombre d’ouvriers, de jeunes, de femmes, qui sont souvent les plus précarisés ?

Comment peut-il en être autrement quand la plupart des syndicats comptent au plus quelques dizaines de syndiqués dans des entreprises de plusieurs centaines de salariés ?

Comment peut-il en être autrement quand, même quand le syndicat est encore fortement implanté, les élus et mandatés sont de plus en plus sollicités pour passer leur temps dans les réunions avec les directions et dans les transports plutôt qu’avec les salariés ?

Et dans cette situation, la loi sur la représentativité ne change rien au contraire : elle sanctionne un rapport de force entre les syndicats qui ne tirent leur légitimité que du vote d’une partie minoritaire du salariat et d’un nombre encore plus minime d’adhérents. Cela rend évidemment possible toutes les combines et arrangements sans réelles possibilités d’intervention des travailleurs et à leur détriment…et donc les éloigne encore plus du syndicalisme.

On nous rebat les oreilles avec le syndicalisme institutionnalisé, qui ferait des miracles, notamment en Europe du Nord, en nous cachant soigneusement qu’il est alimenté par des dispositifs sociétaux qui favorisent une « syndicalisation-assurance » très peu mobilisatrice et dont finalement l’efficacité est remise en question par les salariés eux-mêmes dans les périodes de crise, comme actuellement ou l’on assiste à une forte désyndicalisation en Suède, au Danemark et même dans plusieurs secteurs en Allemagne.

Partout, les salariés n’attendent pas grand chose de tout ce qui est institutionnel (partis, élus, parlements, etc…) et donc de plus en plus, ils mettent les syndicats, qu’ils considèrent comme extérieurs à eux, dans le même sac.

Il faut donc travailler à reconstruire un syndicalisme d’adhérents, vraiment représentatif de toutes les catégories de salariés, si l’on veut stopper cette dérive d’acceptation de la loi du marché comme dogme incontournable, qui enferme les syndicats dans un rôle de « gestionnaires du moindre mal » et entraine les salariés qui la subissent vers les fausses solutions d’individualisme et de remise en cause de l’intérêt général du monde du travail.

Et pour cela, il y a besoin d’un véritable « choc de syndicalisation » dans ce pays !

En effet, même si des syndicats, des équipes militantes ont développé, avec un certain succès, des initiatives, des campagnes de syndicalisation, même s’il y a eu des mobilisations d’ampleur depuis 1995, impliquant des millions de personnes dans des luttes longues et tenaces, cela n’a pas fait bouger de façon significative le nombre de syndiqués dans le pays.

Même dans les entreprises ou les syndicats ont des pratiques de proximité, répondent aux attentes des salariés, font des voix aux élections professionnelles, rares sont les endroits ou cela se traduit par des progressions significatives du nombre de syndiqués.

En fait, malgré l’engagement de nombre de militants, malgré les luttes des salariés pour résister à la déferlante libérale, s’est développée depuis les années 80, tant dans les transmissions professionnelles que sociétales ou familiales, l’idée d’un syndicalisme impuissant à enrayer la fragilisation du monde du travail .

Du fait du développement du chômage, de la faillite de la gauche quand elle arrive au pouvoir, du ralliement socialiste au libéralisme, de l’écroulement des pays de l’Est, le fait de se syndiquer est apparu d’avantage comme un engagement individuel relevant de la conscience de chacun plutôt que comme un investissement dans un mouvement jouant un rôle moteur et majeur dans le progrès social.

Reconstruire un cercle vertueux de syndicalisation de masse, entrainant le développement d’un syndicalisme d’adhérents, en capacité de remporter des succès revendicatifs et d’imprégner toute la société d’une culture de progrès social, est un défi majeur qui interpelle en premier les centrales syndicales elles-mêmes. Bien sûr il y a au sein même des syndicats, de tous les syndicats, des partisans d’un syndicalisme institutionnel qui sont présents et même qui sont en position dominante dans certains d’entre eux. Mais en même temps, quelle que soit leur appartenance syndicale, bien plus nombreux sont les syndiqués qui veulent et qui agissent pour un syndicalisme qui fonde sa légitimité, sa représentativité sur son implantation, son organisation dans le monde du travail.

La présentation de la syndicalisation comme une question individuelle, qui sollicite les salariés seulement pour leur intérêt personnel, pour bénéficier des résultats de leur participation à l’action collective, voire même pour bénéficier de services syndicaux, ne suffit pas, preuve en est, à sortir de l’état de sous syndicalisation que nous connaissons.

Relever le défi de la syndicalisation passe par la création des conditions d’une appropriation collective du syndicat pour en faire une force dans laquelle les salariés se reconnaissent, se sentent représentés.

Cela pose directement la question de la permanence, de l’intensité et de la conduite de la politique de syndicalisation de chaque organisation syndicale et des moyens à mettre en œuvre en terme de structuration, de décloisonnement, de cadres syndicaux, de formes d’organisation pour sortir du « dialogue social managérial » et favoriser l’adhésion et l’intervention de toutes les catégories de salariés. Il s’agit de construire, à partir des aspirations revendicatives qui s’expriment, de nouvelles bases d’action collective, intégrant l’ensemble de celles et de ceux qui participent au travail collectif d’une entreprise, d’un site, d’une zône professionnelle. C’est décisif notamment pour implanter le syndicalisme dans les entreprises de moins de 50 salariés, d’ou il est quasiment absent bien que la moitié des salariés y travaille, ou bien pour syndiquer des jeunes, qui ne sont pas des « individualistes forcenés », comme on l’entend trop souvent, mais plutôt confrontés à des modes d’entrée dans la vie professionnelle, 85% des embauches se font en CDD, qui créent un fossé entre leur vécu et l’utilité du syndicat.

Convenons que nous avons beaucoup d’idées innovantes, d’efforts et de ténacité à déployer parmi les salariés pour parvenir à mettre en œuvre cette ambition de syndicalisation de masse.

Mais si cette situation doit amener les syndicats à des bougés dans leur politique de syndicalisation, elle interpelle également les salariés eux-mêmes et singulièrement toutes celles et ceux qui agissent par leur positionnement , leurs idées, leurs votes, leurs engagements pour que l’humain l’emporte sur la loi du fric et pensent, disent que l’action du syndicalisme est indispensable…mais ne sont pas syndiqués !

Il est temps de s’adresser  à eux en grand, et pourquoi pas de façon intersyndicale, pour leur dire : « Syndiquez-vous. Il y a le choix dans les syndicats et si vous ne pouvez pas, pour une raison ou une autre, adhérer au syndicat que vous voulez, adhérez au syndicat que vous pouvez. Le principal, c’est d’être acteur, engagé dans une force collective qui ne tient sa puissance d’intervention que de ses adhérents. »

La situation actuelle du syndicalisme devrait également interroger les partis politiques progressistes. Il ne s’agit en aucun cas de revenir sur le principe d’indépendance, que tout le monde reconnaît, mais ces partis ont un intérêt objectif au rayonnement d’un syndicalisme représentatif, fort en adhérents, et ils devraient à ce titre, tant dans leur politique interne qu’au travers les mesures qu’ils proposent ou prennent quand ils sont au pouvoir, à quelque échelle que ce soit, favoriser et valoriser la syndicalisation des salariés.

Enfin, il y aurait tout à gagner pour le monde du travail à en finir avec le mur qui existe encore entre le syndicalisme et le monde associatif qui agit sur la solidarité, la paix, l’écologie, le multiculturalisme, etc…Là encore il ne s’agit pas de faire de la courroie de transmission mais de favoriser  le développement de valeurs communes, tant dans la société que dans l’entreprise, en faisant en sorte que l’engagement syndical en soit le vecteur.

Dans la période que nous vivons, il est déterminant pour toutes les forces progressistes que le syndicalisme soit bien perçu par les salariés comme leur force pour à la fois défendre leurs intérêts et leurs revendications au quotidien dans l’entreprise et pour transformer la société afin qu’elle réponde aux besoins humains.

Aujourd’hui il y a besoin de reconquérir le travail comme un droit, un socle de cohésion sociale pour une société solidaire.

C’est cela qu’il faut opposer au mode de domination patronal actuel qui génère injustices, inégalités, recul social pour celles et ceux qui n’ont pour vivre que leur travail et enrichissement insolent pour les tenants de la finance et du capital. Pour y parvenir, toutes les conditions passent par l’intervention des salariés eux-mêmes dans la construction d’un rapport de forces qui leur est favorable. Et la tâche du syndicalisme, c’est de favoriser cette intervention pour qu’ils prennent leurs affaires en mains.

Le rapport des forces c’est en définitive ce que les gens ont dans la tête et pour acquérir cette conscience collective, pour qu’elle s’affirme et se fasse entendre, il faut un syndicalisme dans lequel les salariés se reconnaissent et qui, par ses analyses, ses arguments, fasse contrepoids à l’idéologie dominante.

Cette question d’un syndicalisme fort, portant des valeurs de solidarité, d’égalité, de démocratie, tant dans sa façon de fonctionner que dans ses rapports avec les salariés, et en capacité d’irriguer le salariat dans toute sa diversité, se pose comme un impératif.

Pour y parvenir, l’augmentation sensible du nombre de syndiqués, l’implantation de syndicats qui rayonnent sur toute le réalité actuelle du salariat et dont les adhérents sont des acteurs et des décideurs, sont des défis à relever dans l’urgence pour le monde du travail.

Gérard Billon, Patrick Brody

Terrains de luttes : un site nouveau à connaitre !

Qui sommes-nous ?

Terrains de luttes

Un nouveau site Internet d’information et de réflexion critiques…

Terrains de luttes est un site Internet qui propose un espace d’échanges où l’on prend le temps de l’examen concret et du recul historique pour donner à voir la situation des classes populaires et comprendre les stratégies des classes dominantes. Il a vocation à incarner, pour mieux y résister, les transformations et les effets du capitalisme à travers des visages et des figures, des adresses et des lieux, des institutions et des organisations, des pratiques et des évènements. Il vise à construire des ponts et des échanges entre travailleuses/eurs, militant-e-s et chercheuses/eurs engagé-e-s afin d’alimenter et de solidariser nos Terrains de luttes. Pour ce faire, nous publions des entretiens réalisés par des militant-e-s, des chercheuses/eurs ou des journalistes ; des récits et des analyses d’évènements (grèves, manifestations, etc.) et d’activités (actions de lobbyistes, répression patronale, etc.), des reportages vidéos ou encore des chroniques. Nous proposons également des passerelles avec les luttes et les connaissances produites par des collectifs de syndicalistes et de chercheurs dans d’autres pays ou par des associations anti-lobbys en Europe.

Terrains de luttes est animé par des syndicalistes, des militant-e-s associatives/ifs et des chercheuses/eurs en sciences sociales.

Pour nous contacter et/ou nous proposer un entretien, un article, une vidéo, etc. :

contact@terrainsdeluttes.or

Taper aussi : http://www.terrainsdeluttes.ouvaton.org sur votre moteur de recherche.

Debat syndical public !

AUTOUR DU LIVRE : « Nouveau siècle, nouveau syndicalisme » (Syllepse2013)

DEBAT PUBLIC avec les auteur-es

 

Le mercredi 22 janvier 2014, à partir de 18hnouveau_syndica_prd

Bourse du travail de Paris, 3 rue du Château d’eau, salle André Tollet

Introduction générale : Jean-Marie Pernot (chercheur à l’IRES), suivie de prises de paroles des auteur-es.

Un blog intersyndical est mis à votre disposition : www.syndicollectif.wordpress.com : Ecrivez ! Réagissez ! Critiquez !

Il est urgent de reprendre le débat sur l’avenir du syndicalisme !