CGT : un appartement qui précipite une crise

Un simple appartement, mais trop chèrement rénové, et sans aucun contrôle collectif : les 105 000 euros de réfection de l’appartement de Thierry Lepaon, secrétaire général de la CGT, n’ont pas fini d’alimenter la chronique. Mais il se pourrait que cette affaire malencontreuse ne soit qu’une partie de l’iceberg  et qu’un « précipité » de crise bouleverse la première confédération syndicale française, augurant peut-être mal de son 120ème anniversaire en 2015.   La CGT  a traversé bien des crises (voir le dernier chapitre de l’ouvrage collectif Nouveau Siècle, nouveau syndicalisme– Syllepse, 2012). Elle a sans doute la richesse collective pour surmonter celle-ci. Tout dépendra sans doute de la capacité du corps militant à relever le défi de la démocratie « manquante », alors que les anciennes procédures de contrôle interne sont caduques depuis les années qui ont suivi la chute du mur de Berlin.

Nous publions ici l’éclairage donné par Jean-Marie Pernot dans une interview au mensuel Alternatives économiques.

 

« Le risque, c’est que la CGT finisse par ne plus déranger »

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L’affaire des 130 000 euros de travaux de rénovation au domicile de fonction du secrétaire général de la CGT Thierry Lepaon, financés par le syndicat, secoue profondément l’organisation et ses militants. Une crise qui révèle un malaise plus profond. Jean-Marie Pernot, spécialiste des relations sociales, grand connaisseur de la centrale de Montreuil, en détaille les causes et explique pourquoi la CGT ne parvient pas à lancer les chantiers essentiels qui la propulseraient dans le XXIe siècle.
L’affaire de l’appartement de Thierry Lepaon va-t-elle laisser des traces en interne ?
Une affaire comme ça marque les esprits des militants et des adhérents de la CGT qui n’apprécient pas ce qu’ils considèrent comme des goûts de luxe. La fuite est faite pour déstabiliser, mais au-delà de Thierry Lepaon, c’est tout l’appareil qui est ébranlé. Cela renvoie à plusieurs causes, la plus immédiate étant les plaies non cicatrisées qu’avait ouvertes la succession mal assurée de Bernard Thibault. Il y a ensuite de vraies dissensions au sein de la centrale, ce qui n’est pas illégitime dans une situation syndicale aussi complexe ; mais le moins qu’on puisse dire est qu’il ne s’agit pas de la meilleure façon de les traiter. L’appareil s’est refermé sur ses propres tensions depuis un peu plus de trois ans au détriment de l’image de la CGT qui semble n’avoir pas grand-chose à dire aujourd’hui à la société et aux salariés.
Peut-on réduire les problèmes de la CGT à une affaire de succession mal gérée ?
La compétition pour la succession et la nécessité pour un nouveau secrétaire général d’imposer sa légitimité sont des processus nouveaux pour la centrale de Montreuil. Avant, le choix du secrétaire général se décidait ailleurs, par exemple au Bureau politique du Parti communiste (PC) et ça suffisait à produire et la décision et la légitimité. Louis Viannet, qui a rompu le lien organique au PC, a géré autrement sa propre succession. C’était aussi une autre période, plus facile. Bernard Thibault avait été la figure marquante du mouvement social de 1995, il incarnait un renouveau et Louis Viannet n’a eu aucun mal à l’adouber comme successeur. La très difficile bataille de 2012 qui a fini par donner les clés à Thierry Lepaon a  montré que la centrale n’avait pas encore de règle interne éprouvée pour choisir ses dirigeants et même plus généralement pour arbitrer les différends qui la traversent.
Thierry Lepaon a pris la tête de la CGT en mars 2013. Cela fait un an et demi. N’est-ce pas suffisant pour tourner la page ?
Le temps des institutions est un temps long, sans doute trop long, et le secrétaire général de la CGT est une institution. Il concentre un besoin de cohérence d’autant plus grand que la fin du contrôle externe sur la CGT par le PC a révélé son incroyable diversité professionnelle et même politique. Le secrétaire général est plus encore qu’auparavant le point focal de la centrale. Bernard Thibault est plutôt bien parvenu à tenir ce rôle référentiel jusqu’à ce qu’on assiste après 2010-2011 à une « refermeture du 8ème étage » – où se trouve le bureau du secrétaire général – et qu’il rate finalement sa sortie. Mais au-delà des hommes, le problème de fond est que la CGT ne parvient pas à faire ce qu’elle a décidé.
Des bilans ont été réalisés, des décisions prises lors de Congrès mais la CGT peine à bouger : elle reste accrochée au syndicat d’entreprise et à ses vieilles fédérations de branche, alors que le salariat et les frontières de l’entreprise ont profondément changé. L’entreprise n’est plus une communauté de travail et la branche ne répond pas entièrement aux besoins de solidarité. Il faut élargir, bouger, s’ouvrir dans un contexte évidement difficile mais la reconquête est à ce prix. A la CGT, chacun travaille dans son coin, y compris pour y conduire parfois de nouvelles et intéressantes initiatives. Mais elle reste encadrée par ses grands féodaux. Par exemple, la SNCF est devenue le premier opérateur routier, mais la CGT garde sa « grande » fédération des cheminots, tandis que les routiers sont organisés dans la fédération des transports. La journée d’action du 4 novembre a fait un flop mais c’était une des premières fois où ces deux fédérations menaient l’action ensemble pour poser une vraie question. C’est dommage de gâcher ça. L’organisation reste dispersée, atomisée, elle ne parvient pas à lancer les chantiers essentiels qui la propulseraient dans le XXIe siècle alors qu’elle dispose encore d’une grande richesse militante.
Pour contrer la polémique sur son appartement de fonction, Thierry Lepaon a avancé que « visiblement, [la CGT] dérangeait beaucoup »
Le risque, c’est qu’à force de coups comme ça, la CGT finisse par ne plus beaucoup déranger. Elle apparaît isolée et repliée sur ses conflits internes. Ses propositions sont inaudibles. Que dit-elle au pays, aux salariés, en dehors d’inviter à des journées d’action à répétition qui sont autant de flop ? Ce silence est même perçu dans les arènes internationales, par exemple dans la Confédération européenne des syndicats (CES), où Bernard Thibault avait réussi à redorer le blason de la CGT.
Les autres syndicats sont-ils plus audibles ?
Tout le mouvement syndical, et pas seulement la CGT, est à la peine. Face à un patronat qui fait preuve d’arrogance et à un gouvernement qui, derrière l’incantation au dialogue social, ne fait en réalité pas grand cas des syndicats, les marges de manœuvre sont étroites.
La CFDT a choisi la négociation et la signature par principe, elle est aujourd’hui dans une impasse stratégique. Elle n’a aucun partenaire stable et consistant pour négocier. Manifestement aucune des deux centrales n’a la solution. La seule issue est que CGT et CFDT parviennent à la construction d’un compromis entre elles. C’est la voix de passage pour que le syndicalisme redevienne audible dans ce pays. Il y a des divergences, il y en a toujours eu, même dans les périodes d’unité. La notion de compromis est peu comprise dans notre pays : en l’occurrence, c’est une simple affaire de volonté partagée, et là où il a une volonté, il existe un chemin.
Lors du comité confédéral national (le parlement de la CGT) du 4 novembre, Thierry Lepaon a reconnu une « faute collective ». Il entend renforcer son bureau confédéral qui compterait deux membres supplémentaires et recruter un directeur financier qui viendrait épauler l’administrateur de la CGT. Est-ce souhaitable ?
Thierry Lepaon souhaite sans doute faire monter des proches au bureau confédéral qui compte aujourd’hui 10 membres. Quant à la nomination d’un directeur financier, il s’agit peut-être de faire évoluer le poste d’administrateur de la CGT qui a un rôle particulier parce qu’il est également trésorier et membre du bureau confédéral. Mais il n’est pas sûr que ça suffise à faire évoluer les institutions pour mettre la CGT en mouvement. Les chantiers cruciaux sont ailleurs. La centrale réfléchit aux évolutions du travail. Elle a des idées. Il est nécessaire qu’elle sorte des expérimentations pour les faire vivre grandeur nature.
Propos recueillis par Sandrine Foulon

 

 

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